Analyse

Doit-on croire aux notes ?

Les notes prennent de plus en plus de place dans notre société. Que valent-elles vraiment ? S’il semble difficile de s’en passer totalement, nous devons avoir conscience de leurs limites. L’analyse d’Elise Tenret, sociologue à l’université Paris Dauphine.

Publié le 24 septembre 2026

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Éducation Système scolaire

La notation, dans le système scolaire français, n’a pas toujours existé. Les classements des élèves ont précédé l’attribution de notes et que ce n’est qu’à partir des années 1880 qu’un système de notation sur 20 a été adopté (sur 10 au primaire) [1]. Depuis, les notes n’ont cessé de se multiplier.

D’abord dans le système scolaire lui-même. En plus du niveau dans différentes matières, d’autres dimensions ont fait peu à peu l’objet d’une évaluation chiffrée : l’assiduité et la participation à la vie de l’établissement entrent ainsi dans le calcul de la note de vie scolaire [2]. L’engagement étudiant peut ajouter des points à la moyenne dans certaines formations.

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Cette multiplication des notes à l’école est le reflet de la généralisation de cette pratique dans la société [3]. Avec le développement d’Internet, chacun peut noter des films, des restaurants, un musée, un garage, un salon de coiffure, etc. La pratique de la notation s’est démocratisée, y compris lorsqu’elle conduit à s’évaluer soi-même, comme le montrent les applications mesurant le nombre de pas par jour, la qualité du sommeil, les balances connectées, etc.

L’omniprésence des notes les rend plus visibles et ordinaires. Sont-elles pour autant devenues plus déterminantes dans la société ?

Les enjeux de la notation

Si les notes n’ont pas toutes le même statut, toutes paraissent remplir une fonction sociale ou pédagogique. Dans le système scolaire, certaines notes ne comptent pas dans la moyenne mais peuvent permettre aux élèves d’évaluer leur niveau. La plupart entrent dans le calcul de la moyenne avec des coefficients plus ou moins élevés et définissent le rang dans la classe, voire décident du passage dans la classe supérieure. D’autres enfin, telles que les notes d’examen, déterminent l’obtention d’un diplôme (le brevet ou le baccalauréat) ou l’accès à une formation (telles que les notes obtenues à un concours).

La montée en puissance des « plateformes d’appariement [4] » a également donné une importance de plus en plus centrale aux notes [5]. La plateforme Parcoursup, mise en place à la rentrée 2018, en offre un bon exemple. Au moment de la création du baccalauréat, le simple fait de décrocher ce diplôme suffisait à intégrer la formation de son choix dans la plupart des filières de l’enseignement supérieur.

Aujourd’hui, dans un contexte où près de 75 % d’une classe d’âge obtient un baccalauréat, la notation est devenue déterminante pour décider de l’affectation des étudiants dans les formations. Dans Parcoursup, les notes de première et de terminale des candidats servent à établir un score propre à chaque formation, permettant de réaliser un préclassement des élèves, et de définir le seuil d’admission.

Le rôle central des notes n’est pas propre aux élèves : l’attribution des places en crèche, des logements sociaux, des visas dans certains pays, repose aussi sur des scores et évaluations chiffrées. Les notes ne sont pas seulement plus nombreuses : elles ont gagné en importance dans le système scolaire comme dans la société en général, car elles déterminent l’accès à des services, à des biens, à des formations. Ce recours plus fréquent à des notes dans la prise de décision paraît aussi plus rationnel : il donne en effet l’illusion d’une scientificité plus grande des décisions, mais aussi de leur impartialité et de la transparence des procédures.

Des biais importants de notation

En dépit de l’apparente « neutralité » et scientificité des notes, les travaux de sociologie rappellent que celles-ci demeurent influencées par le contexte social. La variété des échelles de notation adoptées selon les pays et les systèmes éducatifs en est déjà un rappel. Dans le système scolaire allemand, les notes s’échelonnent ainsi de 1 à 6, où 1 est la meilleure note et 6 la plus mauvaise. En Italie en revanche, les notes vont de 1 à 10 à l’école et de 0 à 30 à l’université.

Au sein d’un même système, voire d’une même classe, les pratiques de notation des enseignants sont très variables et ne mesurent pas nécessairement (que) les acquis des élèves. À l’écrit, l’ordre de correction d’une copie, le niveau moyen du paquet dans lequel elle se trouve, la sévérité du correcteur, sont autant de facteurs qui font varier les notations, dans toutes les disciplines.

