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Le mérite individuel peut-il justifier les inégalités sociales ?

Propositions 24 août 2004

Existe-il une manière légitime de justifier les inégalités sociales ? Quel rôle peut y jouer le mérite et sous quelles conditions ? Une analyse de Patrick Savidan (Université de Paris-Sorbonne).


A l’ère de l’individu, la manière la plus habituelle de justifier les inégalités a toujours consisté à s’appuyer sur le critère du mérite. Il n’est donc pas surprenant que cette idée, qui prend parfois l’allure d’une évidence, sache trouver ses zélateurs en divers points du spectre politique.

Dans une perspective néolibérale, par exemple, la situation de chacun est conçue comme procédant strictement de choix individuels. On n’hésitera donc pas à soutenir que l’inégalité sociale est directement liée au mérite particulier de celui qui en bénéficie et aux insuffisances de celui qui la subit. Le « privilégié » n’en serait donc pas un. Il tirerait en effet légitimement avantage d’un talent qui est attaché à sa personne et qui par conséquent, avec le cortège des avantages qui en procède, n’appartient qu’à lui. L’inégalité de revenus sera ainsi dite « juste » pour autant que les transactions qui sont à la base de ces inégalités soient justes, c’est-à-dire que les individus qu’elles engagent soient consentants, et qu’elles reflètent le mérite de chacun. Cette conception de la justice, reconnaissons-le, a le mérite d’être respectueuse de la liberté individuelle.

D’autres s’empresseront cependant de souligner les insuffisances d’une telle conception de la justice. Ils souligneront que les individus ne sont pas maîtres de leurs choix, qu’ils se révèlent plus ou moins déterminés par les circonstances dans lesquelles ils naissent, grandissent, se forment. Dans de telles conditions, les inégalités ne peuvent pas être justes. Elles sont au contraire injustes parce que certains individus bénéficient d’une situation initiale plus avantageuse qui leur permet de poursuivre avec plus d’efficacité les objectifs qui sont les leurs, tandis que d’autres individus, en dépit parfois de leurs efforts et de leurs mérites, ne peuvent réduire les inégalités qui caractérisent la situation initiale et ne sont parfois même pas en mesure d’empêcher qu’elles s’accentuent. Ce point de vue manifeste une sensibilité fort légitime aux distorsions que provoque le contexte social. C’est cette sensibilité - qu’exprime notamment la doctrine républicaine de l’égalité des chances par l’école - qui permet d’attirer l’attention sur le fait que, considérant les circonstances, le mérite individuel ne peut jouer son rôle de critère de justice.

Cette opposition est d’autant plus intéressante que les points de vue qu’elle met aux prises ne diffèrent fondamentalement pas l’un de l’autre. En effet, dans les deux cas, on associe la légitimité d’une inégalité au mérite de celui qui en bénéficie. Sur ce plan, néo-libéraux et républicains se rejoignent. Une grande différence cependant : le républicanisme caresse le désir de pouvoir remettre en quelque sorte, à chaque génération, le compteur à zéro. L’égalité républicaine en pédagogie a ainsi, entre autres, pour fonction de permettre que les inégalités soient liées au mérite de chacun. De ce point de vue, on ne conteste pas que le mérite individuel soit le critère de justice par excellence, on s’attache seulement à faire en sorte que le contexte social soit d’une nature telle qu’il lui permette de jouer ce rôle.

Nous savons bien cependant que, pour être louable, cette intention n’en demeure pas moins lettre morte. Pour que, dans l’absolu, elle soit suivie des effets voulus, il faudrait en effet envisager des mesures extrêmes, telle que l’abolition pure et simple de l’héritage, voire de la famille [1]. De telles mesures n’auraient pas pour conséquence de supprimer toutes les inégalités initiales (en raison de ce que le philosophe John Rawls appelle les « contingences naturelles », nous n’avons pas en effet tous les mêmes aptitudes), mais elles auraient pour effet, autant qu’il est possible, d’épargner à l’individu méritant, le soupçon d’avoir été soutenu par un avantage de classe. Qui toutefois serait, aujourd’hui, prêt à prendre à son compte un tel programme ? Et le fait qu’on ne le puisse implique-t-il qu’il faille définitivement en finir avec le mérite comme critère de justice ?

