Point de vue

L’irrationalité de l’orthographe française, une source d’inégalités scolaires majeure chez les élèves

Avec son lot d’exceptions inutiles et de lettres qui ne se prononcent pas, l’orthographe française est parmi les plus complexes du monde. Pour que l’école puisse l’enseigner correctement, il faudrait éliminer les irrégularités inutiles. Une orthographe plus raisonnable réduirait les inégalités sociales d’éducation et d’accès à l’emploi. Le point de vue de trois « linguistes atterrés ».

Publié le 1er septembre 2026

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Éducation Catégories sociales Système scolaire

Notre langue est vivante, mais notre orthographe est morte. Elle était mise à jour régulièrement jusqu’au XIXe siècle, et tout semble s’être arrêté depuis. La dernière évolution [1], en 1990, est l’orthographe de référence mais on ne la voit guère utilisée dans les journaux, ni dans les livres. Des variantes orthographiques existent dans les dictionnaires et les grammaires, et certaines font même l’objet d’un arrêté ministériel datant de 1976 [2], mais elles sont souvent méconnues. Ainsi peut-on écrire maitre (avec ou sans accent circonflexe sur le i), c’est eux (à côté de ce sont eux), des yeux marrons (ou marron), théatre, role, les Duponts (le -s du pluriel sur les noms propres est accepté), etc. De plus, de nombreuses voix s’élèvent pour aller plus loin dans l’élimination des irrégularités et des erreurs du passé. Bref, une rationalisation de notre orthographe serait la bienvenue.

Sanctionner davantage les « fautes », comme le propose le ministre de l’Éducation Nationale – qui lui-même a parfois des difficultés [3]–, ne permet pas de traiter les causes structurelles des difficultés scolaires, qui ne manquent pourtant pas quand on s’intéresse de près à l’orthographe française.

Une orthographe inutilement complexe

L’orthographe française est sans doute la plus complexe parmi les langues alphabétiques, ce qui fait du français une langue beaucoup plus difficile à écrire qu’à lire. Contrairement à la plupart des autres langues, de nombreux mots se prononcent de la même façon mais s’écrivent différemment (ex : foie, foi, fois) et de nombreuses lettres sont muettes (ex : manges, mangent, enfants, foulard). Ces particularités engendrent la nécessité d’un long et fastidieux apprentissage de l’orthographe. D’une part, il y a l’orthographe grammaticale (conjugaisons, pluriel, accords, etc.), qui est en grande partie silencieuse. La maitriser, c’est comme apprendre une seconde grammaire, différente de celle du français parlé, ce qui explique le besoin d’un enseignement explicite. L’orthographe lexicale (forme normée des mots comme dans un dictionnaire), de son côté, est peu régulière et nécessite la mémorisation de milliers de mots.

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On entend souvent que cette complexité serait bonne pour l’intelligence. Mais en quoi une orthographe en partie illogique permettrait-elle de développer son intelligence ? Par exemple, où se situe la réflexion quand on doit retenir que bijoux prend un -x au pluriel mais pas bisous ? Ou que monétaire et sonore prennent un seul n alors que monnaie et sonner en prennent deux ? Quelle pertinence y a-t-il à parler du « gout de l’effort » quand l’objectif est de mémoriser par cœur des formes irrégulières ?

Certains confondent aussi langue et orthographe. Ils pensent qu’il faut donner accès à cette orthographe intouchable (aussi intouchable que la langue elle-même) pour offrir une chance à tous les élèves de maitriser la langue, pour qu’ils puissent exercer pleinement leurs libertés. Or, l’orthographe est une convention qui devrait être au service de la compréhension mutuelle. Elle devrait être choisie démocratiquement, et non pas figée par une élite au détriment des plus défavorisés. Finalement, en pensant défendre une même exigence devant l’orthographe, cette élite conserve sa rente langagière au bénéfice de ses semblables et au détriment des plus défavorisés.

Une orthographe source d’inégalités

L’irrationalité de l’orthographe française se traduit notamment par une inégale répartition des compétences en fonction du milieu social des élèves. Il y a un assez large consensus scientifique sur le sujet. Pour ne prendre qu’un exemple, ci-dessous les résultats d’élèves de CM2 en 2021 [4] à qui on a fait passer la même dictée (un texte d’une soixantaine de mots).

Cette inégale maitrise de l’orthographe est à la base des inégalités scolaires et ensuite des inégalités tout court
Niveau d’orthographe des élèves de CM2 selon le niveau social
5 erreurs ou moins
10 erreurs ou moins
15 erreurs ou plus
25 erreurs ou plus
Nombre d'erreurs moyen
Premier quart5,517,171,836,521,9
Deuxième quart5,220,766,527,519,6
Troisième quart7,720,263,626,319,0
Quatrième quart10,734,045,514,815,5
Lecture : en 2021, 10,7 % des élèves appartenant au quart des écoles accueillant les élèves les plus favorisés (quatrième quart) ont fait cinq erreurs ou moins à la dictée.
Source : ministère de l'Éducation nationale – Données 2021 – © Observatoire des inégalités

Les élèves appartenant aux milieux les plus défavorisés font en moyenne six erreurs de plus que ceux des milieux les plus favorisés, et ils sont plus nombreux à faire beaucoup d’erreurs (36,5 % contre 14,8 %). On peut voir là, sans doute, le résultat d’un rapport à l’orthographe (et plus largement à l’écrit) différent en fonction du milieu familial. Cette inégale maitrise participe de manière précoce au classement scolaire des élèves. Elle est à la base des inégalités scolaires et ensuite des inégalités tout court.