À l’oral, d’autres facteurs influencent la notation, tels que la manière de parler, de se tenir, de s’habiller ; certaines de ces attitudes sont corrélées au milieu social et produisent des inégalités sociales dans la notation. C’est pourquoi l’oral d’un concours – autant que l’écrit – peut s’avérer discriminant pour les candidats les moins favorisés socialement ou pour les femmes, indépendamment de leur niveau scolaire [6]. Ces biais de notation et les inégalités auxquelles ils peuvent conduire posent la question de la « juste » place des notes : faut-il supprimer tout recours à la notation ?

Quelle serait la juste place des notes ?

En plus du caractère potentiellement inégalitaire de la notation, l’omniprésence des notes a des effets sur les individus : elle accroit la concurrence entre les personnes et peut être un facteur de stress. Pour les travailleurs sur les applications [7], comme pour les élèves, la notation permanente génère ainsi le sentiment d’être évalué et contrôlé en permanence. En outre, le recours à des notes chiffrées n’apparait pas nécessairement plus transparent. Pour nombre d’élèves, la note n’est pas toujours comprise, et peut générer un sentiment d’injustice, voire de discrimination [8].

Est-ce à dire qu’il faudrait renoncer à toute forme de notation ? Dans une société sans note, il serait sans doute difficile aux élèves – comme aux parents – d’évaluer leur progression et leur niveau. C’est sans doute pour cela que les propositions de supprimer les notes à l’école se montrent si impopulaires [9].

En outre, les notes permettent de garantir une certaine protection contre l’arbitraire : sans note, et surtout sans barème, on peut s’interroger sur ce qui fonderait le jugement des enseignants sur les élèves, et sur la comparabilité des évaluations d’une classe à l’autre, d’un établissement à l’autre, voire d’un pays à l’autre.

Plus généralement, une société sans note conduirait à donner un poids moindre au diplôme et à valoriser d’autres ressources plus inégalitaires encore : les réseaux sociaux, les relations, l’argent, etc.

Dans un contexte où la suppression des notes parait difficile à envisager, il semble cependant nécessaire de ne pas donner une importance indue à la note : celle-ci ne correspond pas à la valeur de l’élève mais à une évaluation de son niveau dans un contexte particulier, notamment une discipline et une filière données. Toutefois, la présence croissante des évaluations interroge davantage sur la place à donner aux algorithmes dans notre société, aux notes qui les nourrissent et aux effets des décisions qu’ils aident à prendre.

Elise Tenret est sociologue à l’université Paris Dauphine.

Elle a notamment publié « La sélection par algorithmes à l’entrée de l’enseignement supérieur français, entre rationalisation et tâtonnements » dans Sélections dans l’enseignement supérieur à l’ère de la mondialisation. Regards comparés, sous la direction de Séverine Chauvel, ISTE/Wiley, à paraître, ainsi que « Sélection à l’université : orchestration et arrangements du Boléro de Dauphine », avec Pauline Barraud de Lagerie, L’Année sociologique, vol. 70, n° 22020.

Photo / Courtney Kirkland, Unsplash


[1« L’école française et l’invention de la note. Un éclairage historique sur les polémiques contemporaines », Pierre Merle, Revue française de pédagogie, 193(4), 2015.

[2Mise en place entre 2006 et 2013.

[3Tous notés ! – Et si l’on arrêtait de juger les choses, les autres… et donc soi-même ?, Pierre Bentata, Éditions de l’Observatoire, 2023.

[4Plateformes dédiées à réaliser – souvent par le bais d’un algorithme – des paires « optimales » entre des individus, des biens ou des services. Dans le cas de Parcoursup, l’appariement vise par exemple à attribuer aux candidates et candidats une formation correspondant à leur profil et leurs vœux.

[5Comment ça matche : Une sociologie de l’appariement, Sous la direction de Melchior Simioni et Philippe Steiner, Presses de Sciences Po, 2022.

[6« Le genre à l’épreuve de l’oral », Alice Pavie, Mathieu Rossignol-Brunet, Marco Oberti et Théo Voldoire, Revue française de sociologie, 65(3), 2024.

[7Les nouveaux travailleurs des applis, sous la direction de Sarah Abdelnour et Dominique Méda, Presses Universitaires de France. La vie des idées, 2019.

[8« Chapitre 17. Justice et injustice scolaire ». Yaël Brinbaum et Elise Tenret dans Les Français face aux inégalités et à la justice sociale, sous la direction de Michel Forsé et Olivier Galland. Armand Colin, 2011.

[9Voir « L’éternel débat des notes à l’école », Charles Hadji, The conversation, 2 janvier 2024.

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Date de première rédaction le 24 septembre 2026.
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