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L’engagement militant de la grande bourgeoisie

Analyses 31 octobre 2007

La notion de militantisme est en général attachée aux mouvements politiques et syndicaux mais la grande bourgeoisie n’est pas en reste quand il s’agit de protéger les beaux quartiers. Une analyse de Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, sociologues, extrait du livre « Les Ghettos Du Gotha », ed Seuil, 2007.

Revenus et patrimoine Territoires Hauts revenus Catégories sociales

La notion de militantisme est en général attachée aux mouvements politiques et syndicaux. Le militant emblématique était le communiste, l’Huma Dimanche fièrement brandi sur un marché ou proposé au porte-à-porte d’un quartier populaire.

Le terme est étendu aujourd’hui aux membres des formations de droite ou d’extrême-droite. On parle aussi volontiers de militantisme associatif à propos des classes moyennes. Peut-on parler de militantisme grand bourgeois ?

Il ne serait venu à personne l’idée de qualifier de militante la belle-mère de Valéry Giscard d’Estaing lorsqu’elle distribuait des tracts dans les boîtes aux lettres de ses voisins de la rue du Cirque, dans le 8e arrondissement de Paris, entre l’avenue Matignon et l’avenue de Marigny, à deux pas de l’Elysée, qui avait été le logement de fonction de son gendre. Il s’agissait de protester contre le projet d’installation d’une galerie destinée à des marchands d’art, une opération immobilière montée par le groupe d’assurances AXA. La tranquillité des lieux, au cœur du Paris du luxe et du pouvoir, était remarquable et l’installation de cette galerie apparaissait comme une menace pour ce havre de paix.

Le sens du collectif est spontanément attribué aux classes populaires ou moyennes. Mais, de nos jours, s’il y a une classe consciente d’elle-même et attentive à défendre solidairement ses conditions de vie, c’est bien la grande bourgeoisie. Elle n’est pas la seule à être inquiétée par la densification urbaine, les menaces sur les espaces naturels ou la dégradation de certains monuments historiques. Mais, vigilante et discrète, elle est présente et combative sur tous ces points. Elle veille sur la qualité de ses lieux de vie. Quand il n’y a plus rien à gagner, il faut être encore sur ses gardes pour ne pas perdre les acquis des générations antérieures.

La mobilisation de la grande bourgeoisie pour la défense des beaux espaces est peu explorée par la recherche en sciences sociales . On dénoncera des passe-droits ou des cadeaux des pouvoirs publics en faveur des plus favorisés, mais sans se demander de quelle manière des décisions, irréprochables sous l’angle de la règlementation, ont pu être prises alors que d’autres urgences paraissaient plus évidentes. Il en est ainsi de l’enterrement et de la couverture la route nationale 13, dans la traversée de la commune la plus huppée de la région Île-de-France, Neuilly-sur-Seine. N’y a-t-il pas d’autres priorités dans l’urbanisme de cette région ?

Les indicateurs de la mobilisation des beaux quartiers ne sont guère voyants. Peu de réunions publiques, pas d’occupation de mairies ou de blocage de lignes de transport. Il est plus aisé de recenser les rassemblements dits de démocratie participative que d’être invité aux dîners et aux cocktails où les tractations autour des aménagements projetés rue du Cirque ont été négociés entre personnes de bonne compagnie. Résidents et investisseurs, socialement proches, ont trouvé un terrain d’entente satisfaisant tout le monde.
Le militantisme est réel, mais la concertation est de règle. Appréhender ce militantisme des coulisses n’est guère aisé. La mobilisation des élites passe en effet par la sociabilité mondaine où, entre gens de pouvoir, se dessinent les limites d’un parc naturel régional en fonction des propriétés qui comptent, ou les mesures de revalorisation des Champs-Élysées favorables aux intérêts immobiliers mis en péril par le « déclin » de l’avenue.

Le militantisme mondain s’ancre dans des lieux fermés. Il relève de la gestion des relations sociales. Le militant ordinaire est, lui, encarté, payant sa cotisation au parti ou à l’association où il s’est engagé. C’est le cas, parfois, des militants de la bonne société. Mais plus que la carte, ce sont des signes de reconnaissance subtils qui sont pertinents : la cravate aux couleurs du club, la notice personnelle dans le Bottin Mondain. Dans cette publication, les cercles dont on fait partie apparaissent immédiatement après le nom et le prénom, éléments de l’identité, avant le nom de jeune fille de l’épouse ou l’adresse.

