Questions clés

Inégalités : pourquoi les données manquent

Équité du système judiciaire, chômage selon la couleur de peau, nombre de riches... En matière d’inégalités, les zones d’ombre de la statistique publique restent immenses. Pourtant, sans données fiables, tous les commentaires restent permis.

Publié le 28 mai 2026

https://www.inegalites.fr/Inegalites-pourquoi-les-donnees-manquent - Reproduction interdite


En matière d’inégalités, comme dans bien d’autres domaines, l’observateur est comme le passant qui a perdu ses clés dans la nuit et qui les cherche sous le lampadaire allumé : nous sommes portés à observer là où la lumière des statistiques publiques éclaire. Les choix de l’Insee – et des administrations des grands ministères (Économie, Éducation, Travail et Santé notamment), également grandes pourvoyeuses de données nationales – sont décisifs pour déterminer ce dont on peut parler, ou pas. Tout se joue au cœur de cet appareil, orienté par le Conseil national de l’information statistique (Cnis) qui préside au choix des indicateurs publiés.

L’une des raisons de la création de l’Observatoire des inégalités était de chercher à combler un vide laissé par l’appareil public en matière d’inégalités. Depuis 2003, des progrès ont été faits, essentiellement dans le domaine de la connaissance des revenus. Par exemple, l’Insee diffuse des données détaillées sur les revenus au sein des communes, notamment des taux de pauvreté.

Il n’empêche que les lacunes demeurent immenses. Par exemple : le lien entre le chômage et la couleur de peau. Le fait d’être Noir ou Blanc n’est pas équivalent sur le marché du travail, mais aucune donnée ne permet de mesurer au niveau national l’ampleur de l’impact de la couleur de la peau, ni de faire la part des choses entre l’effet du milieu social, du diplôme et de la discrimination raciale dans ce domaine.

On pourrait dresser une longue liste de domaines essentiels où, faute de données récentes, il est très difficile de connaître le niveau des inégalités. On ne sait ainsi pas dire si la justice traite de la même manière les personnes accusées, quels que soient leurs niveaux de diplôme, de revenu, la couleur de leur peau, etc. On ne sait pas dire non plus comment sont réparties les tâches domestiques entre les femmes et les hommes, la dernière enquête datant de… 2010 [1]. On ne dispose que de données très rudimentaires sur les conditions de logement, qui datent de 2020.

On ne sait pas répondre à ces questions pour de nombreuses raisons. D’abord, parce que la mesure fait débat. Établir des fichiers de personnes en fonction de la couleur de leur peau n’a rien de simple, et les oppositions sont vives autour de ce que l’on appelle les « statistiques ethniques ». Ensuite, parce que cette mesure est complexe ou très coûteuse. Ainsi, évaluer le taux de chômage dans un quartier n’est pas facile à réaliser car on ne dispose pas d’enquêtes détaillées sur l’emploi à cette échelle géographique. On pourrait recueillir des données auprès de très larges échantillons locaux, mais cela demanderait des moyens très importants.

Dans certains cas, enfin, on fait le choix de ne pas mesurer. Ces choix reflètent la demande exprimée par la société à travers de très nombreux canaux (chercheurs, médias, élus, etc.) et son interprétation par les dirigeants de la statistique publique. Ainsi, l’Insee ne réalise plus d’enquêtes sur les départs en vacances, parce qu’il « n’y a pas de demande sociale », selon l’institut. Officiellement, personne ne réclame ces données qui pourtant aideraient à mieux comprendre la société et à agir. De la même façon, les données de la principale enquête sur les conditions de vie des ménages, autrefois très détaillées, ont, dans la plus grande indifférence, été réduites d’année en année, pour se restreindre à quelques éléments qui visent à mesurer les privations des plus pauvres.

Inversement, on a progressé dans la connaissance des revenus ces dernières années parce qu’un ensemble d’acteurs, des médias comme des chercheurs, ont fait pression pour en savoir plus. Dans ce domaine, le travail de l’économiste Thomas Piketty [2] a été décisif. Certaines données manquent encore, notamment sur les hauts revenus et sur l’héritage : parce que ce n’est pas simple d’un point de vue statistique, mais aussi parce que les plus favorisés font pression pour ne pas livrer d’informations.

L’appareil statistique est lacunaire, mais il faut reconnaître que la plupart des commentateurs se contentent de ce qui existe, sans se poser trop de questions. Ce qui ne se mesure pas peine à exister dans le débat public, ce qui laisse toute la place aux idées préconçues ou aux dénégations.

Faute d’éclairage, rien n’empêche cependant d’aller chercher une lampe de poche et partir à la recherche de ce qui existe. C’est une grande partie du travail de l’Observatoire des inégalités. C’est ainsi, par exemple, que nous avons réussi, avec l’aide de chercheurs, à publier, pour la première fois en France en 2020, un seuil de richesse et la part de riches dans la population française. Ou que nous avons mis en place un outil permettant d’observer le nombre de ménages pauvres dans la population française à un niveau territorial extrêmement fin (des carrés de 200 mètres de côté). De nombreuses données existent mais elles sont perdues au milieu d’autres, dans des documents inaccessibles pour les citoyens et présentées de manière trop complexe. Ce travail de vulgarisation révèle des informations et contribue au débat.

Louis Maurin


Photo / CC0 domaine public


[1] Une nouvelle enquête est en cours en 2026, seize ans après.

[2] Les hauts revenus en France au XXe siècle : inégalités et redistributions, 1901-1998, Thomas Piketty, Grasset, 2001. Voir aussi le World Inequality Database sur wid.world.

L’Observatoire des inégalités a besoin de vous

L’Observatoire des inégalités est indépendant, il ne dépend pas d’une institution publique. Il n’accepte ni la publicité ni le financement de grandes entreprises.

Nous sommes financés principalement par les dons de milliers de personnes qui nous soutiennent ponctuellement ou régulièrement.

Avec votre soutien, nous continuerons de produire une information de qualité et à la diffuser en accès libre. Chaque contribution, grande ou petite, compte. C’est le moment de nous aider. Merci.


Faire un don
Date de première rédaction le 6 décembre 2018.
© Tous droits réservés - Observatoire des inégalités - (voir les modalités des droits de reproduction)