Entretien

« Le grand fossé des inégalités de salaire divise la société allemande ». Entretien avec Marcel Fratzscher

L’Allemagne prévoit d’augmenter le salaire minimum de 25 %. Les inégalités de salaire sont-elles un problème outre-Rhin ? L’économiste Marcel Fratzscher, qui dirige l’Institut allemand de recherche économique, répond à cette question dans un entretien au magazine Brand eins.

29 novembre 2022

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Comment évoluent les inégalités de revenus en Allemagne ?

Depuis les années 1990, les inégalités de revenus ont augmenté en Allemagne comme dans presque tous les pays industrialisés. D’abord, la mondialisation de l’économie profite principalement aux plus qualifiés. Les moins qualifiés et les moins bien payés subissent des baisses de revenus et la destruction d’emplois. De plus, les changements technologiques ont fait disparaitre de nombreux postes industriels qui étaient bien rémunérés. De nombreuses personnes se retrouvent déclassées. La classe moyenne a clairement rétréci au cours des deux dernières décennies, y compris en Allemagne.

L’instauration d’un salaire minimum en Allemagne, en 2015, a prouvé que beaucoup d’entreprises, dans les secteurs les moins rémunérateurs, pourraient accorder de meilleurs salaires. Contrairement aux prévisions alarmistes de l’époque, nous n’avons observé pratiquement aucune suppression de poste liée à la création de ce salaire minimum.

En quoi les inégalités de salaire sont-elles problématiques ?

Les inégalités de salaire sont injustes lorsqu’elles résultent d’une concurrence injuste. Ce qui est souvent le cas en Allemagne. La performance doit être reconnue. Mais, au lieu de récompenser l’effort individuel, il n’y a presque aucun autre pays industrialisé où le revenu dépend autant du milieu social d’origine que le nôtre.

Le genre a aussi une influence forte sur les niveaux de salaire en Allemagne. Pour chaque euro touché par un homme, une femme reçoit seulement 82 centimes. Beaucoup de femmes qui veulent monter dans la hiérarchie se heurtent à un plafond de verre. De plus, travailler à temps complet est rendu moins attractif par l’imposition des revenus au sein des couples [1] et par l’offre insuffisante d’écoles et de moyens de garde des enfants. S’ajoute à cela le fait que les branches les plus féminisées – des secteurs essentiels en termes d’utilité sociale, tels que celui du soin – sont clairement moins rémunératrices que les secteurs masculinisés.

En Allemagne, les bas salaires concernent une population parmi les plus étendues d’Europe. Une personne sur cinq a travaillé pour moins de 12,27 euros brut par heure en 2021. Comment cela se fait-il ? Cela tient entre autres au manque de conventions collectives : chez nous, seule la moitié environ des salariés sont couverts par ces accords. Et dans les secteurs mal rémunérés, presque personne. Pour ces travailleurs, il est très difficile de négocier un salaire juste.

Les inégalités de salaire sont aussi un problème à cause du système fiscal allemand : dans presque aucun autre pays, le patrimoine n’est taxé aussi peu, et le travail autant. Pour les près de sept millions de « minijobbers [2] », ça ne vaut pas la peine d’augmenter son temps de travail, parce que les cotisations sociales et les impôts pourraient réduire le gain à néant. Au lieu d’être un tremplin, ces emplois précaires sont une trappe dans laquelle de nombreuses personnes se retrouvent piégées.

Quelles sont les conséquences ?

Il y a en Allemagne plus de deux millions de personnes qui, bien qu’elles travaillent, n’arrivent pas à joindre les deux bouts. Elles ont besoin d’une augmentation de salaire. Et plus d’un Allemand sur trois n’a pratiquement aucune épargne. Il est clair que la pauvreté va augmenter chez les personnes âgées, à l’avenir, parce que beaucoup ne cotisent pas assez pour leur retraite. Un exemple : une personne qui gagne aujourd’hui 11 euros de l’heure – plus que le salaire minimum – et travaille à plein temps pendant 40 années, touchera moins de 900 euros de retraite. Cela signifie qu’elle devra demander une aide sociale à l’État lorsqu’elle sera âgée.

Le grand fossé entre les revenus n’est pas seulement un problème pour les personnes du bas de l’échelle. Il divise la société. Nous savons, par exemple, que les personnes avec les plus bas revenus vont plus rarement voter.

