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Cinq méthodes pour mesurer la pauvreté

Être pauvre, c’est disposer de peu. Définir la pauvreté revient à déterminer ce que représente ce « peu » : peu par rapport à quoi ? Pour cela, il existe plusieurs méthodes. Les explications de Louis Maurin, directeur de l’Observatoire des inégalités.

Publié le 2 décembre 2020

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Revenus Pauvreté

Être pauvre, c’est disposer de peu. Définir la pauvreté revient à déterminer ce que représente ce « peu » : peu par rapport à quoi ? Il existe cinq méthodes principales pour évaluer la pauvreté : à partir des revenus, des minima sociaux, des privations matérielles, de revenus suffisants pour accéder aux biens et services essentiels et d’éléments non monétaires. Si la mesure monétaire est la plus souvent utilisée, une approche plus complète permet de mieux cerner le phénomène.

Première méthode : la pauvreté relative au niveau de vie médian de la population

Être pauvre, c’est disposer de peu. Le peu s’applique le plus souvent au revenu : on est pauvre parce que l’on vit avec beaucoup moins d’argent que la moyenne. En fait, pas exactement la moyenne, mais la « médiane ». La moyenne prend en compte les revenus de toute la population, divisés par le nombre de personnes, ce qui présente un inconvénient : un petit nombre de personnes très riches tire cette moyenne vers le haut. Elle est donc moins représentative du niveau de vie global. La médiane est la valeur du niveau de vie pour laquelle autant de personnes gagnent plus et autant gagnent moins : elle sépare la population en deux.

Pour définir la pauvreté, on fixe une distance à la médiane. Pour cela, on a choisi de fixer un seuil exprimé en pourcentage du niveau de vie. En Europe, le plus souvent, on utilise le seuil de 60 % du niveau de vie médian (après impôts et prestations sociales). En France, ce niveau de vie médian est de 2 228 euros mensuels pour une personne seule en 2024. Le seuil de pauvreté de 60 % est donc de 1 337 euros (60 % de 2 220 euros). Tous ceux qui vivent avec moins de 1 337 euros par mois sont considérés comme pauvres.

Avec 1 137 euros, on ne vit pas de la même façon selon la taille des ménages. Pour en tenir compte, l’Insee utilise un système de parts, comme pour un gâteau. Dans une famille, le premier adulte vaut une part entière, toutes les personnes de plus de 14 ans comptent pour une demi-part et les moins de 14 ans pour 0,3 part. Chacun ne vaut pas une part car on fait des économies en vivant à plusieurs : nul besoin d’une cuisine par personne, par exemple. Un couple vaut donc 1,5 part : le seuil de pauvreté est alors de 1 337 euros multipliés par 1,5, soit 2 005 euros. L’institut décline ainsi des seuils de pauvreté pour tous les types de famille.

On pourrait tout aussi bien décider de fixer le seuil de pauvreté à 47 % du niveau de vie médian, à72 % ou à83 %. Aucun ne serait plus juste ou plus « objectif » qu’un autre. L’Observatoire des inégalités utilise le seuil de 50 %, car il estime que celui de 60 % est trop élevé, qu’il rassemble des populations trop différentes. Le seuil est alors de 1 114 euros par mois. La différence est importante. Au seuil de pauvreté de 60 %, on compte 9,8 millions de personnes pauvres, contre 5,6 millions au seuil de 50 %.

Le seuil de pauvreté dépend du niveau de vie médian. On dit qu’il est relatif. C’est une sorte de mesure des inégalités en bas de l’échelle des revenus, entre les classes moyennes (plutôt médianes) et les plus modestes. Le nombre de pauvres diminue quand les revenus des plus modestes augmentent davantage que le niveau de vie médian. Il est en hausse quand c’est l’inverse. On peut devenir pauvre d’une année sur l’autre alors même que son revenu reste stable si on se situe juste au-dessus du seuil de pauvreté, mais que le niveau de vie médian progresse et que l’on se fait rattraper.

Et si on considérait les 10 % les plus pauvres ?
On pourrait considérer comme pauvres ceux qui se situent en dessous du seuil des 10 % les plus démunis, comme l’a proposé le sociologue Julien Damon. La norme est simple à comprendre, et elle permet de débattre du niveau de revenu d’une fraction de la population définie comme pauvre. Mais alors, le nombre de pauvres n’évolue qu’en fonction de la population totale et le taux de pauvreté est toujours de 10 %. Le nombre de pauvres ainsi mesuré ne baisse que quand la population elle-même diminue. L’intérêt de cette proposition est de reporter le débat sur le seuil : de quel niveau de vie dispose-t-on quand on se situe au seuil des 10 % ?

