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Les invisibles des statistiques sur la pauvreté

Mesurer les inégalités 18 décembre 2018

Officiellement, la France compte cinq millions de pauvres. Mais plusieurs catégories échappent à ce décompte. Au total, ils sont probablement près d’un million d’invisibles. Extrait du Rapport sur la pauvreté en France, de l’Observatoire des inégalités et du Compas.

Revenus et patrimoine Pauvreté

Officiellement, la France compte cinq millions de pauvres si l’on utilise le seuil à 50 % du niveau de vie médian. Ce chiffre ne comptabilise pas une grande partie de la population la plus pauvre. Probablement supérieure à un million de personnes.

1- Les pauvres parmi les pauvres

Les données sur la pauvreté ne prennent pas en compte les plus pauvres, éloignés de tout système d’enregistrement statistique. Établies à partir de données fiscales, les données officielles ne peuvent pas, de fait, comptabiliser les personnes qui vivent dans la plus grande misère, dans des bidonvilles, des squats ou à la rue. On estime que 140 000 personnes n’ont pas de domicile (données 2011). Une partie des étrangers sans papiers, les plus récemment arrivés, échappent aussi aux données. Les « gens du voyage » – au moins 250 000 personnes – sont eux aussi mal recensés par ce type d’enquête.

2- Les personnes qui vivent grâce au soutien familial

Ce n’est pas tout. Une partie de la population dispose de très faibles revenus mais dépasse le seuil de pauvreté en raison de la prise en compte de l’ensemble des ressources du ménage. Ces personnes ne vivent pas dans la pauvreté au quotidien mais seraient dans cette situation sans l’apport d’un revenu tiers. Elles se placent dans un rapport de dépendance vis-à-vis de l’apporteur des revenus. C’est le cas notamment de la plupart des femmes inactives dont le conjoint dispose d’un revenu suffisant pour que l’ensemble du ménage se situe au-dessus du seuil de pauvreté, mais qui, par elles-mêmes, n’ont aucune ressource. Il faut y ajouter toute une partie de jeunes adultes qui connaissent des difficultés d’insertion sur le marché du travail et sont contraints soit de rester vivre chez leurs parents, soit d’y revenir.

La solidarité au sein du couple ou de la famille fait qu’une partie de la population dispose d’un niveau de vie supérieur au seuil de pauvreté uniquement parce que l’on prend en compte le revenu de ceux qui l’aident. Pris individuellement, ces adultes entreraient dans les chiffres de la pauvreté même s’ils vivent dans un ménage qui globalement n’est pas pauvre.

3- Ceux qui sont hébergés en collectivité

Tous ceux qui vivent durablement en collectivité ne sont pas davantage comptabilisés par l’Insee qui ne prend en compte que les ménages individuels. En France, 1,5 million de personnes sont dans ce cas (données 2015), selon l’Insee. Un million de personnes âgées vivent en maison de retraite : toutes ne sont pas pauvres, mais combien disposent de plus de 850 euros par mois ? Il faut y ajouter notamment les immigrés qui vivent dans des foyers de travailleurs, les détenus (70 000 personnes), en passant par les établissements sanitaires de long séjour (pour les personnes lourdement handicapées notamment) où les résidents doivent être rares à disposer de revenus supérieurs au seuil de pauvreté… La société Adoma, qui a remplacé la Sonacotra [1], loge à elle seule 60 000 personnes, dont une grande majorité de travailleurs immigrés âgés aux très faibles ressources.

4- Les ménages étudiants

Les ménages où la personne de référence est étudiante sont aussi écartés de l’enquête de l’Insee. Ces ménages regroupent environ 400 000 personnes. Cette population mélange de jeunes étudiants qui « galèrent », doivent travailler quelques heures en complément de leurs études, et d’autres aux conditions de vie nettement plus favorables du fait du soutien financier de leurs parents. S’il était possible de faire la part des choses en connaissant mieux l’aide apportée par les parents, il est très probable que les premiers compteraient parmi les pauvres.

Des visages très différents

SDF, personnes âgées, femmes inactives, travailleurs immigrés en foyer, détenus, étudiants… La France invisible [2] des statistiques de la pauvreté a des visages très différents. L’Insee ne publie aucune donnée sur le sujet, mais le nombre de pauvres est très probablement supérieur d’au moins un million par rapport aux données officielles de la pauvreté si l’on additionne l’ensemble des catégories.

Il faut se méfier de tout simplisme dans ce domaine. En Europe, on mesure la pauvreté de façon relative au niveau de vie médian de la population. Prendre en compte ces « invisibles » ferait baisser le niveau de vie médian de l’ensemble de la population et aurait pour effet… de réduire le seuil de pauvreté. Le nombre de pauvres est plus important qu’il n’y paraît, mais pas autant que celui de ceux qui ne sont pas comptabilisés.

Par construction, la statistique appréhende mal les populations qui ne vivent pas dans des logements dits « ordinaires ». Il n’y a pas une pauvreté « cachée » par les services statistiques officiels. On peut malgré tout constater qu’aucun chercheur ou aucun organisme statistique ne s’est penché sur la question, au moins dans les années récentes. Plutôt que d’exagérer la pauvreté en France en élargissant la définition par le haut, comme c’est souvent le cas, il serait préférable de mieux connaître ceux qui ne rentrent pas dans les « cases » statistiques habituelles de la pauvreté et qui pourtant ne se résument pas à une poignée de marginaux. L’invisibilité statistique peut conduire à une invisibilité sociale tout court. La pauvreté dans les maisons de retraite ou la pauvreté en « dépendance » (pour ceux qui dépendent du revenu d’une tierce personne) mériterait en particulier d’être mieux étudiée.

Extrait du Rapport sur la pauvreté en France, édition 2018 de l’Observatoire des inégalités et du Compas.

Photo / © Matthias Zomer, Pexels


Commander ou télécharger l’ouvrage

Rapport sur la pauvreté en France, Observatoire des inégalités et Compas, éd. Observatoire des inégalités, octobre 2018.
96 pages.
ISBN 978-2-9553059-5-9
En téléchargement gratuit. Ouvrage imprimé : 10 € hors frais d’envoi

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[1Société créée au milieu des années 1950 pour améliorer le logement des travailleurs immigrés.

[2Pour reprendre le titre de l’ouvrage de Stéphane Beaud, Joël Confavreux et Jade Lindgaard publié en 2006 aux éditions La Découverte


Date de première rédaction le 18 décembre 2018.
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