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Comment parler aux jeunes du déterminisme social ?

Points de vue 28 août 2019

Comment expliquer les déterminismes sociaux sans risquer de décourager ceux qui les subissent ? Une question encore plus délicate lorsqu’on s’adresse aux jeunes. Les réflexions de Marie Duru-Bellat, sociologue, extraites du magazine Alternatives Économiques.

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Que dire à des jeunes qui vous demandent pourquoi il existe dans notre pays de telles inégalités de réussite à l’école ? Pourquoi, par exemple, les enfants de cadres sont-ils 85 % à obtenir le bac, contre seulement 53 % des enfants d’ouvriers ou d’employés ? Que dire qui ne soit ni faux ni totalement démobilisateur ou culpabilisant ? Pour ma part, c’est souvent l’embarras qui domine. En vérité, il n’est pas simple de répondre.

Le plus simple serait de botter en touche en désignant un seul coupable, le « système ». Le sociologue Pierre Bourdieu l’a bien montré, c’est la fonction du système scolaire tel qu’il est que de reproduire les inégalités, c’est comme ça ! N’est-ce pas là un message un peu court, démobilisateur et surtout assez violent, qui nie toute possibilité d’avoir quelque emprise sur son avenir ?

Mais entrer un peu dans les mécanismes qui sont derrière cette « régularité statistique » en évoquant le fonctionnement concret de l’école, notamment l’impact des pratiques pédagogiques (la manière dont on enseigne) dont on sait qu’elles peuvent creuser ou au contraire atténuer les inégalités, n’est-ce pas prendre le risque d’ébranler (plus encore) la confiance envers les enseignants ? Et parler des inégalités précoces entre élèves que génèrent les inégalités de pratiques éducatives ou de conditions de vie familiales, n’est-ce pas risquer, cette fois, d’alimenter chez les jeunes un certain ressentiment ou une certaine honte par rapport à leurs origines ?

Une autre voie, moins désespérante peut-être, consiste à rappeler que les moyennes ne sont que des moyennes et qu’elles masquent une partie de la réalité : même si 47 % des enfants de milieu populaire n’obtiennent pas le bac, 53 % l’obtiennent. Donc, concrètement, il y a de la marge : le déterminisme social ne fait pas tout, il y a des exceptions… Des exceptions parfois exceptionnelles certes : on a seulement 5,6 % d’enfants d’ouvriers dans les écoles d’ingénieurs (alors qu’on compte près de 25 % d’ouvriers dans la population active), contre 54 % d’enfants de cadres (seulement 18 % de la population). Mais ces 5,6 %, ils et elles existent ! On pourrait aussi noter qu’un quart des élèves de BTS sont enfants d’ouvriers, ce qui correspond à peu près à leur proportion dans la population, ce n’est pas si mal. Des filières qui constituent bien une voie de promotion sociale pour les enfants de milieu populaire.

Le « si on veut on peut » pointe alors son nez, ce moteur nécessaire pour que les élèves travaillent. Il a bien un sens, même si cette « fiction nécessaire », selon l’expression du sociologue François Dubet, reste en partie une fiction : les élèves voient bien que certains élèves réussissent sans avoir l’air de se donner du mal et que pour d’autres, c’est moins évident. Et puis, n’est-il pas naïf d’avoir ainsi l’air de convoquer le « mérite » personnel, dont on sait qu’il est largement pipé, puisque personne n’oserait soutenir que les élèves qui peinent à apprendre à lire, plus nombreux dans les milieux populaires, sont moins « méritants » que les autres [1]. Mais si le mérite n’a aucun poids, comment se motiver ? Pour s’investir un tant soit peu, il faut être intimement convaincu que si on travaille, on sera récompensé – n’est-ce pas ce que les parents inculquent à leurs enfants ? Bref, que le monde est un tant soit peu juste...

