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Jeunesse : en finir avec l’hypocrisie française

Points de vue 15 novembre 2019

L’hypocrisie de notre pays face aux jeunes est une insulte aux valeurs républicaines. Elle explique la montée de leur exaspération et augure mal de l’avenir. Le point de vue de Louis Maurin, directeur de l’Observatoire des inégalités.

Ages et générations

« La jeunesse n’est qu’un mot », écrivait le sociologue Pierre Bourdieu en 1978 [1]. La grande majorité des commentateurs considère que parler « des jeunes » comme un ensemble va de soi, alors qu’il n’en est rien. Entre l’intérimaire du bâtiment et l’élève d’une grande école dont les parents financent les études, les modes de vie et les préoccupations des jeunes n’ont rien à voir. Les pratiques culturelles sont trompeuses pour le monde des adultes qui y voient de l’uniformité alors que, des vêtements aux goûts musicaux, en passant par le langage ou les loisirs, les milieux sociaux se distinguent clairement aussi chez les jeunes. Tout en refusant le misérabilisme, il faut se rendre compte de ce qu’est la vie quotidienne de centaines de milliers de jeunes sans diplôme en « galère » qui n’ont pas eu la chance de faire des études longues.

Bien sûr, la jeunesse partage des éléments en commun : elle est plus réceptive aux nouveautés, aux nouvelles technologies par exemple. Elle est aussi beaucoup plus souvent marquée par le chômage et la précarité, et les jeunes dans leur ensemble subissent massivement la hausse du prix des logements. Mais ce serait un profond contresens de ne pas observer ce qui fracture cette jeunesse. De l’école à l’emploi, en passant par la santé, les loisirs ou le logement, les jeunes souffrent de difficultés ou bénéficient d’avantages liés à leur milieu social.

Hypocrisie

Pour la jeunesse d’aujourd’hui, c’est moins la situation sociale et économique qui cristallise les tensions que le décalage qui existe entre les discours et les actes de nos dirigeants, comme souvent dans notre pays. Les institutions ne cessent de clamer la nécessité d’aller vers plus d’égalité, de se pencher sur l’avenir de la jeunesse. En pratique, on s’apitoie sur les « enfants pauvres », mais les politiques ne suivent pas, bien au contraire.

Pour deux raisons. La première, c’est que les politiques publiques destinées à favoriser le sort des jeunes ne sont pas à la hauteur, tant s’en faut. Du côté des minima sociaux, il aura fallu attendre trente ans après la création du revenu minimum d’insertion pour envisager d’accorder (peut-être, un jour...), sans conditions autres que de ressources, ce minimum aux moins de 25 ans. Aucune raison ne justifie de séparer l’âge de la majorité politique de celui de la majorité économique. Si l’on refuse le RSA aux 18-25 ans, alors, pour être cohérent avec cette infantilisation, repoussons le droit de vote ! Les jeunes n’ont aucune raison de voter pour des partis qui ne les considèrent pas entièrement comme majeurs. Bien sûr, il faut d’abord des politiques d’emploi pour améliorer la situation des jeunes, mais cela n’autorise pas à abandonner ainsi la jeunesse, contrainte parfois d’être hébergée par des amis, de retourner chez ses parents ou de vivre à la rue.

La seconde raison est liée à l’analyse de leurs difficultés : la lutte contre la précarité des jeunes nécessite la mise en place de politiques sociales globales, dans les domaines de l’éducation, la santé, de la culture, du logement, des transports en commun, etc. Pas spécialement de politiques destinées aux jeunes adultes. Ces politiques sociales ne sont plus au rendez-vous. Prenons deux exemples. Les différentes majorités ont abandonné la politique du logement qui avait été amorcée au début des années 2000 sous la houlette de Jean-Louis Borloo (alors ministre délégué à la Ville), au profit d’incitations fiscales à l’investissement dans le logement qui profitent aux couches aisées. Le gouvernement d’Édouard Philippe diminue les allocations logement, grignotées par l’inflation. On se moque des jeunes des milieux modestes. Les lobbys des promoteurs immobiliers ont bien plus de poids politique que les titulaires d’un CAP.

