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Comment mesurer les inégalités de revenu ?
le 26 novembre 2009
Comment s’y prendre pour mesurer les inégalités dans le domaine des revenus ? Un petit tour d’horizon des outils par Louis Maurin, directeur de l’Observatoire des inégalités.

1- Les différentes mesures du revenu

Avant de mesurer les inégalités, il faut se mettre d’accord sur ce que l’on appelle « revenu ». Ce n’est pas si simple que cela car il existe différentes sources et différentes définitions.

Les différentes sources de revenu

Pour la grande majorité des salariés, le revenu est ce qui figure au bas de la fiche de paie, le salaire net. Sur ce point, l’enquête réalisée chaque année auprès des entreprises par l’Insee - Déclarations automatisées de données sociales, DADS - fournit des éléments [1]. Les données détaillées ne sont cependant disponibles que pour les établissements de plus de 20 salariés, hors fonction publique. Pour combler ce manque, on utilise alors parfois les données de l’enquête « emploi », dans laquelle l’Insee interroge tous les ans les salariés : mais il s’agit alors de montants déclarés, et souvent mal estimés notamment en France…

Les salaires ne sont pas la seule source de revenu. Une partie des actifs vendent des prestations : honoraires des médecins ou bénéfices des commerçants par exemple. Certains ménages disposent de biens dont ils tirent rémunération, les revenus du patrimoine : loyers perçus par les propriétaires qui louent des biens immobiliers, dividendes et intérêts reçus par les détenteurs d’actions ou d’obligations, etc. Enfin, les retraités, les chômeurs et les plus démunis perçoivent des revenus issus du système d’assurances sociales ou de solidarité.

Du revenu brut au niveau de vie : prendre en compte les impôts et la taille des familles

Le revenu (ou revenu dit "primaire", avant redistribution) est l’ensemble des ressources d’un ménage [2]ou d’une personne : les salaires, mais aussi les autres formes de revenu comme les prestations sociales ou les revenus de placements financiers, de l’immobilier, etc.

Le revenu dit disponible (selon la définition de l’Insee) est le revenu déclaré aux impôts moins les impôts directs (ceux qui sont payés directement au Trésor public, et non par l’intermédiaire d’un achat par exemple, comme la TVA). Quatre impôts directs sont pris en compte par l’Insee : l’impôt sur le revenu, la taxe d’habitation et les contributions sociales généralisées (CSG) et contribution à la réduction de la dette sociale (CRDS). L’Insee y ajoute ensuite les prestations sociales.

Le niveau de vie : c’est le revenu disponible mais par individu. On ne vit pas de la même façon avec 1 000 euros seul ou avec une famille de 4 enfants. Mais chaque personne d’un ménage ne réduit pas de la même façon le niveau de vie : un bébé ne consomme pas autant qu’un adulte. On divise donc par un système de parts, que l’on appelle des "unités de consommation". Ces unités sont généralement calculées de la façon suivante : 1 part (donc une unité de consommation) pour le premier adulte du ménage, 0,5 pour les autres personnes de 14 ans ou plus et 0,3 pour les enfants de moins de 14 ans. On remarquera que ces parts sont proportionnelles au revenu des ménages : l’Insee se conforme à la réalité, un enfant de riche coûte plus cher à entretenir qu’un enfant de pauvre…

2- Les outils de la mesure

Une fois que l’on a déterminé le revenu, il existe plusieurs façons de mesurer les écarts. Qui peuvent aboutir à des conclusions différentes.

Les "déciles" : des histoires de tranches bien rangées

Pour mesurer les inégalités, on utilise souvent un système de tranches : on classe les ménages en fonction de leurs revenus et on regarde combien gagnent les tranches les plus hautes par rapport aux tranches les plus basses. Bref : on découpe la population en tranches rangées par ordre croissant. Au passage, le mot "population" doit se comprendre au sens des statisticiens, pour qui un groupe de pommes constitue une "population". Dans notre cas, notre "population", est constituée soit de ménages, soit d’individus.

Quand on découpe non pas les pommes mais notre population en tranches de 10 %, on obtient ce que l’on appelle des "déciles". Si on la découpe en fonction du niveau de salaire, notre décile est le niveau de salaire qui sépare chaque tranche, de 10 % en 10 %. Le premier décile des salaires, c’est donc le niveau [3]de salaire pour lequel 10 % de la population touche moins. Alors, logiquement, 90 % touche plus. Le deuxième, c’est le niveau de salaire pour lequel 20 % touchent moins (et donc 80 % touchent plus). Pour aller plus vite, les statisticiens écrivent parfois « D1 », pour le premier décile, « D2 » pour le second, et ainsi de suite.

Rien n’oblige à découper des tranches de 10 %. Une tranche de 1 % est un centile. Une tranche de 20 % un quintile (20 % = un cinquième). Une tranche de 25 % un quartile (25 % = un quart), etc. Un autre découpage connu est la médiane : on divise simplement la population en deux, la moitié au-dessus, la moitié au-dessous. Tous ces découpages sont regroupés sous le nom savant de "fractiles", qui signifie seulement "n’importe quel type de tranche".

Le rapport interdécile : l’outil le plus utilisé

En quoi notre découpage nous intéresse-t-il pour mesurer les inégalités ? Il permet de rapporter le niveau d’une tranche sur une autre. Le plus souvent, on rapporte D9 à D1, et on appelle ça le "rapport interdécile". Qu’est-ce que c’est ? D9 = neuvième décile. Et donc (pour des revenus) 90 % gagnent moins, 10 % gagnent plus (voir le paragraphe précédent). C’est le niveau de revenu qui sépare les 90 % du bas aux 10 % du haut. D1, c’est le premier décile. Et donc, 10 % gagnent moins, 90 % gagnent plus. Notre D9/D1 rapporte le niveau de revenu minimum des 10 % les plus riches au revenu maximum des 10 % les plus pauvres. Ce rapport interdécile est l’indicateur qui est largement le plus utilisé. Il a un grand mérite, celui de la - relative - simplicité.

