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Réexaminer le rapport entre libre échange et inégalités

Points de vue 24 juillet 2007

On ne peut plus prétendre que le libre échange n’a qu’un faible impact sur la répartition du revenu dans les pays riches. Le point de vue de Paul Krugman, Professeur d’économie à l’Université de Princeton, paru sur le site Vox, animé par le Centre for Economic Policy Research.

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Pendant les années 1980 et 1990, on s’interrogeait sur le rôle de la mondialisation dans l’augmentation des inégalités de revenus, en particulier aux Etats-Unis. On s’appuyait alors sur une théorie économique standard : depuis le théorème Stolper-Samuelson de 1941, on sait en effet que la croissance du libre échange peut avoir d’importants effets sur la répartition du revenu et qu’elle peut aisément laisser sur le bord de la route une grande partie de la population, notamment les travailleurs les moins qualifiés.

Examinant les données chiffrées, les économistes tendaient cependant à soutenir que l’effet du libre échange sur les inégalités était probablement minime. Récemment, Ben Bernanke (président de la FED, la Banque Centrale des États-Unis) a cité ces résultats – tout en pointant cependant un problème : « la plupart des recherches empiriques disponibles sur l’impact du libre échange sur l’accroissement des inégalités de revenus remonte malheureusement aux années 1980 et 1990 et ne portent donc pas sur la façon dont la situation a évolué depuis. Reste donc ouverte la question de savoir si l’étude des périodes ultérieures ne produirait pas une analyse différente des effets du libre échange".

La question n’est à vrai dire pas si ouverte que cela. Il est certain que l’application à des données récentes des modèles qui ont amené, par exemple, William Cline du Peterson Institute à conclure en 1997 que le libre échange avait creusé à hauteur de 6% les inégalités de revenus entre les salariés ayant une formation universitaire et ceux ayant au mieux un niveau d’études secondaires, produirait un chiffre beaucoup plus élevé. En outre, certaines des considérations au nom desquelles, on limitait, par le passé, les effets inégalitaires du libre échange paraissent aujourd’hui moins pertinentes.

Deux points clé sont ici à prendre en compte : la croissance de la Chine et la fragmentation de plus en plus marquée de la production.

Tout d’abord - du fait notamment de la croissance de la Chine -, nous savons que, dans les pays de l’OCDE, les importations de produits manufacturés en provenance des pays en développement n’ont cessé d’augmenter et ce à un rythme soutenu depuis le début des années 1990. L’étude menée par Cline des effets du libre échange sur la répartition du revenu était basée sur des données datant de 1993, époque où les importations américaines de produits manufacturés venant de pays en développement approchaient les 2% du PIB ; aujourd’hui ce chiffre est proche de 5% et continue d’augmenter rapidement.

Dans le même temps, la croissance de la Chine a - jusqu’à maintenant -, empêché un développement qui, selon moi et d’autres, devait atténuer les effets du libre échange sur la répartition du revenu : à savoir, l’élévation du niveau de qualification dans les pays exportateurs en développement. J’écrivais en 1995 : « Alors que les pays nouvellement industrialisés connaissent une forte croissance, leur avantage comparatif pourrait ne plus se situer au niveau de la production de biens requérant de bas niveaux de qualification ». Et c’est exactement ce qui s’est passé...en tous les cas pour les pays qui étaient les principaux exportateurs de biens manufacturés vers les pays de l’OCDE. Comme John Romalis l’a montré, les exportations du premier groupe des Nouveaux Pays Industrialisés asiatiques (NPI) ne relèvent plus d’une industrie de main d’œuvre de basse qualification mais sur une production mobilisant une force de travail qualifiée.

La Chine est toutefois montée en puissance depuis lors. Or celle-ci possède une force de travail beaucoup plus abondante que celle dont disposaient les NPI, comme le montre très simplement le taux relatif de salaire horaire : en 1990, selon le Bureau des statistiques du travail américain, le coût du salaire horaire des quatre premiers NPI asiatiques représentait 25% du coût salarial aux États-Unis. Aujourd’hui, ce même organisme estime que le coût du travail en Chine ne correspond qu’à 3% du niveau atteint par celui-ci aux États-Unis.

En 1995, j’avais également la conviction que les effets du libre échange sur les inégalités viendraient ultimement buter sur une limite, parce qu’à un certain moment les économies avancées n’auraient tout simplement plus d’industries de main-d’œuvre à délocaliser – plus formellement, je pensais que nous atteindrions un niveau de complète spécialisation, au-delà duquel tout développement du libre échange n’aurait aucun effet sur les salaires. Au lieu de cela, la limite est indéfiniment repoussée, le libre échange créant de « nouvelles » industries de main d’œuvre par une fragmentation de la production.

Prenons l’exemple de la production de microprocesseurs pour les ordinateurs personnels. Ce procédé requiert clairement de hautes qualifications. Or nous constatons, par exemple, que la production des microprocesseurs d’Intel est désormais dissociée : les « fabs », qui impriment les circuits sur les disques de silicone, sont tous localisés dans des pays avancés où les niveaux de salaire sont élevés, tandis que l’assemblage et les tests sont tous réalisés en Chine, en Malaisie et aux Philippines.

L’externalisation des services, qui joue dans les deux sens, accroît les possibilités d’échanges producteurs d’inégalités. S’agissant des processus de production localisés dans le Tiers monde, les étapes productives nécessitant un haut niveau de qualification sont souvent implantées dans les pays de l’OCDE – par exemple, l’équipe de direction de Lenovo, une entreprise chinoise d’ordinateurs, est installée en Caroline du Nord.

Tout cela nous amène à la conclusion que l’on ne peut plus affirmer, comme c’était le cas il y a une dizaine d’années, que les effets du libre échange sur la répartition du revenu dans les pays riches sont relativement minimes. Un certain nombre d’éléments indiquent que ces effets sont assez importants, et qu’ils sont en train de le devenir plus encore.

Cela ne veut pas dire que je défende une forme de protectionnisme. Mon objectif est bien plutôt de souligner que les promoteurs du libre échange doivent répondre plus adéquatement aux inquiétudes de ceux qui subissent la mondialisation.

Article de Paul Krugman, extrait du site Vox.

Traduction, pour l’Observatoire des inégalités, par Cédric Rio et Valérie Schneider

Photo / © defun - Fotolia


Date de première rédaction le 24 juillet 2007.
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