Deuxième méthode : les allocataires de minima sociaux

On peut considérer que les personnes pauvres sont celles qui reçoivent un revenu minimum. On décide ainsi collectivement qu’un revenu inférieur à ce minimum est trop peu pour vivre et qu’avec moins que ce revenu, on est pauvre. Notre Constitution indique que « La Nation assure à l’individu et à la famille les conditions nécessaires à leur développement » [1]. En dénombrant le nombre d’allocataires de minima sociaux, on mesure une pauvreté que l’on peut qualifier de « légale » car c’est l’administration qui octroie cette reconnaissance [2].

Il existe plusieurs minima sociaux : les principaux sont versés aux personnes âgées (minimum vieillesse), aux handicapés, aux chômeurs en fin de droits (allocation spécifique de solidarité) et aux personnes de plus de 25 ans sans ressources (revenu de solidarité active). Au total, environ quatre millions de ménages perçoivent ces minima. En comptabilisant les ayants droit (conjoints, enfants), plus de six millions d’individus sont concernés.

Cette pauvreté légale évolue en fonction de la loi. Une règle qui durcit les conditions d’accès à tel ou tel minimum social réduit la pauvreté, et inversement. La création du RMI, en 1989, a fait apparaitre une pauvreté dissimulée auparavant. L’utilisation des données sur les minima sociaux pour mesurer l’évolution de la pauvreté est donc complexe : cette méthode n’est valable que si les règles d’attribution demeurent les mêmes.

Troisième méthode : la pauvreté en conditions de vie

Les mesures précédentes reposent sur une évaluation des revenus. Pour mieux comprendre concrètement comment vivent les personnes les plus démunies, l’Insee mesure par ailleurs les privations d’une partie de la population, ce que les chercheurs appellent « la pauvreté en conditions de vie ». L’institut établit une liste de privations et pose la question aux ménages : « pouvez-vous chauffer votre logement ? », « recevoir des amis ? », « remplacer les meubles ? », etc.

L’Insee dresse une liste de treize privations. Si une personne déclare en subir cinq, elle est en situation de « privation matérielle ». 13 % de la population était concernée en 2025. Pauvreté en conditions de vie et pauvreté en termes de revenus ne se recoupent pas : 55 % des personnes en situation de privation matérielle ne sont pas pauvres d’un point de vue monétaire [3].

Ce type de mesure de la pauvreté reposant sur les déclarations des personnes interrogées, c’est un indicateur subjectif. Elle est peu utilisée dans le débat public. Les questions posées – comme dans tous les sondages – sont sujettes à interprétation : « dépenser une petite somme librement » et « chauffer suffisamment son logement », deux exemples de privations, ne signifient pas la même chose pour tout le monde. Il est surtout intéressant d’observer l’évolution de chacune des privations, comme la part de personnes qui disent ne pas pouvoir se payer une semaine de congé dans l’année. Malheureusement, l’Insee a très nettement réduit le nombre de questions posées ces dernières années, ce qui diminue aussi son intérêt.

Quatrième méthode : la pauvreté absolue, soit ce qu’il faut pour vivre dignement

On peut définir le « peu » comme les biens et services indispensables pour vivre correctement (se nourrir, se vêtir, se soigner, etc.). On qualifie ce seuil d’« absolu » (par opposition au seuil de pauvreté « relatif »), car il ne dépend pas du niveau de vie d’ensemble de la population. Cette méthode est utilisée aux États-Unis et dans les pays en développement.

En France, la liste des biens insaisissables [4] relève de la même logique : il s’agit des biens et services dont la collectivité décide que l’on ne peut priver personne, quoi qu’il arrive. Cette liste sert à déterminer ce qui ne peut être retiré à une famille qui ne rembourse pas un emprunt. Elle comprend les vêtements, le linge de maison, les appareils de chauffage, la machine à laver, etc.

On ne connait pas le nombre de personnes qui ne disposent que des biens figurant sur la liste de ceux qui sont insaisissables. En revanche, le Conseil national des politiques de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale (CNLE) [5] a déterminé un niveau de biens et services minimaux pour « participer effectivement à la vie sociale » et mener une vie « décente », concept proche de celui de la pauvreté absolue. L’organisme considère que plus du tiers de la population ne dispose pas d’un niveau de vie décent, ce qui est assez éloigné de la conception la plus courante de la pauvreté.

