Les trois formes de l’égalité
L’égalité peut se réaliser de trois manières différentes : l’égalité des droits, des chances et des places. Pour bien comprendre la question, il faut les penser ensemble. Les explications de Louis Maurin, directeur de l’Observatoire des inégalités.
Publié le 12 février 2026
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Quand on parle d’égalité, on évoque en fait de trois grandes formes différentes qui ne recoupent pas la même chose : l’égalité des droits, l’égalité des chances et l’égalité des places.
La première forme, c’est l’égalité des droits. Le 26 août 1789, l’Assemblée nationale constituante adopte la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen qui indique dès son article premier : « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits ». À l’époque, il s’agit surtout d’affirmer que les nobles, les bourgeois et le peuple doivent être traités de la même manière par la justice. C’est le cœur de nos valeurs : le droit devient le même pour tous. Si ce critère n’est plus respecté, la loi du plus fort règne. Traiter de manière différente des personnes alors que le droit l’interdit est une discrimination, punie par la justice.
La deuxième forme, c’est l’égalité des chances. La Révolution de 1789 bouscule les ordres établis. Sous la Troisième République, à partir de la fin du XIXe siècle, le développement du système d’éducation vise à faire en sorte que chacun puisse accéder aux mêmes positions sociales, ait les mêmes chances de réussite dans la vie. On parle alors « d’élitisme républicain ».
Mais tout le monde ne peut pas arriver au sommet. La société doit récompenser le mérite personnel : le travail, l’effort, l’engagement personnel. Les pouvoirs publics doivent faire en sorte que chacun ait les mêmes possibilités d’y arriver. On sait que c’est théorique, mais on doit employer tous les moyens pour que cela soit possible. C’est pour cela, par exemple, que nos impôts financent l’école, qui est pour une très grande partie gratuite.
L’égalité des chances, c’est déjà bien. Mais on peut aller encore plus loin et en désigner une troisième forme : l’égalité des places [1]ou l’égalité des positions. L’égalité des chances est une conception qu’on pourrait qualifier d’individualiste [2]. Égalité des chances d’accord, mais des chances de quoi ? Si l’on veut vraiment l’égalité, Il faut aussi se demander de quelle manière est organisée la société dans son ensemble. On peut imaginer une société où chacun aurait la même « chance » de devenir chef, mais qui soit très hiérarchique et compétitive, difficile à vivre parce qu’on ne cherche qu’à écraser les autres.
L’égalité des places pose la question des hiérarchies d’ensemble, de la forme de la pyramide sociale : est-ce qu’il existe, par exemple, un grand écart de salaires entre les ouvriers et les cadres supérieurs ? Est-ce que les filières de l’enseignement sont très élitistes ou pas ? Au fond, c’est une réflexion d’ensemble sur les relations sociales entre les groupes sociaux, avec plus ou moins de compétition. Elle n’implique pas que chacun accède aux mêmes places, mais qu’on se pose la question de ce qui nous relie, de l’ampleur des écarts et de leur justification.
Ces trois formes d’égalité sont liées. L’égalité des chances et l’égalité des places véritables imposent une égalité des droits à la base. L’égalité des places est indispensable pour réaliser l’égalité des chances : en réduisant le nombre de barreaux à l’échelle, on facilite l’accès au sommet. L’enjeu de nos sociétés est de réfléchir aux trois formes d’égalité ensemble, celle des droits (la question des discriminations), celle des chances (la réussite individuelle) et celle des places (dans quelle société nous vivons).
| L’égalité des droits n’existe pas |
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| En pratique, l’égalité des droits n’est pas encore totalement assurée. Dans l’article I de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, les révolutionnaires écrivent dès la deuxième phrase : « Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune ». Pourtant, les femmes n’obtiendront le droit de vote qu’en… 1944. Aujourd’hui, des personnes de nationalité étrangère établies en France depuis des décennies ne peuvent pas voter en France, même aux élections de leur commune, ou accéder à certains emplois qui demeurent interdits aux non-Européens, par exemple les postes d’enseignant dans le primaire. |
Louis Maurin
Photo / © mjunior
[1] Voir un ouvrage qui permet de très bien comprendre cette question : Les places et les chances. Repenser la justice sociale, François Dubet, coll. La République des idées, Seuil, 2010.
[2] On pourrait dire « microsociale » pour parler comme les économistes qui emploient le terme de « microéconomie ».
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