Analyse

Hauts salaires et bas salaires : les lieux de travail sont de plus en plus ségrégués

Les hauts salaires sont de plus en plus concentrés dans certains établissements. L’élite salariale se trouve ainsi séparée des salariés les moins rémunérés. Une analyse du sociologue Olivier Godechot.

Publié le 13 décembre 2023

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En 1993, les 10 % des salariés aux rémunérations les plus élevées en France travaillaient dans des établissements où 27 % de leurs collègues faisaient partie du même groupe salarial (figure 1). En 2019, cette part est de 36,5 %, dix points de plus. En 1994, les membres du top 10 % comptaient parmi leurs collègues 26 % de salariés appartenant aux 50 % les moins bien payés, cette part s’est réduite à seulement 16,5 % en 2019. En haut de la hiérarchie des salaires, on travaille de plus en plus entre salariés avec des fiches de paie de niveau comparable.

On rencontre ce phénomène dans presque tous les pays riches, en Europe, au Canada, au Japon, ou encore en Corée. La Norvège est la seule exception : les salariés les mieux payés y sont tout aussi séparés des moins payés qu’en France, mais le phénomène est déjà ancien et n’augmente pas. Dans tous les pays, le top 10 % des mieux rémunérés est de plus en plus séparé des salariés de la moitié inférieure de la hiérarchie des salaires (Figure 2).

Cette concentration résulte d’abord du processus de désindustrialisation. Les grands établissements de ce secteur réunissaient souvent sur un même lieu de travail des niveaux très différents de la hiérarchie salariale : des ouvriers, des employés, des ingénieurs, des cadres (et, dans les petites entreprises, des dirigeants). Le déclin de l’emploi dans ce secteur diminue donc les chances de ce type de mélange. À l’opposé, l’emploi se développe dans les services, avec des secteurs comme la finance aux salariés très qualifiés, d’autres comme la restauration, avec des employés peu qualifiés.

La désindustrialisation se traduit aussi par une transformation profonde de l’organisation du travail : automatisation des tâches, sous-traitance, délocalisation, etc. C’est à l’intérieur même du secteur industriel que la tendance à l’isolement des salariés les mieux payés est la plus prononcée. Cette évolution tient à la fois à la variation continue des effectifs (recrutements, démissions, départs à la retraite, etc.) en fonction des aléas de la conjoncture, mais aussi, pour beaucoup, aux politiques délibérées de restructuration qui « fissurent » l’entreprise, comme l’externalisation ou la sous-traitance.

Des données françaises plus détaillées permettent de mesurer comment des événements de restructuration qui réduisent l’effectif – tels que les plans de licenciement économique, les externalisations, le recours à la sous-traitance, les délocalisations – influent sur l’isolement du top 10 % le mieux payé. Selon nos estimations, licencier, externaliser, délocaliser ou sous-traiter 10 % de la main d’œuvre augmente de deux à quatre points de pourcentage le taux d’isolement du dixième supérieur au sein des salariés qui restent.

Par ces restructurations, les entreprises se débarrassent prioritairement des salariés du bas de la hiérarchie salariale et resserrent l’entre-soi des mieux rémunérés. Le personnel du bas de la hiérarchie continue à travailler de manière invisible pour le haut de la hiérarchie, depuis des établissements différents et par l’entremise complexe de chaines d’entreprises sous-traitantes et de prestataires externalisés.

Enfin, de telles restructurations n’auraient pas été possibles sans changements technologiques. L’automatisation permet de supprimer des tâches routinières non qualifiées. L’informatisation permet aussi de réorganiser le travail à distance et selon des chaines complexes de sous-traitance. Même si l’on manque d’indicateurs fins de la digitalisation des entreprises, plus un pays compte d’actifs investis dans les technologies de l’information et de la communication, plus notre indicateur national d’isolement de l’élite salariale est élevé.

Cette tendance à la ségrégation est devenue telle que les personnes les plus impliquées dans ces réformes (les ministres, députés, économistes, etc.) ont très peu de relations avec les salariés du bas de la hiérarchie. Cette méconnaissance peut entrainer des formes d’incompréhension et un manque d’empathie.

Cette situation a des répercussions sur les politiques publiques. Les réformes qui demandent des efforts aux salariés affectent plus fortement les personnes situées en bas de la hiérarchie. L’épisode de la réforme des retraites de 2023, marqué par une faible considération pour les carrières longues et la pénibilité au travail, en est l’illustration. C’est l’inverse avec les réformes qui cherchent à enrôler les entreprises dans des augmentations de pouvoir d’achat. Les inciter à verser des primes, pour celles qui en ont les moyens, néglige le fait que les salariés bien payés et les mal payés ne travaillent pas dans les mêmes entreprises. L’implication des entreprises dans des politiques de rémunérations qui reposent sur le volontariat sera toujours plus forte chez celles, plus profitables et plus volontaires, qui emploient les salariés du haut de la hiérarchie.

Figure 1
Lecture : en 1993, les membres du dixième supérieur des salaires en France travaillent dans des établissements où 27 % de leurs collègues font aussi partie du même groupe salarial.

Source : Olivier Godechot et équipe de recherche Coin – © Observatoire des inégalités

Graphique Données
Figure 2
Lecture : en 1993, les membres du dixième supérieur des salaires en France travaillent dans des établissements où 26 % de leurs collègues se situent parmi les 50 % les moins bien rémunérés du pays.

Source : Olivier Godechot et équipe de recherche Coin – © Observatoire des inégalités

Graphique Données
Notre méthode
Pour mesurer l’évolution de la ségrégation salariale sur les lieux de travail, nous divisons la population salariée par tranches, en fonction de son niveau de salaire, et nous mesurons « l’exposition » des différentes tranches les unes aux autres, le fait qu’elles travaillent ensemble ou non, au sein des établissements de chaque pays, c’est-à-dire au sein des différents lieux de travail des entreprises. La notion statistique d’exposition d’un groupe donné (par exemple les membres du dixième supérieur) à un autre (par exemple les membres de la moitié inférieure) correspond à la proportion des collègues du premier groupe qui appartiennent au deuxième groupe.

Olivier Godechot est directeur de recherche CNRS au Centre de recherche sur les inégalités sociales et professeur à Sciences Po. Il est aussi le directeur de l’observatoire AxPo à Sciences Po, consacré à l’observation de la polarisation des sociétés de marché.

Ce texte est adapté de l’article « Des lieux de travail de plus en plus ségrégués », Sciences Po, octobre 2023.

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Date de première rédaction le 13 décembre 2023.
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