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Cinq priorités pour réduire les inégalités

Propositions 25 novembre 2021 https://www.inegalites.fr/Cinq-priorites-pour-reduire-les-inegalites - Reproduction interdite

Pour réduire les inégalités, commençons par faire respecter l’égalité des droits. Luttons pour plus de justice à l’école ou dans l’entreprise. Modernisons les services publics. Redistribuons mieux, en réformant la protection sociale et les impôts. Le point de vue de Louis Maurin, directeur de l’Observatoire des inégalités.

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Réduire les inégalités, c’est possible. Il existe pour cela un grand nombre de pistes, présentées par 30 experts dans l’ouvrage que nous venons de publier. Bientôt 20 années de travail de collecte et d’analyse de données par l’Observatoire des inégalités nous permettent de formuler quelques propositions à notre tour, qui nous semblent à même de réunir une majorité assez large [1]. Le débat public est submergé par des radicaux qui hurlent le plus fort possible pour faire de l’audience via les réseaux sociaux, médiatisés par des journalistes ivres de notifications. Ces dérives nous empêchent de débattre des politiques publiques justes et adaptées aux besoins du plus grand nombre. Comment s’y prendre ?

1- Lutter pour l’égalité des droits

Le respect de l’égalité des droits, au cœur de nos valeurs, doit constituer le premier pilier de l’action publique. Les luttes féministes, LGBT et antiracistes, en particulier, ont déjà permis d’avancer ces dernières années. On ne moque plus les femmes défendant leur cause comme on le faisait encore il y a dix ans. Pour autant, l’égalité est encore lointaine pour tout un ensemble de catégories discriminées, qu’il s’agisse de femmes ou de personnes qui ne sont pas blanches, de handicapés, d’homosexuels… Il faut davantage de moyens pour aider les victimes de violences et de discriminations à se défendre, traquer les auteurs et les sanctionner plus lourdement. Un certain nombre de droits doivent encore être reconnus. Qui peut soutenir qu’il est juste qu’un étranger qui vit et travaille en France depuis 20 ans ne puisse pas voter au moins aux élections locales, alors que c’est permis aux classes aisées qui placent leur fortune à l’étranger ? Qui peut comprendre qu’un emploi sur cinq soit interdit aux étrangers non européens, même lorsqu’ils résident depuis des années dans notre pays ? Il ne s’agit pas d’une question de valeurs : seule la peur de l’extrême droite retient les partis politiques traditionnels d’avancer vers davantage d’égalité.

2- Rendre l’école plus juste

Il faut ensuite s’attaquer à la base des inégalités, au moment de leur formation. Éviter que se creusent les écarts est une meilleure idée que d’attendre de devoir les combler, c’est une évidence. La nécessité de réduire les inégalités d’éducation est admise dans notre pays qui se caractérise par une influence plus grande qu’ailleurs du milieu social dans la réussite scolaire. Mais, dans ce domaine, l’hypocrisie est immense : les diplômés, de droite comme de gauche, freinent des quatre fers pour éviter toute réforme.

Pour rendre l’école plus juste, il faut comprendre que le principe même de fonctionnement du système éducatif est en cause. Au lieu de tirer vers le haut une poignée de méritants, nous devons faire en sorte que personne ne reste sur le bord de la route, ce qui n’empêche nullement de sélectionner les bons élèves. Au lieu de jouer sur la peur de l’échec et d’humilier les faibles, l’école devrait mettre en avant les progrès des élèves. Cela passe, par exemple, par la réduction de l’intensité de la compétition scolaire qui abrutit les jeunes Français sous une pluie de notes. Cela demande aussi des moyens d’encadrement bien supérieurs pour éviter que des élèves ne lâchent prise. Les pays où le niveau des élèves est le plus élevé, comme c’est le cas dans le nord de l’Europe en particulier, sont ceux qui ont compris cet enjeu. Les réformes menées depuis des décennies n’ont pas d’effet sur les inégalités parce qu’elles n’agissent pas sur le cœur du problème.

