Questions clés

Inégalités : soyons prudents en matière de comparaisons internationales

La comparaison internationale est essentielle à l’analyse des inégalités. Mais l’exercice demande beaucoup de prudence. Les explications de Louis Maurin, directeur de l’Observatoire des inégalités.

Publié le 4 mai 2026

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Revenus Éducation

Le débat sur les inégalités s’appuie souvent sur des comparaisons internationales. Situer les pays les uns par rapport aux autres permet de mieux mesurer les écarts qui les séparent. Positionner la France parmi les autres nations est un moyen de juger de la qualité de son modèle social. Ces comparaisons sont utiles. Encore faut-il les employer avec prudence, car les instruments de mesure sont assez différents selon les pays.

Prenons le cas des revenus, indicateur le plus souvent passé au crible. Leur mesure n’est pas totalement harmonisée, même au niveau européen. Certains pays utilisent des données de l’administration (par exemple, en provenance des services des impôts, comme en France), d’autres réalisent des enquêtes auprès des ménages. Les différences de méthodes expliquent une partie des écarts.

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Si l’on s’en tient aux salaires, par exemple, les données ont de quoi surprendre. En Belgique, il n’y aurait aucune inégalité de salaire entre les femmes et les hommes pour des temps complets selon des données 2024 d’Eurostat. Les inégalités seraient quatre fois plus importantes en Allemagne qu’en Roumanie. Il y a là matière à réflexion.

Essayer de mesurer des évolutions dans le temps donne le tournis : les instituts nationaux modifient leurs méthodes, ce qui multiplie les difficultés. Dans le domaine des revenus, les données européennes indiquent deux changements de méthode pour la France rien qu’entre 2019 et 2024. Il est impossible de connaître l’ampleur de l’évolution qui résulte de simples changements de méthode. Ces ruptures – dont certaines sont loin d’être mineures – sont signalées via des notes de bas de page incompréhensibles, et disparaissent la plupart du temps quand les données sont utilisées dans les médias.

Ce n’est pas tout. Peut-on vraiment mettre sur le même plan les niveaux de vie du Luxembourg (700 000 habitants) et ceux de l’Allemagne (83 millions) ? Doit-on s’en tenir aux pays les plus peuplés (pour l’Europe : l’Allemagne, la France, l’Italie, l’Espagne et le Royaume-Uni) ou élargir la liste ? Il n’existe pas de méthode de tri simple mais, au minimum, il convient d’écarter les entités les plus petites qui ont la taille d’une grande ville.

La plupart des commentateurs ignorent une pratique encore plus étonnante. Pour pouvoir situer chaque pays, les organisations internationales publient le plus souvent une moyenne de leur zone respective : l’Union européenne, la zone euro, l’OCDE, etc. Ces moyennes sont dans l’immense majorité des cas calculées de façon arithmétique : les instituts statistiques font la somme des données et la divisent simplement par le nombre de pays sans prendre en compte leur taille ! À ce jeu, les 700 000 habitants du Luxembourg pèsent autant que 83 millions d’Allemands. La signification de la moyenne européenne mérite réflexion.

On pourrait multiplier les exemples de ce type. Ainsi, dans le domaine de l’éducation, une grande partie du débat sur les inégalités scolaires utilise les indicateurs d’une enquête internationale de l’OCDE [1] baptisée « Programme international pour le suivi des élèves » (Pisa en anglais). Cette enquête mesure les compétences scolaires des jeunes âgés de 15 ans. Elle pose de nombreuses difficultés méthodologiques [2]. Pisa ne mesure pas le niveau général des élèves mais les compétences à 15 ans (alors qu’en France, une partie des élèves est en seconde, l’autre en troisième) dans trois domaines : les sciences, la compréhension de l’écrit et les mathématiques. Exit donc la maîtrise de la langue, de l’orthographe, de l’histoire, des langues étrangères, des pratiques sportives et artistiques, etc. La France apparaît comme un pays de niveau moyen, où le milieu social joue un rôle plus important dans la réussite éducative des jeunes. Un constat à modérer : il n’existe pas de nomenclature internationale unique des catégories sociales, les professions des parents sont déclarées par les enfants.

Dernier exemple, la pauvreté des jeunes. Dans ce domaine, les pays du nord de l’Europe arrivent tout en haut des hiérarchies : le taux de pauvreté des 16-24 ans dépasse 25 % au Danemark ou en Finlande, deux fois plus qu’en Belgique. Ce résultat est lié au fait que les jeunes de ces pays quittent le domicile familial beaucoup plus tôt notamment du fait de bourses de l’enseignement supérieur élevées. Résultat, ils sont comptabilisés de manière autonome avec de bas revenus alors que dans les autres pays ils sont intégrés au foyer parental.

Déjà complexe si on la restreint aux seuls pays riches, la comparaison devient acrobatique quand on l’étend au niveau mondial. L’appareil statistique des pays en développement est parfois très rudimentaire. De plus, les conditions de vie sont tellement éloignées que les statistiques amalgament des réalités très différentes. Peut-on par exemple comparer des taux d’accès à l’enseignement secondaire quand on connaît les conditions d’études des jeunes élèves des pays les plus pauvres ? Peut-on comparer les taux de chômage, alors que les régimes d’indemnisation de certains pays sont quasiment inexistants et que de ce fait, on ne se déclare jamais sans emploi ?

La comparaison internationale est indispensable. Elle nous aide à mieux identifier ce qui nous rapproche et nous sépare, et les particularités des différents modèles sociaux. Le travail d’harmonisation réalisé par différents instituts est réel. Pour autant, l’engouement pour les classements internationaux est souvent peu soucieux de la façon dont ces derniers sont réalisés. La première chose à faire est de s’en tenir aux écarts les plus significatifs. Ensuite, c’est en soulignant les limites des outils utilisés, en restreignant leur champ à ce qui est comparable, et en multipliant les éclairages, que l’on peut présenter des résultats pertinents.

La France, « championne des dépenses publiques » : un non-sens statistique
« La France championne du monde des dépenses publiques » est l’un des titres les plus répétitifs de la presse économique. Statistiquement, c’est vrai : notre pays est – avec la Finlande – l’un de ceux où la collectivité, c’est-à-dire l’État, les collectivités locales (mairies, départements, régions) et notre régime de protection sociale, dépensent le plus. Mais cela n’a guère de sens. Si on dépense davantage qu’ailleurs, c’est principalement parce que notre système de retraite est majoritairement public [3] alors que le privé occupe une place plus importante ailleurs. C’est valable aussi pour l’accueil gratuit des jeunes enfants à l’école maternelle, ou pour l’université, peu coûteuse pour les ménages en France.

Pour le porte-monnaie, la différence est nulle (voire avantageuse pour les Français, surtout les plus modestes) : ce que les habitants dépensent pour les retraites ou la santé dans les pays où l’assurance est privée est invisible statistiquement, mais bien réel en matière de budget des ménages. Pour un service équivalent, si l’on veut réduire les dépenses publiques, il faudra bien que les ménages mettent la main au porte-monnaie, au détriment des plus pauvres.

Photo / Sebastiano Piazzi sur Unsplash


[1Voir sur le site de l’OCDE : oecd.org/en/about/programmes/pisa.html.

[2Voir « L’éducation au prisme des enquêtes Pisa », Noémie Le Donné, Idées économiques et sociales, 2017/1 n° 187, Réseau Canopé, 2017.

[3Mais aussi parce que nous aidons beaucoup les entreprises, que nous avons une armée développée dotée de l’arme nucléaire par exemple.

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Date de première rédaction le 4 mai 2026.
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