Quelles mesures faut-il prendre ?

Le plus important serait d’améliorer l’égalité des chances, aussi bien dans l’éducation que sur le marché du travail. Cela valoriserait les individus et leur permettrait de prendre la responsabilité de leur propre vie. Si tout le monde pouvait utiliser ses capacités et ses talents, cela profiterait à toute la société.

Et que faut-il faire pour y parvenir ?

Entre autres choses, il faut un investissement massif dans l’éducation. Depuis quelques temps, les places en garderie sont devenues presque un droit dans les faits [3], mais trop souvent, la qualité n’est pas au rendez-vous. Même chose pour les écoles primaires. Il n’y a, par exemple, que peu d’écoles ouvertes toute la journée [4], où on s’occupe bien des enfants et des jeunes, et où ils sont soutenus par les enseignants. Mieux s’occuper des enfants dans la journée libérerait les mères, qui continuent de prendre en charge la majorité des soins aux enfants et, pour cette raison, travaillent moins.

Actuellement, l’inflation frappe durement les personnes à bas revenus

Tout à fait, car elles consacrent une part nettement plus élevée de leurs revenus à l’énergie et aux achats alimentaires que ceux qui disposent de hauts revenus. Or, ce sont précisément ces prix qui montent actuellement.

Les salariés réclament des augmentations en raison de la montée des prix, ce qui alimente en retour l’inflation… Faut-il limiter les augmentations de salaire pour éviter cette spirale inflationniste ?

Je trouve juste et nécessaire une certaine augmentation des salaires, pour compenser les prix qui ont beaucoup augmenté. Des salaires élevés stabilisent l’économie, d’autant qu’ils augmentent le pouvoir d’achat. Celui-ci a déjà reculé au cours des deux dernières années.

Un autre exemple d’une « bonne » inflation est le relèvement progressif du salaire minimum de 9,60 euros à 12 euros cette année. On part du principe que cela causera une hausse des prix de 0,3 % à 0,4 %. En comparaison des 7 % que nous vivons en ce moment, cela me semble supportable, et cela améliorera le sort de presque dix millions de personnes.

Un salaire minimum à 12 euros ne refermera cependant pas la fracture des salaires. Quelles perspectives voyez-vous pour les personnes à bas revenus ?

Il faut mener des politiques qui améliorent l’égalité des chances, qui augmentent les qualifications et renforcent les partenariats sociaux entre employeurs et salariés. Par ailleurs, l’évolution démographique devrait être favorable aux personnes les moins bien payées à l’avenir : dans les dix prochaines années, des millions de personnes vont prendre leur retraite. De ce fait, les entreprises vont se retrouver dans une concurrence plus forte. Elles vont devoir non seulement payer mieux leurs salariés, mais aussi investir dans leur force de travail. J’y vois un espoir d’une meilleure valorisation et de salaires plus justes dans les années à venir – un effet qu’il faudra d’ailleurs se garder d’attribuer à des politiques menées avec discernement, mais seulement à la démographie.

Marcel Fratzscher dirige l’Institut allemand de recherche économique (DIW) et est professeur de macroéconomie à l’Université Humboldt de Berlin.

Extrait de « Sind die Löhne in Deutschland fair ? » (Les salaires en Allemagne sont-ils justes ?), entretien avec Annabelle Kïrbel et David Selbach, paru dans le magazine Brand eins, juin 2022. Traduction d’Anne Brunner, de l’Observatoire des inégalités

Photo / CC by SA SPÖ Presse und Kommunikation


[1Comme en France, les conjoints allemands déclarent ensemble leurs revenus au fisc et le divisent par deux parts fiscales pour déterminer leur tranche d’imposition.

[2Les réformes « Hartz », menées au début des années 2000, ont suscité la création de millions de minijobs, des emplois exonérés d’impôts et de cotisations sociales à condition que le temps de travail et le salaire soient très faibles.

[3En Allemagne, l’école maternelle n’existe pas. De l’âge d’un an et demi à six ans, les enfants peuvent être accueillis en garderie.

[4Beaucoup d’écoles sont fermées l’après-midi.

Date de première rédaction le 29 novembre 2022.
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