L’école n’a pas le temps, à elle seule, d’enseigner une orthographe aussi peu régulière, en plus de toutes les autres matières. D’autant que quatre heures d’enseignement par semaine ont été supprimées à l’école primaire en 1990 et encore deux heures en 2008, ce qui fait six heures de moins en seulement 18 ans. Mais il est important de préciser qu’aucune des générations précédentes n’a complètement maitrisé l’orthographe, contrairement à un mythe tenace et malgré le nombre d’heures plus important. Les chiffres de l’Insee [5] montrent que les plus âgés ont plus de difficultés que les plus jeunes. Comme l’indique André Chervel, spécialiste de l’histoire de l’enseignement du français, « La maitrise complète de l’orthographe est en passe de devenir, comme jadis le latin, l’apanage d’une classe cultivée qui finit parfois de l’acquérir dans l’enseignement supérieur, alors que le déficit en orthographe stigmatise ses victimes jusque dans les procédures de recrutement ou d’embauche. » [6]

Pour une évolution raisonnée

Ce constat posé, il est nécessaire de donner quelques pistes pour sortir d’une situation dans laquelle on reproduit sans cesse les inégalités face à l’orthographe. Pour commencer, il faudrait arrêter d’associer maitrise de l’orthographe et intelligence, et se montrer un peu moins dogmatique. Un détour par l’histoire peut nous y aider. Pendant un certain temps, la plupart des mots avaient plusieurs écritures, qui circulaient librement. Par exemple, chymie pouvait s’écrire avec un y, et stile avec un i. Une fois dépassée l’incongruité de la graphie due au manque d’habitude, on se dit que l’écriture d’un mot est une forme comme une autre et qu’on pourrait très bien s’accoutumer à une certaine dose de variation, comme c’est déjà le cas pour assoir/asseoir, clé/clef et des centaines d’autres mots. Accepter les variations proposées par l’arrêté de 1976 et les rectifications de 1990, c’est donc redonner une certaine liberté d’expression. La variation est une propriété de toutes les langues vivantes, et nombreuses sont celles qui mettent à jour régulièrement leur orthographe.

Quelques évolutions simples permettraient de rendre l’apprentissage de l’orthographe plus systématique en régularisant ce qui devrait l’être. L’association Érofa réfléchit à cette question depuis des années et met à disposition un site et des outils [7] afin de tester plusieurs graphies. Le principe est simple : partir des grandes régularités de l’orthographe et essayer d’éliminer autant que possible les exceptions. Elle propose aussi de rationaliser l’accord du participe passé [8], avec deux règles simples, qui correspondent à la majorité des usages : accord avec le sujet avec être (Ils sont partis. Elle s’est demandée.), invariabilité avec avoir (Ils ont couru. On les a vu.). Ces propositions sont soutenues par de nombreuses institutions et organismes [9], comme le Conseil scientifique de l’Éducation nationale (CSEN) [10]. Elle préconise, comme de nombreux auteurs du XIXe siècle, l’élimination du -x final du pluriel au profit du seul -s et l’élimination des consonnes doubles inutiles à l’oral. Sachant que le -x final est le fruit d’une erreur de la part de copistes au Moyen Âge, elle serait enfin corrigée une fois pour toutes. Ces évolutions permettraient d’économiser des centaines d’heures d’enseignement au profit de l’accord du verbe avec son sujet ou de la différence entre manger (infinitif) et mangé (participe passé).

Faire évoluer l’orthographe française vers plus de raison n’aurait rien d’une révolution et ne reviendrait pas à ce que chaque personne écrive comme elle l’entend comme on le caricature souvent. Cela consiste à adopter une convention aussi régulière et prédictible que possible, accessible à la réflexion, et à tolérer une certaine marge de variation, quand cela ne gêne pas la compréhension. Tout en respectant les fondamentaux de l’orthographe et de la grammaire française. Cela permettrait d’avoir enfin une orthographe à la hauteur d’une démocratie moderne, qui ne serait plus au service de la sélection ou de la domination sociale mais qui serait, au contraire, un instrument de liberté pour toutes les citoyennes et tous les citoyens.

Anne Abeillé, professeure de linguistique à l’Université Paris Cité
Christophe Benzitoun, maitre de conférences en linguistique à l’Université de Lorraine
Valentin D. Richard, docteur en linguistique informatique à l’Université de Lorraine et d’Amsterdam

Membres du collectif des Linguistes atterrés

Photo / Mesh sur Unsplash


[1] Voir le site www.orthographe-recommandee.info de l’Association pour la nouvelle orthographe qui diffuse les recommandations du Conseil supérieur de la langue française.

[2] Arrêté du ministère de l’Éducation du 28 décembre 1976. Voir https://www.weblettres.net/guidetice/complements/arrete_1976.pdf.

[3] Édouard Geffray, ministre de l’Éducation nationale, s’est trouvé en difficulté lors d’un test d’orthographe, le mardi 2 juin 2026 dans l’émission C à vous sur France 5, par exemple sur le mot dilemme.

[4] « Les performances en orthographe des élèves de CM2 toujours en baisse, mais de manière moins marquée en 2021 », Depp, ministère de l’Éducation nationale, Note d’information n° 22.37, décembre 2022.

[5] « En 2022, un adulte sur dix rencontre des difficultés à l’écrit », Insee, Insee première n° 1993, avril 2024.

[6] Dans sa préface du Dictionnaire de l’orthographe rationalisée du français, éd. Lambert-Lucas, 2018.

[8] Voir participepasse.info.

[9] Voir tract-linguistes.org/reforme/

[10] « Rationaliser l’orthographe du français pour mieux l’enseigner. Synthèse de la recherche et recommandations », Conseil scientifique de l’éducation nationale, ministère de l’Éducation nationale, 16 juin 2024.

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Date de première rédaction le 1er septembre 2026.
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