Analyse

La crise européenne du logement est une bombe à retardement démocratique

Les jeunes sont les premiers touchés par la hausse des prix des logements. Ce phénomène est au cœur des tensions sociales contemporaines et de la montée de l’extrême droite. Une menace pour notre démocratie. L’analyse de la journaliste Marie Charrel, extraite du quotidien Le Monde.

Publié le 24 mars 2026

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Modes de vie Âges Logement

Ces derniers temps, l’Union européenne (UE) prend des allures de forteresse assiégée. Les surproductions chinoises à bas coût et de qualité toujours meilleure affectent son industrie. L’impérialisme américain fait vaciller son unité. La Russie, nourrissant une haine certaine à l’égard de tout ce que l’Europe incarne, menace sa paix. Parmi la longue liste des maux qui minent l’UE également de l’intérieur, la crise du logement occupe une bonne place. Les chiffres sont vertigineux : depuis 2010, les prix moyens de vente et les loyers au sein des 27 États membres ont augmenté respectivement de 55,4 % et de 26,7 %, soit nettement plus que le revenu réel par habitant (environ 20 %), selon la Fondation européenne pour l’amélioration des conditions de vie et de travail (Eurofound).

Les jeunes sont particulièrement touchés : en Bulgarie, en Irlande, en Pologne, au Portugal, en Espagne, dans certaines régions d’Autriche et d’Italie, louer un deux-pièces standard absorbe plus de 80 % du salaire médian d’un jeune adulte, et même plus de 100 % dans les zones ultra-touristiques. Résultat : les jeunes peinent à prendre leur indépendance. En Irlande, la part des étudiants vivant toujours chez leurs parents est passée de 73 % à 93 % entre 2013 et 2023, et celle des 25-34 ans dans la même situation, de 23 % à 40 %, toujours d’après Eurofound. Les causes de ce malaise sont multiples, allant de la folie Airbnb chassant les classes populaires des grandes villes à la flambée des coûts de construction depuis le Covid-19 et à la pénurie de logements neufs. Rien qu’en 2025, il aurait fallu bâtir un million de logements en plus au sein de l’UE pour répondre à la demande, soit 70 % de plus que le niveau effectif des constructions, selon la Banque européenne d’investissement.

Mais la source du mal est plus profonde encore. Si après la Seconde Guerre mondiale, le logement était considéré comme un droit social fondamental, cette vision s’est érodée à partir des années 1980 pour céder la place à un modèle où le logement est devenu un actif financier. Une étude du Progressive Politics Research Network, un réseau international de chercheurs en sciences sociales basé à Oxford au Royaume-Uni, publiée en décembre 2025, rappelle ainsi comment les collectivités locales et les gouvernements – majoritairement sociaux-démocrates – ont abandonné les politiques de logement social et de contrôle des loyers, déréglementé les crédits hypothécaires, vendu les logements publics et instauré des politiques fiscales favorisant la propriété.

Des conséquences politiques

Un mouvement qui a contribué à l’enrichissement des classes aisées propriétaires et au creusement des inégalités, tout en nourrissant une série de conséquences économiques et sociales, au coût élevé : les employeurs ont du mal à recruter dans les grandes villes où les loyers sont inaccessibles, les jeunes, peinant à se loger, sont moins mobiles géographiquement, les couples retardent leurs projets d’enfants faute d’espace et de moyens suffisants… Les frustrations et la colère engendrées ont des conséquences politiques tangibles. La crise européenne du logement est une bombe à retardement démocratique. Elle est « une menace aussi grave pour l’UE que celle que représente la Russie », ose même Jaume Collboni, maire de Barcelone, dans une interview donnée en février 2025 à Living Cities, une ONG américaine travaillant sur les inégalités urbaines. « Nous risquons de voir les classes populaires et moyennes en déduire que leurs démocraties sont incapables de résoudre leur principal problème », insiste-t-il, soulignant que, dans nombre de pays membres, l’extrême droite capitalise déjà sur ces mécontentements.

En décembre 2025, la Commission européenne a présenté une feuille de route sur le sujet, visant notamment à assouplir les règles sur les aides publiques afin que les gouvernements puissent financer plus de logements abordables, et mieux encadrer les locations de courte durée sur les plateformes. Mais la politique du logement reste la prérogative des États, et cette première initiative ne suffira pas à enrayer la tendance avant les rendez-vous électoraux cruciaux en France, les municipales de mars 2026 et la présidentielle de 2027.

Cet article est repris de « La crise du logement est une bombe à retardement », Marie Charrel, Le Monde, 29 janvier 2026.

Photo / Andrea Leopardi sur Unsplash

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Date de première rédaction le 24 mars 2026.
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