Analyse

L’emploi peu qualifié se transforme, mais fait face à un profond manque de reconnaissance

Un emploi sur six est peu qualifié. Un travail mal reconnu et de plus en plus précaire. Une analyse de Jean-Paul Cadet, Alexie Robert et Josiane Vero du Centre d’études et de recherche sur les qualifications (Céreq).

Publié le 29 septembre 2026

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Emploi Catégories sociales Précarité Chômage

Aides à domicile, agents d’entretien, trieurs de déchets, ouvriers du bâtiment, des travaux publics ou de l’agroalimentaire, déménageurs, employés de libre-service, etc. : en France, cinq millions de salariés occupent des emplois « peu qualifiés ». Contrairement à ce que l’on imaginait à partir des années 1960, nous n’assistons pas à une montée générale des qualifications.

Depuis la fin des années 1990, ce pronostic est en effet remis en cause. Les emplois peu qualifiés restent nombreux et structurent une division du travail que l’on croyait vouée à disparaître. En 2024, les emplois peu qualifiés représentaient encore environ 17 % de l’emploi total, selon l’Insee, soit un emploi sur six [1] , contre environ 20 % en 2004 [2]. En France, l’emploi très qualifié augmente tandis que les moins qualifiés restent, eux, relativement stables. La structure de l’emploi peu qualifié se transforme : de moins en moins dans l’industrie, de plus en plus dans les services. En 40 ans, l’emploi peu qualifié a changé de visage.

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La part des ouvriers peu qualifiés a chuté, notamment dans l’industrie lourde sous l’effet conjugué de l’automatisation et des délocalisations vers des pays à bas coûts. Mais l’emploi ouvrier n’a pas disparu, il s’est redéployé dans les services à l’industrie — nettoyage, maintenance, tri, expédition, etc. — et s’est renforcé dans le transport, la logistique et les travaux publics.

La progression de l’emploi peu qualifié est tirée par l’essor des services destinés aux particuliers. Leur croissance s’inscrit principalement dans les secteurs où les employeurs bénéficient d’importants allègements fiscaux, et pour les seules périodes où ces dispositifs sont en vigueur [3]. Ces emplois marquent aussi davantage les premières années de vie active. Trois ans après leur entrée dans la vie active, 12 % des jeunes occupent un emploi d’employé peu qualifié, contre 9 % vingt ans plus tôt, selon les enquêtes Génération du Céreq.

Plus de précarité

La marchandisation de fonctions autrefois gérées au sein de la sphère privée, comme l’aide à domicile, et la sous-traitance d’activités par les entreprises, telles que le nettoyage ou le gardiennage, génèrent des conditions d’emploi et des perspectives de carrière moins favorables dans l’emploi peu qualifié : bas salaires, sous-emploi, contrats courts, alternance régulière avec le chômage, conditions de travail pénibles, faible accès à la formation ; les personnes occupant des emplois peu qualifiés sont plus précaires.

Parallèlement, l’emploi peu qualifié se féminise. En 2024, 20,9 % des femmes sont employées ou ouvrières non qualifiées, contre 12,3 % des hommes. Entre 1950 et 1980, ces emplois étaient majoritairement masculins, occupés par des ouvriers à temps plein dans de grandes entreprises industrielles. Ils pouvaient bénéficier de possibilités de reclassement soutenues par des syndicats.

La donne a changé. Désormais, les femmes occupent plus souvent des emplois peu qualifiés dans le secteur des services où la culture de la négociation collective est moins présente. Les personnes immigrées sont aussi surreprésentées dans ces emplois, notamment dans les services à la personne, le bâtiment et la sécurité, ce qui n’est pas sans lien avec les faibles rémunérations.

La place prise par l’emploi peu qualifié dans les parcours professionnels des jeunes n’est pas nouvelle, mais elle représente aujourd’hui 22 % des premiers emplois. De plus en plus de diplômés rivalisent avec ceux qui le sont moins sur des postes d’ouvrier ou d’employé non qualifié, ce qui expose les premiers à des risques forts de déclassement et les non-diplômés à un risque accru de chômage. Des diplômés prennent une partie des places dans les métiers en forte tension, notamment les emplois d’ouvriers du bâtiment ou ceux de l’hôtellerie-restauration.