Le problème est délicat. Nous partageons en effet le sentiment qu’il faut, pour des raisons d’ordre à la fois social et moral, encourager l’effort et donc, pour ce faire, récompenser le mérite. Nous savons cependant, par ailleurs, que le « méritocratisme », considérant le caractère inégal des circonstances initiales, ne saurait être juste. Pour sortir d’une telle impasse, il faudrait, semble-t-il, accepter de penser sur un tout autre mode le rapport de l’individu à son propre mérite. Dans ses travaux sur la question, John Rawls nous a offert les moyens de conserver, sans incohérence et sans naïveté, un sens et une fonction sociale à la notion de mérite. Sa recette est, dans son principe, assez simple : il nous propose, comme nous allons le montrer rapidement, de désindividualiser partiellement le mérite.

Pour une désindividualisation du mérite

Dans sa Théorie de la justice (1971), Rawls n’écrit évidemment nulle part que les individus n’ont absolument aucun droit sur le produit de leurs activités. Les efforts des individus doivent avoir un impact sur leurs situations sociales. C’est une question de justice, qui permet en même temps de donner à la notion de responsabilité individuelle la place qui lui revient. Comment, cependant, donner aux individus les moyens de s’élever dans l’échelle des salaires ou des patrimoines sur un mode qui soit conforme aux règles de la justice ? La solution proposée par Rawls se présente ainsi : les inégalités sociales et économiques - dès lors qu’elles sont attachées à des fonctions et à des positions ouvertes à tous, conformément à l’égalité équitable des chances - pourront être dites « justes » si l’ordre social auquel elles correspondent est l’ordre le plus bénéfique aux plus désavantagés.

La procédure qui permet, chez Rawls, d’identifier les inégalités justes à cet égard est complexe. Notons simplement qu’il reprend quelques-uns des éléments de la théorie économique de l’optimum proposée par Vilfredo Pareto dans son Manuel d’économie politique (1906) grâce auxquels il est, selon lui, possible d’identifier une situation d’équilibre dans les échanges qui soit effectivement préférable pour les plus démunis. De cette théorie sophistiquée, on peut au moins retenir ici le sens exigeant de la réponse globale que Rawls apporte à la question des justes inégalités : il peut y avoir des inégalités justes, c’est-à-dire des inégalités qui concilient les exigence de liberté, d’égalité et de responsabilité.

Cette conception de la justice est tout à fait remarquable d’originalité. On sait que les adversaires de l’égalitarisme se sont, en règle générale, appuyés sur deux arguments essentiels pour dénoncer celui-ci : l’égalitarisme, selon eux, induirait la violation de droits fondamentaux (il serait notamment liberticide et porterait atteinte au droit absolu de propriété) et il serait, par ailleurs, préjudiciable à l’efficacité de l’appareil de production. Si la thèse de Rawls est originale, c’est qu’elle revient à poser en termes de justice sociale le problème de l’efficacité des inégalités. Il se place du point de vue des plus démunis pour soutenir que la société juste est celle qui, dans le respect de l’égale liberté de tous, leur est le plus favorable. Autrement dit, il se demande quelles sont les inégalités qui servent notre objectif de justice sociale. Cette originalité lui a valu bien des critiques. Mais il n’en demeure pas moins qu’il a ainsi ouvert la voie à une réflexion sur le statut des inégalités dans les sociétés libérales et démocratiques.

Dans son Manifeste des égaux (1796), Sylvain Maréchal écrivait : « Il nous faut non pas seulement cette égalité transcrite dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, nous la voulons au milieu de nous, sous le toit de nos maisons. Nous consentons à tout pour elle, à faire table rase pour nous en tenir à elle seule. Périssent, s’il le faut, tous les arts pourvu qu’il nous reste l’égalité réelle ! ». Avec Rawls, nous nous tenons à mille lieux de cette forme d’égalitarisme qui implique, nous le voyons bien, une sorte de tyrannie du plus petit dénominateur commun.