L’abandon de la réforme de l’école, sous la pression des milieux surdiplômés (tant de droite que de gauche), va dans le même sens. Depuis les années 1970, l’école a été massifiée sans être modernisée. Frénésie de notation, académisme scolaire, classes surchargées, domination de la filière scientifique, inégalités massives de financement des filières de l’enseignement supérieur : sur l’essentiel, rien n’a changé. C’est pourtant là que se jouent les « inégalités de destin » aujourd’hui à la mode... dans les discours.

Sans exagérer le phénomène (non, l’école n’amplifie pas les inégalités), la plupart des enquêtes montrent que l’école française chouchoute les enfants d’une minorité diplômée et que « l’égalité des chances » est une vaste hypocrisie. Une bourgeoisie – souvent de gauche –, bardée de titres scolaires (et qui s’insurge parfois du niveau de vie des super-riches), défend bec et ongles ses privilèges sous couvert de méritocratie et d’« élitisme républicain », lequel n’est autre qu’un élitisme social déguisé. Elle se satisfait d’un enseignement supérieur à deux vitesses avec des écoles ultra-sélectives et ultra-financées pour ses enfants quand les autres fréquentent les bancs d’une université sans moyens.

Aucun élu n’a le courage politique d’affronter sérieusement ce lobby, influent médiatiquement et obsédé par la place du latin et les méthodes de lecture. Le dédoublement des classes de CP puis des CE1 dans les écoles des territoires de l’éducation prioritaire, qui ne concerne qu’un cinquième des enfants de ce niveau, est un alibi pour masquer l’absence de projet de démocratisation.

L’hypocrisie de notre pays face à ses jeunes insulte nos valeurs républicaines. Les élites françaises méprisent les jeunes de milieux populairex qui échouent à suivre le train de l’école des « premiers de cordée ». Cette violence explique leur exaspération, bien au-delà des quartiers les plus défavorisés, où la tension existe depuis longtemps. Elle est une raison, pour certains, de leur attirance pour des partis qui leur présentent des boucs émissaires facilement désignés : les immigrés et les « assistés ». L’ampleur du vote d’extrême droite chez les jeunes est inédite quand, traditionnellement, ceux-ci votent pour les partis progressistes. Au premier tour de l’élection présidentielle de 2017, les 18-24 ans ont placé Marine Le Pen devant Emmanuel Macron. Des verrous ont sauté et, si rien n’est fait, cela prépare un avenir sombre à notre démocratie.

Assumer

Il existe deux réponses au problème. Soit les générations plus âgées cessent d’entretenir de faux espoirs pour les plus jeunes et assument un discours adapté à leurs actes : davantage de flexibilité et de concurrence, quel que soit le prix social à payer. Mettre fin à des illusions éviterait bien des désillusions. C’est la voie du social-libéralisme de la majorité actuelle qui voit dans chaque jeune de milieu populaire un chauffeur de taxi Uber [2] et au final un millionnaire en puissance, pour peu qu’il n’attende pas tout de la société. Cette majorité gagnerait à assumer plus clairement son idéologie.

Soit les générations au pouvoir croient encore au progrès social, à la solidarité et à la lutte contre les inégalités et mettent en place des politiques sociales qui répondent aux besoins concrets des jeunes et, au-delà, de l’ensemble de la population. De la réforme fiscale à celle de l’enseignement, en passant par le logement, la santé, la culture ou les loisirs, les pistes à suivre sont nombreuses [3]. Mais elles nécessitent d’autres valeurs et une autre forme de courage politique que celles qui nous gouvernent pour affronter le pouvoir des groupes sociaux dominants et réduire les écarts entre milieux sociaux, des jeunes comme des autres.

Louis Maurin

Photo / © Fotolia


[1Entretien avec Anne-Marie Métailé, repris in Pierre Bourdieu, Questions de sociologie, éd. de Minuit, 1984.

[2En fait, ce n’est pas très nouveau, c’était déjà la solution préconisée par le Premier ministre Raymond Barre en 1978.

[3Voir Que faire contre les inégalités ? 30 experts s’engagent, Observatoire des inégalités, juin 2016.


Date de première rédaction le 15 novembre 2019.
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