La pauvreté absolue est sans doute l’idée la plus communément partagée de la pauvreté. On est pauvre, car on manque de l’essentiel. Mais ces éléments de base évoluent aussi au fil du temps avec le niveau de vie de la société dans son ensemble. Comme pour le pourcentage du seuil de pauvreté relatif, la définition du minimum vital est arbitraire. Même si le travail sur le sujet est relativement ignoré en France, la notion de minimum décent pour vivre reste pertinente pour mesurer la pauvreté.

Cinquième méthode : la pauvreté non monétaire

Dans les sociétés marchandes, l’argent est un élément essentiel des conditions de vie. Il fait bien le bonheur en partie, mais pas totalement. Il est intéressant de s’interroger sur les formes non monétaires de la pauvreté, qu’il ne faut pas négliger, même si elles ne se mesurent pas facilement.

On pourrait imaginer de mesurer la pauvreté à travers le niveau de diplôme. Ce dernier est bien une forme de patrimoine pour l’individu qui le détient. En France, le titre scolaire détermine fortement les positions sociales. Ceux qui en sont privés n’ont pas accès aux mêmes conditions de vie que les autres. Certains sociologues parlent de « capital culturel » pour désigner le diplôme et, au-delà, l’ensemble des ressources culturelles d’une personne. Dans notre pays par exemple, un quart de la population dispose au mieux du brevet des collèges.

On pourrait utiliser d’autres critères. Par exemple, la pauvreté de l’emploi, comme les personnes au chômage ou en situation de précarité. Huit millions de personnes, soit un quart des actifs potentiels, sont au chômage, en emploi précaire ou souhaiteraient travailler (données 2023), selon nos estimations. On peut aussi évaluer la pauvreté du logement, comme le fait la Fondation pour le logement des défavorisés qui estime que quatre millions de personnes sont mal logées. Ou encore mesurer la pauvreté au regard des relations sociales : 12 % des plus de 18 ans sont en situation d’isolement relationnel, selon l’enquête du Crédoc menée pour la Fondation de France [6].

Toutes ces dimensions ne recoupent pas exactement la pauvreté monétaire. On peut les juger moins « essentielles », car après tout il faut d’abord avoir un certain niveau de vie pour se doter d’un toit, pour manger, s’habiller, etc. Mais il est indispensable de les mesurer si l’on veut vraiment analyser la pauvreté. Par exemple, une partie des personnes âgées peut disposer d’une retraite qui la place au-dessus du seuil de pauvreté, mais se sentir isolées ou vivre dans un logement dont le confort est éloigné des normes actuelles.

Des mesures qui se complètent

Il n’existe aucune mesure « juste » ou « objective » de la pauvreté. Comprendre ce phénomène implique d’utiliser différents outils qui se complètent car ils permettent d’éclairer les différentes formes que prend la pauvreté. Malheureusement, le plus souvent, le débat se concentre sur l’évolution d’un chiffre, sans toujours bien maitriser de quoi il est question, ce qui peut conduire à des contresens. Le travail sur la méthode est rarement séparable de l’analyse du contenu : il faut avoir conscience que la statistique est une construction et qu’il faut utiliser ses outils en maitrisant ce dont on parle, au risque, sinon, de porter des jugements erronés.

Louis Maurin, directeur de l’Observatoire des inégalités


[1] Article 10 du préambule de la Constitution du 27 octobre 1946, toujours en vigueur.

[2] Les 18-24 ans sont, sauf exception, exclus de ces minima.

[3] Voir « Pauvreté monétaire, privations et difficultés financières : des situations qui ne se recouvrent que partiellement », Insee Analyses n° 107, Insee, avril 2025.

[4] Voir « Quels sont les biens mobiliers qui ne peuvent pas être saisis », Service public, 6 janvier 2026.

[5] Voir « Les budgets de référence. En milieu rural, en ville moyenne et en Métropole du Grand Paris. Nouvelles pistes pour l’inclusion sociale. Rapport 2022 », CNLE, 2022.

[6] Voir « Qui souffre d’isolement en France ? », Centre d’observation de la société, 24 août 2026.

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Date de première rédaction le 2 septembre 2017.
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