Manque de reconnaissance

La contribution à la société de certains métiers réputés non qualifiés, comme aides à domicile ou trieurs de déchets, contraste avec le peu de reconnaissance qui leur est attribué. Toutes les études sur le sujet mettent au jour ces zones de non-reconnaissance du travail, d’une sous-estimation de la pénibilité, d’invisibilisation des compétences, de mise sous silence des conditions de travail. Les déménageurs ne feraient que porter des cartons, les aides à domicile ne seraient que de pures exécutantes, les trieurs de déchets ne feraient qu’un sale boulot, les ouvriers des abattoirs n’effectueraient qu’un travail répétitif dans le froid.

Pourtant, dans chacun de ces métiers, l’autonomie, la polyvalence, la rapidité d’exécution, l’habileté manuelle, la précision du geste technique sont des maîtres mots qui rythment l’activité. Loin d’être de simples emplois d’exécution, ces métiers demandent avant tout un travail complexe de mise en œuvre. La faible reconnaissance de ces métiers, parmi lesquels on compte nombre de métiers fortement féminisés, est liée à leur faible rémunération, un éloignement par rapport à la norme d’emploi stable et une fragilisation de la relation salariale.

Se prendre en main

Cette fragilisation confronte spécifiquement les salariés en emploi peu qualifiés aux dispositifs de politique publique, qui mettent en avant la figure de l’individu entrepreneur de son parcours, sa responsabilité à agir, son autonomie. Depuis trois décennies, leur célébration s’est largement diffusée, opérant une véritable bascule dans l’action publique et le management des entreprises.

Il est désormais attendu des salariés en emploi peu qualifié qu’ils soient comptables de leur travail, responsables de leur parcours, qu’ils sachent rebondir d’un projet à l’autre, changer d’emploi, voire changer de métier

Jamais les salariés n’ont été autant sollicités pour devenir les « entrepreneurs responsables de leur parcours professionnel ». Ainsi, à l’image de ce que l’on demande aux autres catégories plus qualifiées, il est désormais attendu des salariés en emploi peu qualifié qu’ils soient comptables de leur travail, responsables de leur parcours, qu’ils sachent rebondir d’un projet à l’autre, changer d’emploi, voire changer de métier, en mobilisant les dispositifs existants.

Mais cette injonction à « prendre en main son avenir » soulève une question centrale : comment ces travailleuses et travailleurs, souvent associés à une flexibilisation accrue des formes d’emploi, peuvent-ils sécuriser leur parcours, échapper à la précarité, revendiquer de meilleures conditions de travail, accéder à la formation, se reconvertir vers un emploi qui a de la valeur à leurs yeux ? La possibilité de se prendre en main ne dépend pas seulement de leurs qualités individuelles.

Agir sur les compétences ne suffit pas dans la mesure où des facteurs sociaux, institutionnels, organisationnels, managériaux ne sont pas pris en compte. À rebours d’une logique de compétences focalisée sur les individus plutôt que sur l’environnement de travail, différentes enquêtes montrent le rôle central des politiques publiques, des branches et des employeurs, ainsi que celui des collectifs de travail et des organisations syndicales, pour que ces travailleurs naviguent au mieux entre risques et écueils de la vie professionnelle.

Jean-Paul Cadet, Alexie Robert et Josiane Vero
du Centre d’études et de recherche sur les qualifications (Céreq)

Pour en savoir plus :
« Chiffrer et déchiffrer la dynamique de l’emploi peu qualifié », Formation-Emploi n° 166, Cereq, juin 2024.
« Les emplois peu qualifiés sont toujours là », Jean-Paul Cadet et al., Céreq Bref n° 477, octobre 2025.
Quand on veut, on peut ? Idées reçues sur les personnes en emploi peu qualifié, dirigé par Jean-Paul Cadet et Josiane Vero, Cavalier Bleu, 2025.
Gouverner par l’injonction. Les politiques du travail entre devoir et pouvoir, à paraître dans la collection Le Travail en débats (série LEST) aux éditions Octarès.

Photo / Joshua Sazon, Unsplash


[1] Voir Emploi, chômage, revenus du travail, édition 2025, chapitre « Professions et secteurs d’activité », Insee Références, Insee, juin 2025.

[2] « Trois décennies d’évolutions du marché du travail », in Trente ans de vie économique et sociale, Insee Références, P.Y. Cabannes, Insee, janvier 2014.

[3] « Quarante ans d’évolution de l’offre et de la demande de travail par qualification – Progrès technique, coût du travail et transformation sociale », Dominique Goux et Éric Maurin, Économie et Statistique n° 510-511-512, Insee, 2019.

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Date de première rédaction le 29 septembre 2026.
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