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Comment mesurer les inégalités de revenus au niveau mondial ?

Mesurer les inégalités 25 octobre 2018

Il n’est pas simple de mesurer les inégalités de revenus au niveau mondial. Doit-on comparer les pays entre eux ? Les inégalités au sein de chaque pays ? Les inégalités entre l’ensemble des habitants de la planète sans tenir compte du pays où ils vivent ? Les explications d’Anne Brunner, de l’Observatoire des inégalités.

Monde Revenus

Mesurer les inégalités de revenus au niveau mondial n’est pas une mince affaire. Il faut d’abord connaître les revenus de pays parfois mal outillés statistiquement, mais il faut aussi choisir le bon indicateur. Faut-il comparer les pays entre eux ? Observer ce qui se passe à l’intérieur de chaque pays ? Comparer les niveaux de vie de tous les habitants de la planète sans tenir compte du pays où ils vivent ? Les trois méthodes sont utiles et se complètent. Essayons d’y voir plus clair.

Première méthode : les inégalités entre pays

Pour dresser un état des inégalités de revenus dans le monde, on peut tout d’abord comparer les moyennes nationales des niveaux de vie. On utilise le plus souvent pour cela le produit intérieur brut (PIB) par habitant, qui rapporte la richesse produite chaque année au nombre d’habitants. Cette méthode permet d’établir un classement international et de mesurer l’ampleur des écarts entre nations. Elle reste pertinente : les écarts entre régions du monde sont immenses et l’endroit où l’on naît sur la planète est un déterminant des conditions de vie.

Mais cette méthode ne dit pas tout. Une moyenne nationale ou régionale cache des inégalités sociales au sein de chaque pays, qui dépassent parfois les inégalités entre les pays. De plus, comment mettre « dans le même sac » le Luxembourg, petit confetti à l’échelle du monde avec ses 600 000 habitants, et la Chine ou l’Inde qui en compte plus de 1,3 milliard ? Lorsqu’il s’agit d’analyser les inégalités mondiales, la taille des populations concernées est essentielle pour donner aux moyennes nationales leur juste poids.

Deuxième méthode : les inégalités à l’intérieur des pays

La deuxième méthode cherche à comparer le degré d’inégalité de revenus à l’intérieur de chaque pays. Comment se situe, par exemple, la part du revenu national captée par les 1 % les plus riches en France, en Allemagne ou aux États-Unis [1] Y a-t-il plus de pauvres en Grande-Bretagne ou en Italie ? [2]. On ne compare alors plus les inégalités entre pays mais le degré d’inégalité au sein de chacune des nations.

Ce type de comparaisons fait appel à des indicateurs plus sophistiqués, mais aussi plus rares. Tout simplement parce qu’il faut alors connaître la distribution des revenus entre les habitants pour chacun des pays. Les données ne sont pas disponibles ou sont très peu fiables dans les États les plus pauvres. Dans certains pays, on ne connaît que très approximativement le nombre d’habitants, faute de recensement. Chaque État a sa propre façon de mesurer les revenus. Les comparaisons internationales requièrent du statisticien une bonne dose d’acrobaties et d’approximations. Même pour les pays développés, les données restent des ordres de grandeur.

Acceptons cette marge d’erreur et n’observons que les ordres de grandeur. Les indicateurs d’inégalités de revenus au sein de chaque pays, contrairement à la comparaison des moyennes nationales, nous disent comment se répartissent les revenus au sein de chaque pays. Ils permettent de comparer les niveaux d’inégalités en particulier entre des pays dont le niveau de vie est similaire.
Est-ce que cela a un sens de comparer le degré d’inégalités entre des pays dont le niveau de vie paraît incomparable ? Faire partie des 10 % les plus riches en Iran vous situe-t-il vraiment dans la même classe sociale qu’aux États-Unis ? Le niveau de vie moyen des 10 % les plus riches y est très différent (6 800 euros par mois en Iran en 2016 et plus de 20 000 euros par mois aux États-Unis en 2014 selon la World Income and Wealth Database). En plus, l’écart entre ce niveau de vie et celui des plus pauvres dans chaque pays est également incommensurable.