3- Limiter les inégalités de salaire, lutter contre le travail précaire

Agir à la base signifie aussi réfléchir à la formation des inégalités de salaires. Premièrement, c’est permettre à chacun d’avoir un salaire. Nous avons besoin de politiques plus actives de création d’emplois. Les politiques de baisse du coût du travail ont atteint leurs limites. Développer l’emploi de qualité impose de s’entendre, à l’échelle européenne, sur le sujet à la fois du droit du travail et sur une relance commune de l’activité. Quand un pays stimule seul la croissance dans une économie ouverte, les autres en profitent par le biais de leurs exportations.

Deuxièmement, c’est relever le salaire du bas de l’échelle, le smic. C’est possible, sans pour autant tomber dans la démagogie de propos de campagnes électorales car dans les secteurs où les marges sont les plus réduites, les hausses ne peuvent être que modérées.

Troisièmement, c’est réduire les écarts dans les grilles de salaire existantes, notamment dans les conventions collectives. Pour cela, il faut renforcer la place dans l’entreprise et dans les établissements publics de ceux qui y travaillent. Ils ont droit à plus d’information sur la vie de l’entreprise et à participer davantage à l’élaboration des décisions. On peut débattre de la place respective des uns et des autres, mais il semble difficile de soutenir, que l’on soit de droite ou de gauche, qu’aujourd’hui les salariés sont suffisamment entendus.

Par ailleurs, il faut lutter contre l’insécurité des statuts d’emploi qui rend le revenu du travail volatil et nourrit l’insécurité sociale. Comment articuler la flexibilité dont ont besoin les entreprises et la qualité de vie au travail, ainsi qu’un revenu suffisant pour les salariés ? Le balancier est allé trop loin au profit des premières. Qui pourrait dire l’inverse en face des 3,3 millions de travailleurs précaires ? Les entreprises qui exploitent à outrance la précarité doivent en payer un prix plus élevé. L’État, les hôpitaux, les collectivités locales et les associations doivent montrer l’exemple : leurs pratiques de « gestion de main-d’œuvre » sont parfois pires que celles du privé.

3- Police, santé, logement, transports, etc. : renforcer les services publics

Agir à la base, c’est enfin faciliter l’accès de tous à un ensemble de services publics qui améliorent les conditions de vie. Notre pays est parmi ceux qui offrent des services collectifs les plus développés, mais nous pouvons mieux faire. Transformer l’action de la police pour qu’elle soit présente dans les quartiers où les tensions sont les plus vives, c’est réduire les inégalités face à la sécurité. Les 20 milliards d’euros gaspillés avec la suppression de la taxe d’habitation auraient permis par exemple de tripler les moyens de la police nationale, de 10 à 30 milliards. Bien plus qu’il n’en faut pour assurer la tranquillité partout en France. Mieux répartir l’offre de santé, souvent concentrée là où vivent les riches, favorise l’égal accès de tous aux soins. Agir contre le mal-logement change la vie des plus modestes. Construire des logements pour pauvres dans les quartiers riches et non dans les quartiers les plus défavorisés diminue la ségrégation. Investir massivement dans les transports collectifs facilite la mobilité de ceux qui ont le moins de moyens.

4- Redistribuer les revenus par les prestations sociales et les impôts

Mener une politique de réduction des inégalités, c’est aussi corriger après coup les écarts, par la redistribution. Opposer « prévenir » et « guérir » est à la mode, mais en pratique on distingue mal les deux. C’est clair pour la santé : guérir une personne malade lui permet d’aller à l’école ou au travail. Loger une personne à la rue est un élément primordial de l’accès à l’autonomie. Toutes ces actions contribuent autant à réparer des écarts existants, qu’à prévenir la formation d’inégalités futures.

