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« Hommes-femmes : en finir avec la discrimination », entretien avec Margaret Maruani, sociologue

Entretiens 5 janvier 2005

Dans un entretien initialement publié par le magazine Alternatives Economiques, Margaret Maruani, sociologue et directrice de recherche au CNRS, revient sur l’évolution de la condition des femmes dans notre société.

Femmes et hommes

Sociologue et directrice de recherche au CNRS, Margaret Maruani est l’une des principales spécialistes de l’emploi des femmes.

Quel regard portez-vous sur vingt ans d’évolution de la place des femmes dans notre société, et en particulier dans le monde du travail ?

Margaret Maruani : On constate un double mouvement. Les avancées sont réelles. Le mouvement de progression de l’activité féminine naît dans les années 60, mais s’accélère dans les années 80, en pleine crise. En 1960, il y avait 6,5 millions d’actives ; elles étaient près du double en l’an 2000 ! Le taux d’activité des 25-49 ans est passé de 40 % à 80 %. Mutation profonde, les femmes ne s’arrêtent plus de travailler quand elles ont des enfants. On a rencontré ces transformations partout en Europe, mais le processus a été particulièrement rapide et accentué en France. Ce n’est pas seulement une mutation économique, c’est un changement profond de la société : les femmes acquièrent l’indépendance économique.

Quels types d’emplois les femmes ont-elles occupés ?

Globalement, des postes moins qualifiés. Mais pas seulement. De nombreux métiers qualifiés se sont ouverts aux femmes, qui sont devenues médecins, avocates, journalistes, etc. Contrairement à ce que l’on pensait, ces métiers ne se sont pas dévalorisés avec leur féminisation. La part des femmes parmi les cadres supérieurs est passée de 25 % en 1980 à 35 % actuellement. Il faut tout de même y regarder de plus près, car les femmes occupent plus souvent les postes de moindre responsabilité et de moindre salaire : mixité ne signifie pas égalité. Mais il y a quand même un changement considérable.

Toutes n’ont pas eu cette chance...

Loin de là, et c’est le volet négatif de cette transformation sociale. Employées, caissières, vendeuses, femmes de ménage..., la majorité des femmes font partie du salariat tertiaire d’exécution. Paradoxalement, dans les métiers qui étaient déjà les plus féminisés, la part des femmes a encore plus augmenté ces dix dernières années. Certains métiers s’ouvrent, mais, globalement, l’emploi féminin ne se diversifie pas. Sur trente et une catégories socioprofessionnelles, six concentrent à elles seules 61 % de l’emploi des femmes, contre 52 % en 1983.

Les femmes ont payé cher la crise de l’emploi : elles sont plus souvent au chômage, plus nombreuses en statut précaire et davantage parmi les travailleurs pauvres. Parmi les 3,2 millions de salariés qui gagnent moins que le Smic, 80 % sont des femmes. Nos sociétés tolèrent cette formidable inégalité.

L’école a joué un grand rôle, mais les distinctions s’y maintiennent aussi...

Si l’on prend les choses globalement, cette distinction est plutôt favorable aux filles ! De plus en plus d’enquêtes montrent qu’elles réussissent mieux que les garçons dans le système scolaire. Mais, comme pour l’emploi, on a un mouvement double : le niveau de formation des filles augmente, mais les garçons restent plus présents dans les filières dites nobles. Mais, là aussi, les choses évoluent, comme dans les sciences humaines et sociales, où il y a de nombreuses filles en sciences économiques et en droit.

Cet investissement scolaire n’aurait-il pas dû déboucher sur une égalité beaucoup plus grande sur le marché du travail ?

L’inégalité qui existe est de plus en plus incompréhensible : les femmes n’interrompent plus leur carrière quand elles ont des enfants en bas âge et ont largement rattrapé leur déficit en matière d’éducation. Nous sommes face à de la discrimination pure. Dans la tête des employeurs, une femme est toujours potentiellement enceinte, avec des enfants en bas âge eux-mêmes toujours potentiellement malades. Et la notion de salaire d’appoint est toujours présente.

Il ne faut pas oublier la sphère domestique, où les femmes prennent en charge la grande majorité des tâches. Dans nos sociétés, les femmes ont des revenus plus faibles que les hommes, mais elles travaillent beaucoup plus !

Le constat que vous dressez laisse pessimiste pour l’avenir !

Je regrette cette situation, mais elle existe. Ceci dit, si les inégalités sont là, le fait que les femmes représentent la moitié du monde du travail, c’est tout de même de la liberté qui est gagnée. Tout ne peut pas se ramener à l’égalité des positions : l’autonomie économique est essentielle. Et c’est là une vraie conquête.

Différentes, comment les femmes peuvent-elles être égales aux hommes ?

C’est une erreur d’optique d’opposer les deux. Hommes et femmes ne sont pas identiques, mais ils peuvent être égaux, bien sûr. L’égalité ne s’oppose pas à la différence. Au nom de cette différence, on « naturalise » les inégalités : par nature, les femmes auraient moins d’ambition, seraient plus douces, s’intéresseraient moins à leur travail, etc. Or, dans la vie quotidienne des femmes et dans de nombreux métiers peu qualifiés, la notion de carrière n’existe même pas. C’est d’abord une revalorisation de leurs qualifications qu’il faut obtenir.

N’est-ce pas le modèle d’organisation hiérarchique lui-même, qu’il faudrait remettre en cause, plutôt que de faire des femmes l’équivalent des cadres supérieurs masculins ?

La question des inégalités sociales est complémentaire de celle des inégalités de genre. L’une ne doit pas servir d’alibi à l’autre. On doit bien sûr repenser la société, mais il est aussi urgent que la valeur du travail des femmes soit mieux reconnue et qu’elles occupent plus de postes qualifiés.

La parité en politique peut-elle changer les choses ?

Toutes les femmes politiques ne sont pas forcément féministes, de même que tous les hommes ne sont pas nécessairement antiféministes. Il faut se méfier des mécaniques évidentes. Ceci dit, on peut espérer malgré tout que le regard porté sur la place des femmes changera si davantage d’entre elles entrent en politique.

Au-delà, comment faire avancer la cause des femmes ?

L’écart entre les aspirations des femmes, la diffusion des valeurs égalitaires et la situation réelle est de plus en plus choquant. Je pense qu’à petits pas, on n’avance pas. On a besoin d’actions volontaristes, comme le montre l’histoire. Le droit de vote, l’avortement, les congés maternité et bien d’autres droits paraissaient scandaleux pour beaucoup au moment où on en débattait. Ensuite, et tout de suite, ils deviennent évidents. Il faut maintenant que l’on prenne des mesures concrètes pour faire appliquer les lois sur l’égalité hommes-femmes dans l’univers professionnel. Il faut pouvoir sanctionner les employeurs qui ne l’appliquent pas. La loi sur la parité ne peut s’exporter dans le monde professionnel, mais elle peut être l’occasion d’un déclic plus général.

(...)

Propos recueillis par Louis Maurin

Cet article est extrait du magazine Alternatives économiques, n° 186, novembre 2000.

Photo / © Woodapple - Fotolia


Date de première rédaction le 5 janvier 2005.
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