Troisième méthode : considérer les inégalités au sein d’une seule grande population mondiale

La mondialisation conduit progressivement les chercheurs et statisticiens à s’abstraire des frontières nationales. La mesure des inégalités mondiales de manière globale devrait considérer les individus comme faisant partie d’une même humanité : on mesure les inégalités à l’échelle du monde.

Deux experts, Banco Milanovic et Christoph Lakner, économistes de la Banque mondiale, ont ainsi inventé il y a quelques années la courbe dite « de l’éléphant » [3]. Ils classent la population mondiale selon son niveau de revenus [4]. Les pays n’existent plus, chaque personne devient une part de la population mondiale. Le graphique ci-dessous représente la croissance cumulée du revenu par personne sur une période de plusieurs années (en vertical) en fonction de la tranche de revenus à laquelle l’individu appartient (à l’horizontale). Cette courbe propose une nouvelle compréhension globale de la répartition des richesses sur la planète, qui est, à la fois intellectuellement et moralement, stimulante.

Cette troisième méthode soulève, elle aussi, quelques questions. Comme l’indicateur précédent d’inégalités de revenus au sein des pays, elle impose de connaître les revenus de tous les habitants de la planète, ce qui est loin d’être le cas et nécessite beaucoup d’estimations. En classant tous les terriens sur une même échelle de revenus, sans tenir compte de la région où ils vivent, on répond certes à une forte aspiration morale, mais rend-on compte de la réalité, du vécu des individus ? Vivre avec 1 500 euros dans une société où le niveau de vie moyen est de 1 000 euros, ce n’est pas la même chose que dans une société où il est de 3 000 euros. C’est la raison pour laquelle, par exemple, on mesure la pauvreté en Europe à partir de seuils de pauvreté nationaux, qui dépendent du niveau de vie médian de chaque pays. La notion de richesse est, au moins pour partie, relative à la société dans laquelle on vit (voir notre article « Faut-il s’inquiéter des inégalités et de la pauvreté dans les pays riches ? » ). Notre perception individuelle des inégalités ou de la pauvreté se fait d’abord par rapport à nos voisins immédiats. Si on utilisait le seuil de pauvreté roumain (260 euros par mois [5]) pour la France, alors la pauvreté aurait presque disparu en France.

Multiplier les approches

Que retirer de ces différentes méthodes ? La plus robuste est celle qui compare les moyennes nationales. Elle est aussi la plus fruste : elle a un sens limité puisqu’elle ne dit rien sur ce qui se passe au sein de chaque pays. La méthode la plus complète est celle qui rassemble tous les individus de la planète sur un même ensemble, mais les données deviennent alors très fragiles.

Comme souvent en matière d’inégalités, la solution est de manier ces outils de façon complémentaire en ayant bien conscience de leurs limites, pour ne pas leur faire dire ce qu’ils ne disent pas. Plus que des états des lieux des inégalités à un moment donné, ce sont les variations des écarts dans le temps qui ont du sens, dans la mesure où l’on garde les mêmes méthodes de mesures. Beaucoup de progrès restent à faire pour parvenir à une juste connaissance des inégalités de revenus dans le monde.

Photo / Pixabay - domaine public CC0.


[2Voir notre article « La pauvreté en Europe ».

[3« Global income distribution : From the fall of the Berlin Wall to the Great Recession », Christoph Lakner, Branko Milanovic, Banque mondiale, 2013.

[4Signalons également l’article de Zsolt Darvas, du centre de réflexion européen Bruegel, « EU income inequality decline : Views from an income shares perspective », qui analyse l’évolution de la distribution des revenus au sein de la population européenne considérée comme un tout.

[5Selon les données 2016 d’Eurostat en parité de pouvoir d’achat.


Date de première rédaction le 25 octobre 2018.
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