L’écart interdécile : un outil ignoré

Dans l’immense majorité des cas, on mesure l’inégalité de revenu de façon relative en utilisant le rapport interdécile, sans jamais évoquer les inégalités de revenu absolues : la différence en euros entre les revenus des plus riches et ceux des plus pauvres. Pourtant, l’outil est au moins aussi intéressant : on mange bien avec des euros et non des pourcentages. Pour le commun des mortels, l’inégalité se mesure bien en euros par mois et non autrement.

Voyons le problème de façon plus précise, et pour cela il faut faire un tout petit calcul. Quand chacune des tranches augmente en pourcentage de la même valeur, admettons 10 %, les inégalités ne varient pas. Pour le comprendre, prenons un exemple fictif. Le premier décile (donc le niveau qui sépare les 10 % les plus pauvres du reste) est égal à 1 000 € par mois. Le neuvième décile (limite entre les 90 % les moins riches et les 10 % du dessus) est égal à 10 000 € par mois. Le rapport D9/D1 = 10 000 divisé par 1 000 = 10. Si les deux tranches augmentent de 10 %, notre premier décile = 1000 + 100 = 1 100. Le neuvième = 10 000 + 1 000 = 11 000. Et donc notre rapport est de 11 000 sur 1 100, il n’a pas changé, toujours égal à 10. Oui mais voilà, au passage on a observé qu’en euros, 10 % de 10 000 = 1 000 euros, et 10 % de 1 000 € = 100 euros.

Conclusion : tout le monde est augmenté de 10 %, tout va bien. Sauf que dans le premier cas les plus aisés ont engrangé 1 000 euros de plus, les plus pauvres 100 €. Ce qui n’est pas la même chose pour mettre du beurre dans les épinards. Les inégalités en euros, absolues, ont augmenté de 900 euros. Ce n’est pas rien.

Les limites de ces indicateurs

Aucun des ces indicateurs n’est a priori meilleur. Ils mesurent simplement de façon différente les inégalités. Mais ils ont des défauts communs. A chaque fois, on prend deux niveaux de revenu à deux points précis de la distribution. Du coup, on ne dit rien de ce qui se passe à côté. Ainsi, les valeurs de D9 et de D1 peuvent très bien rester inchangées si seuls les revenus des 1 % les plus riches progressent. On dira que les inégalités n’ont pas évolué, alors qu’en pratique les plus riches se sont enrichis. Dans notre exemple, si le revenu des 1 % les plus riches passe de 25 à 50 000 euros, quel que soit l’indicateur, le rapport ou l’écart interdécile, on n’y voit que du feu. Et pourtant, on ne peut pas dire que les inégalités n’ont pas augmenté. Il se passe bien sûr le phénomène inverse si les revenus des 5 % les plus pauvres s’accroissent : les inégalités se réduisent, mais on ne le voit pas.

Les indicateurs qui font la synthèse

Pour remédier aux limites des rapports ou des écarts interdéciles, les scientifiques font des calculs encore plus compliqués. Dont on vous épargnera l’essentiel... Le plus connu des indices est le coefficient de Gini (inventé par Corrado Gini, un statisticien italien). L’exercice consiste à comparer l’écart entre la distribution des revenus à un moment donné et une situation théorique d’égalité. Plus l’indice est proche de zéro, plus on s’approche de l’égalité (tous les individus ont le même revenu). Plus il est proche de un, plus on est proche de l’inégalité totale (un seul individu reçoit tous les revenus). On peut ainsi faire un état des lieux de la répartition des revenus qui prenne en compte ce que gagne chaque fraction et non simplement des déciles : l’indice de Gini est sensible à toutes les évolutions.

Ce type d’indice a tout de même deux inconvénients. D’abord, il est moins immédiat : dire que l’inégalité est passée de 0,22 à 0,26 n’est pas très parlant au commun des mortels. Ensuite il faut pour le calculer connaître de façon très précise la distribution des revenus. Ce qui n’est pas le cas dans de très nombreux pays…

Conclusion

Il n’existe pas de mesure objective des inégalités ou de la pauvreté. Tout outil est une construction, réalisé à partir de normes que se fixent les statisticiens. Est-ce à dire que l’on peut faire dire ce que l’on veut aux chiffres ? Certainement pas, mais pour bien comprendre un phénomène social, il faut bien maîtriser les outils qui servent à le mesurer, leurs avantages comme leurs inconvénients. Or le débat public sur ce sujet est la plupart du temps d’une rare… pauvreté ! L’outil a bien une portée politique, parfois mal maîtrisée, mais c’est une autre histoire…

Pour en savoir plus : notre rubrique Revenus.

Source photo : LordFerguson



[1] L’ensemble des données détaillées est disponible sur le site de l’Insee

[2] Un ménage est déterminé en fonction du logement, il peut regrouper une personne seule, une famille, plusieurs adultes, etc.

[3] Attention une erreur qui est souvent faite est d’appeler décile, l’ensemble de la tranche. Non : un décile, c’est bien la valeur qui sépare deux tranches. On mesure parfois le niveau de vie moyen à l’intérieur d’une tranche, mais ce n’est pas le niveau de vie du « décile » par exemple.