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Lien social et politique

Laïcité, inégalité et différences

Analyses 15 février 2003

La dispute actuelle sur le principe de laïcité ? Une nouvelle manière d’accommoder inégalité et république...

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Avec la bénédiction (évidemment laïque) du Président de la République, a été adoptée par l’Assemblée Nationale, en première lecture et avec une écrasante majorité (88,05% des députés ont voté « pour ») une loi interdisant, dans les écoles, collèges et lycées publics, « le port de signes ou tenues par lesquels les élèves manifestent ostensiblement une appartenance religieuse ». Soucieux de ne pas paraître en retrait par rapport aux républicains les plus intransigeants, Jacques Chirac avait même été tenté d’aller plus loin, lorsqu’il souffla à son Ministre du travail l’idée d’une disposition permettant à un chef d’entreprise d’interdire, s’il le souhaite, le port du foulard à ses employées, afin d’éviter (les ambiguïtés de la formule font frémir) tout problème de contact avec la clientèle ! [1] Se trouve ainsi accréditée l’idée selon laquelle le fait d’être visiblement musulman peut constituer, pour une entreprise, un problème d’ordre commercial. La boucle est ainsi bouclée. Ni le service public, ni le service privé ne doivent porter les « stigmates » de la différence. Les voies de la discrimination semblent décidément bien impénétrables.

La France se place ainsi sous le régime de la peur et du rejet de la différence. Ce n’est pas nouveau. Ce qui l’est en revanche, c’est que quasiment toutes les tendances politiques du pays puissent contribuer à l’instauration d’un tel climat. Tout cela, bien sûr, au nom de la république. Les idées et les valeurs républicaines ont pourtant ceci de particulier qu’elles ne commencent ni ne finissent en France. Il existe d’autres interprétations possibles des idéaux républicains et d’autres types de politiques pour les servir. Or nous restons bloqués sur une certaine représentation de la république. Nous semblons persuadés que les bonnes vieilles recettes pourront éternellement remplir leur office, alors qu’aujourd’hui, pour s’affirmer républicains, il faudrait surtout apprendre à l’être autrement.

Le désir de Restauration, voire de Réaction, semble devenir ainsi l’attribut principal d’une grande partie de la classe politique dans laquelle il faut inclure toutes celles et ceux - élus, intellectuels, etc. - qui prennent part à la vie publique. Au cours des dernières décennies, des avancées timides, mais significatives, ont été réalisées, dans l’ordre des représentations, sur le plan politique et sur le plan des mœurs : parité, équité, zones d’éducation prioritaire, décentralisation, intégration politique européenne, mesures de discrimination positive, évolution du droit de la famille, etc. Si, à de nombreux égards, nous demeurons en retrait par rapport à la plupart des démocraties contemporaines, certaines de ces mesures ont néanmoins réussi, progressivement, à s’implanter, à entrer dans les mœurs de notre république. La justice sociale en même temps que la cause de la liberté exigent toutefois qu’un long chemin soit encore parcouru dans cette direction.

Las, nous assistons aujourd’hui, non sans consternation, à une marche en arrière qui prend des allures de véritable déroute. Notre république ne se contente pas de marquer le pas, elle fait volte face. Un récent sondage indiquait que les idées du Front national paraissent gagner du terrain. C’est inquiétant. Mais ce qui l’est tout autant, c’est que cette lente pénétration des idées d’extrême-droite dans la société accompagne un déplacement de l’ensemble du spectre politique. La classe politique paraît dévertébrée. La confusion la plus extrême règne. On semble ne plus savoir ce que sont l’équité, la laïcité, la souveraineté ou la justice. Nous pourrions évoquer les conséquences négatives, en termes d’intégration, que l’on peut craindre d’une telle loi d’interdiction. Mais, plus fondamentalement, c’est au niveau même des principes que le bât blesse. Nous constatons en effet que c’est une compréhension suffisante des exigences contemporaines de l’égalité qui fait ici cruellement défaut.

Le monde moderne nous avait appris à nous retrouver nous-mêmes sous les traits de ce que nous ne sommes apparemment pas : ceux de l’autre sexe ou de l’autre au sens culturel. Geste qui, en son temps, était indispensable pour constituer l’autre en égal et qui aura consisté à assimiler (au sens propre : à rendre « même », à penser sous l’idée de similitude) pour égaliser. Ce geste n’était toutefois qu’un préalable, une étape vers ce qui seul peut lui donner sa vraie signification et faire que l’assimilation ne soit pas une fin en soi.

Il s’agit en fait désormais de restituer à l’égal sa différence, et ce, paradoxalement, pour aller plus loin encore dans l’instauration de l’égalité et pour que l’égalisation ne dissimule plus une négation des différences réelles - qui resurgissent d’autant plus fortement une fois découvert que l’autre est notre semblable. A rebours de ce qui nous est proposé, il faut donc avancer encore dans la dynamique de l’égalité, moins par la neutralisation des différences que sous la forme inédite, et par là même hautement problématique, d’une équivalence dans la différence reconnue.

Cette dernière phase est assurément de loin la plus déconcertante [2], non pas seulement parce que c’est la nôtre et que son objectivation est donc plus difficile, mais parce que la formule qui en exprimerait la teneur propre reste en partie à inventer et surtout à transcrire dans les relations effectives entre les êtres humains. Plutôt que de se raccrocher à une république largement fantasmée, il faut donc, pour faire vivre l’idée républicaine, en transformer profondément les contours. Une loi interdisant le port du foulard dans les établissements scolaires, voire dans le monde du travail, n’est pas, pour la république, une manière d’affirmer sa vigueur : c’est une façon de consacrer son impuissance. La dynamique républicaine répond d’abord et avant tout à une logique d’inclusion : elle passe, non par l’éradication des différences, mais par leur reconnaissance apaisée sous le régime de l’égalité.

L’affirmer aujourd’hui suppose, face aux dérives ambiantes, un certain courage politique. Reste que, si nous persistions dans la voie qu’on nous présente, il en faudra bien plus encore, dans quelques années, pour oser la dénoncer et tracer d’autres perspectives.


[1Discours de Jacques Chirac du 17 décembre 2003 : « De la même manière, le ministre du travail devra engager les concertations nécessaires et, si besoin, soumettre au Parlement une disposition permettant au chef d’entreprise de réglementer le port de signes religieux, pour des impératifs tenant à la sécurité -cela va de soi- ou aux contacts avec la clientèle. »

[2Elle l’est d’autant plus dans un contexte idéologique où chacun paraît désormais plus prompt à se polariser sur l’idée d’un « choc des civilisations »


Date de première rédaction le 15 février 2003.
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