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Les invisibles des statistiques de la pauvreté

Mesurer les inégalités 5 février 2021 https://www.inegalites.fr/Les-invisibles-des-statistiques-sur-la-pauvrete - Reproduction interdite

Officiellement, la France compte cinq millions de pauvres. Mais plusieurs catégories échappent à ce décompte. Au total, ils sont probablement près d’un million d’invisibles des statistiques. Extrait du Rapport sur la pauvreté en France de l’Observatoire des inégalités.

Revenus et patrimoine Pauvreté

Officiellement, la France compte 5,3 millions de pauvres si l’on utilise le seuil de pauvreté fixé à 50 % du niveau de vie médian. Ce chiffre ne comptabilise pas une grande partie de la population la plus pauvre. Probablement supérieure à un million de personnes.

Les personnes sans domicile

Les données sur la pauvreté ne prennent pas en compte les plus pauvres, ceux qui sont éloignés de tout système d’enregistrement statistique. Établies à partir de données fiscales, les données officielles ne peuvent pas, de fait, comptabiliser les personnes qui vivent dans la plus grande misère, dans des centres d’hébergement d’urgence, des bidonvilles, ou dans la rue. Dans ce domaine règne le plus grand flou, et cela ne semble pas préoccuper outre mesure le service public de la statistique. La Fondation Abbé Pierre estime que 300 000 personnes sont sans domicile (hébergées en centre d’urgence ou d’accueil pour demandeurs d’asile) et, parmi elles, on compterait environ 27 000 sans-abri. Par ailleurs, la Fondation Abbé Pierre ajoute 100 000 personnes vivant dans des habitations de fortune (cabane, camping, etc.) en France, un chiffre qui recoupe probablement en partie les précédents. Selon l’organisation, on compte aussi 208 000 gens du voyage qui subissent de mauvaises conditions d’habitat, dont une partie est comptabilisée dans les données annuelles de l’Insee sur la pauvreté si elle est recensée et déclare des revenus.

Les personnes qui vivent du soutien familial

Une partie de la population dispose de très faibles revenus mais la prise en compte de l’ensemble des ressources de leur ménage les maintient au-dessus du seuil de pauvreté. Ces personnes ne vivent pas dans la pauvreté au quotidien, mais seraient dans cette situation sans l’apport d’un revenu d’un tiers. Elles sont placées dans un rapport de dépendance vis-à-vis de l’apporteur de revenus. C’est le cas notamment de la plupart des femmes inactives dont le conjoint dispose d’un revenu suffisant pour que l’ensemble du ménage se situe au-dessus du seuil de pauvreté, mais qui, elles-mêmes, n’ont aucun revenu. Il faut y ajouter toute une partie des jeunes adultes qui connaissent des difficultés d’insertion sur le marché du travail et qui sont contraints de rester ou de revenir vivre chez leurs parents. La solidarité au sein du couple, de la famille ou des amis, fait qu’une partie de la population dispose d’un niveau de vie supérieur au seuil de pauvreté uniquement parce que l’on prend en compte le revenu de ceux qui l’aident. Pris individuellement, ces adultes entreraient dans les chiffres de la pauvreté.

Ceux qui sont hébergés en collectivité

Tous ceux qui vivent durablement en collectivité ne sont pas davantage comptabilisés par l’Insee qui ne prend en compte que les ménages individuels. En France, 1,34 million de personnes sont dans ce cas selon l’Insee (donnée 2016). Un million de personnes âgées vivent en maison de retraite : toutes ne sont pas pauvres, mais combien d’entre elles disposent de plus de 900 euros par mois, environ le seuil de pauvreté de 50 % ? Il faut y ajouter notamment les immigrés qui vivent dans des foyers de travailleurs, les détenus, ainsi que les résidents des établissements sanitaires de long séjour (pour les personnes lourdement handicapées notamment) qui doivent être rares à disposer de revenus supérieurs au seuil de pauvreté. La société Adoma, qui a remplacé la Sonacotra [1], loge à elle seule plus de 60 000 personnes, dont une grande majorité de travailleurs immigrés âgés aux très faibles ressources, même si tous ne sont pas pauvres. On compte aussi environ 70 000 personnes en prison, non comptabilisées dans les chiffres de la pauvreté.

Les ménages étudiants

Les étudiants qui vivent dans un logement indépendant sont aussi écartés de l’enquête de l’Insee sur les revenus. Ils sont à la tête de 578 000 ménages en 2017, selon le recensement de l’institut. Cette population hétéroclite mélange de jeunes étudiants qui « galèrent » (qui doivent travailler quelques heures en complément de leurs études) et d’autres aux conditions de vie nettement plus favorables du fait du soutien financier de leurs parents. S’il était possible de faire la part des choses en connaissant mieux l’aide apportée par les parents, il est très probable que les premiers de ces jeunes compteraient parmi les pauvres [2]. Il faut préciser qu’il s’agit bien ici de « ménages », un ménage peut comprendre plusieurs étudiants, ou un étudiant et son enfant par exemple.

Les habitants des départements d’outre-mer

Le nombre de personnes pauvres en France publié par l’Insee ne porte que sur la France métropolitaine. Les taux de pauvreté dans les départements d’outre-mer sont considérables. On ne dispose que des données pour le seuil de pauvreté de 60 %, mais ces taux vont de 33 % à la Martinique à 77 % à Mayotte. Selon nos estimations, cela représente 950 000 personnes pauvres pour l’ensemble de ces territoires. Au seuil de 50 %, environ 500 000 personnes ne sont ainsi pas comptabilisées parmi les pauvres. Il faudrait ajouter à notre estimation la population de ces départements qui échappe à toute statistique. On sait qu’une part non négligeable des habitants de l’outre-mer connaissent des situations sociales très difficiles et ne sont probablement pas recensés.

Extrait du Rapport sur la pauvreté en France, édition 2020-2021 de l’Observatoire des inégalités.

Photo / © Matthias Zomer, Pexels


Commander ou télécharger l’ouvrage

Rapport sur la pauvreté en France, édition 2020-2021, sous la direction d’Anne Brunner et Louis Maurin, Observatoire des inégalités, novembre 2020.
104 pages.
ISBN 978-2-9553059-8-0
Ouvrage imprimé : 10 € hors frais d’envoi ou en téléchargement. En cas de difficultés financières, vous pouvez demander l’envoi gratuit de l’ouvrage.

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[1Société créée au milieu des années 1950 pour améliorer le logement des travailleurs immigrés.

[2Voir notre article « Les très bas revenus des jeunes adultes », novembre 2020.


Date de première rédaction le 5 février 2021.
© Tous droits réservés - Observatoire des inégalités - (voir les modalités des droits de reproduction)

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