Et certains « choix » ne peuvent-ils pas faire la différence, à l’instar de ces enfants de milieu populaire qui osent s’orienter en médecine, par exemple, même si les études sont difficiles, longues et donc chères, parce qu’ils ou elles disent que c’est là leur « vocation » ? À l’opposé, celui qui ne tente rien, n’a rien. Mais pour certains sociologues, invoquer les motivations ou les préférences n’est pas politiquement correct. L’idée même de « choix » (et de responsabilité personnelle ou de liberté) est regardée avec suspicion tant il est répété sous toutes les coutures que tout ce qui relève de ce choix personnel est déterminé par la société et donc inégalitaire. Pourtant, dans leur vie de tous les jours, les jeunes, et nombre d’entre nous, ont bien souvent l’impression de faire des choix. Sommes-nous en permanence déterminés, manipulés, à notre insu ? En tout cas, personne n’aime à se considérer comme une victime.

Diffuser des connaissances sociologiques peut certes aider les jeunes à analyser ce qu’ils vivent, à prendre du recul, à débusquer les fake news. Non, les inégalités scolaires n’explosent pas, et non, l’établissement fréquenté n’a pas d’impact massif sur le parcours scolaire, pour rester dans le domaine de l’éducation. On peut aussi se pencher sur la mesure des inégalités. Quand on examine des tableaux donnant par exemple les résultats à des épreuves de connaissance selon l’origine sociale, on note de forts déterminismes. Mais quand on évalue l’impact de l’origine sociale « toutes choses égales par ailleurs », l’effet est de l’ordre de 10 % seulement.

Les comparaisons internationales sont une autre voie permettant de bousculer quelque peu l’impression que l’origine sociale est toute-puissante. Les enquêtes Pisa de l’OCDE, qui appréhendent les compétences des élèves de 15 ans, montrent en effet que dans des pays à la structure aussi inégalitaire, voire plus que la nôtre (au Canada par exemple), les inégalités sociales de compétences entre élèves sont moindres, ce qui témoigne de l’influence des modes d’organisation du système scolaire et des politiques éducatives. Cela dit en passant, c’est là un message pour les futurs citoyens électeurs.

En fin de compte, il est infiniment délicat de parler avec les jeunes des grandes déterminations : on ne choisit ni sa famille, ni ses enseignants, ni son pays. Asséner que leur avenir est prédéterminé par leur milieu de naissance est non seulement violent mais peut les conduire à une forme de fatalisme qui, au fond, nourrirait le déterminisme en leur faisant baisser les bras. Ces sujets n’en restent pas moins liés à leur trajectoire et à leur histoire, et il faut les aborder.

Le sociologue sollicité sur ces questions s’y attellera selon ses convictions autant qu’en fonction de sa science et en veillant à ne jamais culpabiliser. À lui d’insister sur différents aspects selon son public. Devant les parents, il soulignera le rôle des pratiques éducatives dans le développement cognitif des enfants ; aux enseignants, il montrera l’impact des pratiques pédagogiques. Aux élèves, il martèlera la fréquence des exceptions statistiques et le fait que le diplôme initial est heureusement loin de déterminer toute la vie. Aux hommes et femmes politiques, il rappellera enfin la portée plus ou moins égalisatrice des politiques éducatives. L’enjeu étant de ne jamais pousser au fatalisme.

Marie Duru-Bellat, sociologue, professeur émérite à Sciences Po.

Extrait de « Comment parler du déterminisme social à ceux qui le subissent ? », initialement publiée par le magazine Alternatives Économiques, le 13 mai 2019.

Photo / © jacoblund


[1Pour une critique systématique du mérite, voir la nouvelle édition de mon essai Le mérite contre la justice, éd. Les Presses de Sciences Po. Quant aux résultats de la recherche sociologique évoqués ici, on se reportera à la dernière édition du manuel Sociologie de l’école par G. Farges et al., Colin, 2018.


Date de première rédaction le 28 août 2019.
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