En même temps, nous nous tenons dans une perspective qui permet de dénoncer les insuffisances de la conception néolibérale de la liberté. Rawls intègre en effet à sa conception de la justice, une profonde mise en cause de l’individualisme radical auquel le néolibéralisme reste si attaché. Pour Rawls, le méritocratisme et la théorie de l’égalité des chances qu’on lui associe, ne relèvent trop souvent, dans les faits, que de l’égale possibilité qui nous est offerte d’abandonner à leur sort les plus défavorisés : « L’égalité des chances, écrit-il, signifie une chance égale de laisser en arrière les plus défavorisés dans la quête personnelle de l’influence et de la position sociale » (§ 17). Pour le dire lapidairement, il estime que les circonstances sont trop inégales pour que la notion de mérite individuel puisse être le principe d’une théorie de la justice sociale. Sa théorie à lui se fonde sur une exigence : éviter que les individus puissent, de manière exclusive, « utiliser les hasards des dons naturels et les contingences sociales comme des atouts dans la poursuite des avantages politiques et sociaux » (§ 3).

Le néolibéralisme part du principe que nous sommes, en tant qu’individus autonomes, propriétaires de nous-mêmes, de nos talents, de nos capacités et, par suite, des fruits de notre activité. De ce point de vue, prélever, sans s’être assuré d’un consentement préalable, une part de ces fruits pour les redistribuer, revient à s’attaquer à notre propre personne. Rawls répond à cet argument en mettant l’accent sur tout ce qui - dans une situation sociale qui ne lui doit rien - permet à un individu d’exercer ses talents : « Nous ne méritons pas notre place dans la répartition des dons à la naissance, pas plus que nous ne méritons notre point de départ initial dans la société. Avons-nous un mérite du fait qu’un caractère supérieur nous a rendus capables de l’effort pour cultiver nos dons ? » (§ 17). A cette question, Rawls répond immédiatement : « un tel caractère dépend, en bonne partie, d’un milieu familial heureux et des circonstances sociales de l’enfance que nous ne pouvons mettre à notre actif » (§ 17).

L’attachement de Rawls à la liberté individuelle lui permet de conserver un sens fort à l’intégrité de la personne, simplement cette intégrité devra-t-elle être conçue « conformément aux règles d’un système équitable de coopération » (§ 17). L’un des intérêts de Rawls est de nous inviter à apprendre à percevoir la dimension doublement sociale du mérite. Grâce à lui, nous pouvons mieux prendre conscience que ce qui fait qu’une activité peut être estimée méritoire relève directement d’un type donné d’organisation sociale et normative, et, en outre, qu’une part importante des moyens qui nous permettent, en tant qu’individus, de mener à bien une telle activité, ne sont absolument pas de notre fait. Par voie de conséquence, il est faux de dire que j’ai, en tant qu’individu, un droit exclusif sur le produit de mon activité. Ce produit m’appartient tout autant qu’il appartient à la société. En ce sens, redistribuer des richesses, ce n’est jamais que rendre à la société la part de ce qui lui revient dans ce qu’elle m’a donné.

Cet enseignement tiré de la théorie de la justice selon Rawls montre, s’il en était besoin, que le problème n’est pas de nous interroger sur la meilleure manière de donner toute son effectivité au mérite individuel (tout semble concourir à nous engager dans cette direction), mais d’inviter à ne jamais oublier, dans le mérite de chacun, ce qui constitue l’irréductible part du social.


[1Lire, sur ce point, l’article très intéressant de Véronique Munoz-Dardé, « Doit-on alors abolir la famille ? » in Comprendre, n°2, 2001 (PUF), pp. 301-322.


Date de première rédaction le 24 août 2004.
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