Redistribuer les cartes joue un rôle essentiel. La France doit engager au plus vite un débat sur le revenu minimum. Celui-ci n’a rien à voir avec la proposition de « revenu universel » ou « de base », versé à tout le monde sans distinction, qui n’a fait qu’accroître la confusion. et braquer une partie de ceux qui pourraient soutenir l’idée d’un minimum sous conditions de ressources. Avec Noam Leandri, président de l’Observatoire des inégalités, nous avons proposé la mise en place d’un revenu minimum unique équivalent au seuil de pauvreté de 900 euros par mois. La situation des jeunes, privés de minimum social ou pénalisés dans leurs études par des bourses indécentes, est particulièrement préoccupante. Par ailleurs, qui peut trouver juste que le revenu minimum pour un adulte valide âgé de 25 à 65 ans soit de 500 euros mensuels seulement (le RSA), contre 900 euros pour une personne handicapée ou âgée (après 65 ans) ? Il faut unifier cela.

De la même façon, nous devons réformer notre système fiscal. On ne peut pas lutter pour l’égalité des chances en laissant les fortunes s’accumuler sans mérite. Le discours libéral sur le sujet est en contradiction avec la pratique qui consiste à détaxer la transmission des fortunes entre générations comme cela a encore été le cas en 2020. Notre système de fiscalité des successions doit être refondé en définissant une somme par héritier transmissible sans fiscalité et au-delà, une révision complète des taux d’imposition notamment hors des transmissions entre ascendants et descendants. La fiscalité du patrimoine elle-même ne peut se résumer, comme c’est le cas aujourd’hui, à la seule fortune immobilière, mais devrait taxer l’ensemble du patrimoine.

La réforme fiscale fait l’objet d’une même hypocrisie que la réforme scolaire : on s’accorde sur la nécessité de revoir le système, et on replâtre, on replâtre... L’impôt sur le revenu est truffé de dérogations (les fameuses « niches » fiscales) qui permettent d’y échapper, mais qui ont très peu d’impact économique comparé à la dépense occasionnée pour l’État. Les taux d’imposition affichés peuvent être élevés, mais la réalité est tout autre. L’impôt sur le revenu est scindé en deux, entre la contribution sociale généralisée (CSG) et l’impôt sur le revenu historique. Tant que la toilette des niches fiscales n’aura pas été faite et que le mariage de la CSG et de l’impôt sur le revenu n’aura pas été opéré, on ne pourra pas avancer. Si l’on veut préserver l’égalité entre les générations d’aujourd’hui et celles de demain, une hausse des impôts doit être utilisée pour financer la transition écologique. Elle doit être affichée de la sorte et doit prendre en compte les « facultés » contributives de chacun, c’est-à-dire leur niveau de vie, comme le veut la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen (article XIII) incluse dans la Constitution de la Ve République.

5- Avec la formation professionnelle, offrir une deuxième chance

Enfin, il faut réparer les parcours. Mettre en avant des « premiers de cordée » permet de valoriser de belles réussites. Pourquoi pas ? Si l’on veut que chacun s’investisse, prenne des risques, il faut défendre le droit à l’échec, à l’erreur, et donner une deuxième ou troisième chance à ceux qui ont raté leur coup. Cela aussi demande un système de formation professionnelle beaucoup plus développé qu’aujourd’hui et, dans ce but, la mise à contribution des entreprises.

Nous en avons les moyens

Réduire les inégalités n’est pas une question d’argent public. Certes, celui-ci est rare et il ne faut pas le gâcher. Il faut peser chaque euro dépensé par la collectivité. Mais la France est l’un des pays les plus riches du monde. La crise sanitaire a montré que nous pouvions employer les grands moyens quand l’enjeu en vaut la peine : plus de 200 milliards d’euros ont été dépensés pour amortir le choc. Depuis des années, nous consacrons des dizaines de milliards d’euros par an à réduire les cotisations sociales des entreprises avec des effets très faibles sur l’emploi. La seule suppression de la taxe d’habitation représente environ 20 milliards de pertes annuelles pour la collectivité, dont pas moins de 45 % sont allés aux 20 % les plus riches selon le ministère de l’Économie. Que l’on mesure bien le gâchis : cette perte de recettes équivaut à deux fois le montant des dépenses de l’État pour la police nationale.