Les cercles, qui peuvent paraître anodins, sont en réalité des lieux de concentration du pouvoir. S’y retrouvent des hommes et des femmes qui occupent des positions dominantes dans les différents univers de l’activité sociale. Ce qui est bien utile pour exercer son emprise sur les beaux espaces. Connaître des personnes éminentes dans les affaires, mais aussi dans l’urbanisme et divers secteurs administratifs, dans les arts et les lettres, et dans la politique, permet d’exercer un contrôle sur l’aménagement du territoire, les établissements scolaires, les lieux de spectacle et de résidence. Le Jockey Club, le Cercle de l’Union Interalliée ou l’Automobile-Club de France transforment des relations institutionnelles en relations interpersonnelles qui permettent de faire circuler de l’information et de prendre des décisions au plus haut niveau entre les élites.

Cette connivence de fait, aménagée dans des organisations ad hoc, ne signifie pas pour autant que le milieu grand bourgeois fonctionne sur le modèle du complot. Si la RN 13 doit être couverte un jour à Neuilly, ce n’est pas à la suite de sombres tractations et de manipulations, mais en raison d’une solidarité qui est consubstantielle à la grande bourgeoisie. Cette société au sommet de la société cultive un collectivisme pratique qui induit des échanges de bons procédés dans toutes les directions. La structure n’est pas celle du don et du contre don entre des individus, mais la production de services et de coups de main qui ne font pas forcément l’objet d’un rendu, même différé. C’est au groupe des grandes familles que l’on apporte son aide. La gratuité du geste n’est qu’apparente : elle est le prix à payer pour signer l’appartenance au groupe.

Cette courtoisie de tous les instants, chacun étant toujours prêt à aider son semblable, est bien plus efficace que la réciprocité immédiate puisque la position sociale de chacun dépend de celle du groupe. En aidant à son maintien au sommet chacun participe à la pérennité de tous, et donc de soi-même.

Les lieux du pouvoir sont multiples. Il y a les espaces voués à son exercice : les assemblées d’élus, du niveau national au niveau communal, les ministères, les sièges sociaux des entreprises. Dans d’autres institutions, la grande bourgeoisie peut, à guichets fermés, élaborer ses stratégies, prendre des décisions, monter les combinaisons qui lui permettront d’atteindre ses objectifs. Ces lieux, où se concentrent les pouvoirs des élites, sont polyvalents comme les cercles, ou spécialisés, comme les associations de défense du patrimoine.

(...)

Le militantisme grand bourgeois est ancien. Dès le XIXe siècle, les réglementations de protection du patrimoine historique se mettent en place. Les châteaux et les hôtels particuliers des grandes familles seront ainsi protégés. La loi sur les associations de 1901 est utilisée pour donner un statut aux clubs créés à la fin du siècle précédent et pour organiser les nombreuses sociétés informelles de défense des lieux de vie de la haute société. Ce militantisme sera alimenté par la sociabilité qui permet de recruter au cours des dîners ou dans les cercles. Malgré leur relative discrétion, ces associations se révèlent d’une grande efficacité. Il est vrai que les membres sont, comme dans les cercles, des personnalités d’influence par les positions occupées dans les affaires et la politique. En retour, dans la logique du cumul qui est celle de ce milieu, le militantisme renforce l’entre-soi et l’esprit de classe des grandes familles.

Cette mobilisation est une expression du pouvoir sur l’espace que ce groupe social entend exercer pour protéger son environnement. C’est aussi une des manifestations de son rapport au temps, là encore plus maîtrisé que dans d’autres milieux. La protection des éléments du patrimoine qu’ils soient privés ou publics, est toujours aussi une protection de la mémoire et de l’inscription de ces familles dans la longue durée. Provenant des générations antérieures, les monuments, les hôtels particuliers et les châteaux, les forêts, les parcs et les jardins doivent être transmis aux générations futures pour qu’ils facilitent, grâce à leur valeur symbolique, le maintien dans les positions dominantes.
Le militantisme grand bourgeois vise à la défense du cumul des différentes formes de richesse, économique, culturelle, sociale et symbolique dont le patrimoine des dynasties nobles et bourgeoises, inscrit dans la longue durée est une expression qui semble défier le temps.

Le contraste est grand entre le discours de ces familles sur des sujets économiques et politiques, qui prônent la flexibilité du travail et la mobilité des salariés, et leurs propres pratiques qui visent au contraire à la multiplication des enracinements et à la continuité à travers les générations. La reproduction des rapports sociaux de domination entraîne ainsi d’étranges contradictions entre les paroles et les actes.

Extrait de l’introduction de l’ouvrage « Les Ghettos Du Gotha ; Comment la bourgeoisie défend ses espaces », Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, Seuil, 2007, 293 p., 19 euros. Avec les aimables autorisations des auteurs et de l’éditeur.

Photo / © Ignatius Wooster - Fotolia.com


Date de première rédaction le 31 octobre 2007.
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