La question des moyens est un prétexte pour éviter d’agir pour réduire les inégalités. Les profondes résistances au changement sont ailleurs. Une partie des fonctionnaires, il est vrai souvent échaudés par le va-et-vient de pseudo-réformes et méprisés par une partie de la classe politique, refusent de répondre à l’intérêt général. Par exemple, d’aller travailler dans les quartiers populaires, qu’il s’agisse des forces de l’ordre ou des enseignants. Plus généralement, la résistance vient surtout de tous ceux qui profitent des inégalités et refusent toute solidarité, que ce soit à l’école, dans l’emploi ou devant l’impôt. Il faut raccommoder la France en pointant où est cet intérêt général, en mettant tous les intérêts autour d’une table (patrons, syndicats, associations, représentants des usagers, agents public, etc.) et en négociant une politique de long terme.

Qui en aura le courage ? La droite foule aux pieds les valeurs de la République en s’acharnant sur les plus faibles, en particulier les étrangers et les « assistés ». Une grande partie de ses leaders défend en conscience les intérêts des privilégiés et en réclame sans vergogne « encore plus » [2]. Une partie de la gauche se focalise sur une poignée d’hyper-riches pour mieux masquer les privilèges d’une partie de ses propres électeurs. Elle propose un changement de système économique (« la fin du capitalisme ») dont les classes populaires et moyennes n’ont que faire. Le débat en reste là parce qu’au fond cela ne bouscule pas trop l’ordre des choses. En réalité, les inégalités pourront attendre. Pourtant, de l’école au travail, l’humiliation sociale des classes populaires et moyennes ne sera pas toujours supportable.

Chassons la domination de nos têtes
Les puissants n’attendent qu’une chose, que nous les laissions seuls engloutir le gâteau. Le premier travail que nous devons faire est de lutter contre les mécanismes qui nous conduisent à intérioriser l’ordre social et à laisser faire en déclarant forfait avant de jouer. Pour faire accepter les inégalités, rien de tel que de faire en sorte que ceux qui en sont les victimes s’estiment destinés à n’occuper que la place que la société leur assigne. En intériorisant ces inégalités, ceux qui les subissent collaborent inconsciemment au processus. Cela n’a rien de nouveau, c’est l’objet du Discours de la servitude volontaire écrit par Étienne de La Boétie en… 1574. Évidemment, lutter est plus facile à dire qu’à faire : de nombreux obstacles se dressent devant nous qui sont autant de bonnes raisons de nous faire baisser les bras. Il ne suffit pas de se prendre tout seul par la main pour avancer, et les discours sur la réussite individuelle sont souvent de belles paroles simplistes. Ce n’est pas une raison pour nous laisser faire.

Louis Maurin, directeur de l’Observatoire des inégalités. Auteur notamment de Encore plus ! Enquête sur ces privilégiés qui n’en n’ont jamais assez, Plon, mars 2021.

Texte extrait de Réduire les inégalités, c’est possible ! 30 experts présentent leurs solutions, sous la direction d’Anne Brunner et Louis Maurin, Observatoire des inégalités, novembre 2021.

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Réduire les inégalités, c’est possible ! 30 experts présentent leurs solutions, sous la direction d’Anne Brunner et Louis Maurin, Observatoire des inégalités, novembre 2021.
128 pages.
ISBN 978-2-9579986-0-9
10 € hors frais d’envoi.
Également disponible en version numérique à télécharger.
En cas de difficultés financières, vous pouvez demander l’envoi gratuit de l’ouvrage.

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Photo / © Cyril Chigot


[1Ce texte reflète l’opinion de son auteur seul et non de l’ensemble des membres de l’Observatoire des inégalités. Ces propositions rejoignent celles développées par une partie des auteurs de l’ouvrage Réduire les inégalités, c’est possible ! 30 experts présentent leurs solutions, sous la direction d’Anne Brunner et de Louis Maurin, Observatoire des inégalités, novembre 2021.


Date de première rédaction le 26 juillet 2006.
© Tous droits réservés - Observatoire des inégalités - (voir les modalités des droits de reproduction)

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