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Le long chemin vers l’égalité professionnelle

Points de vue 5 mars 2013

La forte progression du salariat féminin n’a pas débouché sur une égalité professionnelle. Pas plus qu’elle ne s’est accompagnée d’une redéfinition des rôles dans la famille. Le point de vue de Hélène Périvier, économiste à l’OFCE. Extrait du hors-série poche Alternatives Économiques « Les inégalités en France ».

Femmes et hommes

Les décennies 1960, 1970 et 1980 ont connu une augmentation massive du salariat des femmes. L’accès au marché du travail a été incontestablement une source d’émancipation. Pour autant, cette progression n’a pas conduit à l’égalité professionnelle, et depuis le milieu des années 1990, nous assistons plutôt à un statu quo inégalitaire. Comment expliquer que nous nous soyons arrêtés au milieu du gué ? L’égalité entre les sexes serait-elle introuvable ? Malgré les bouleversements socioéconomiques des XXe et XXIe siècles, un phénomène résiste encore et toujours, se recomposant au fil des changements économiques et sociaux : la division sexuée du travail.

Les femmes surreprésentées dans les secteurs les moins rémunérateurs

Les pays dans lesquels les femmes sont les plus actives sont aussi ceux dans lesquels le marché du travail est le plus segmenté selon le sexe. Aujourd’hui en France, 98 % des employés de maison ou encore 80 % des caissiers et agents de distribution sont des femmes. Les femmes sont surreprésentées dans les secteurs de l’éducation, du social, du soin aux personnes… En caricaturant à peine, on peut dire qu’elles font les mêmes tâches qu’auparavant, lorsque beaucoup d’entre elles étaient « au foyer », mais cette fois-ci, hors de la famille et en échange d’une rémunération. La garde des jeunes enfants est illustrative de ce point : des femmes qualifiées recourent aux services de femmes moins qualifiées pour s’occuper de leurs enfants pendant leur journée de travail. Inversement, seuls 20 % des informaticiens sont des femmes, ou 34 % des ouvriers dans la manutention.

Les possibilités de choix de métiers sont moins larges pour les femmes que pour les hommes. En outre, les secteurs dans lesquels évoluent les femmes sont moins rémunérateurs que ceux dans lesquels évoluent les hommes. Cette hiérarchie de rémunération des secteurs féminins et masculins peut se comprendre à l’aune de ce que l’anthropologue Françoise Héritier appelle la « valence différentielle des sexes » : construction sociale, qui implique une opposition binaire, systématique et hiérarchique entre féminin et masculin. Comment expliquer que le secteur du social soit si peu rémunérateur alors qu’il est de plus en plus le point névralgique de nos sociétés (s’occuper des personnes âgées, des malades, des enfants…) ? Sa dévalorisation en fait un repoussoir pour les hommes, et en amont pour les garçons qui désertent les formations professionnelles du type « sanitaire et social ». Cette segmentation de l’emploi explique un tiers de l’écart de salaire entre les sexes. Ainsi l’image d’un marché du travail comme institution émancipatrice pour les femmes doit être relativisée, parce que la division sexuée du travail s’est reconstituée dans la répartition des métiers entre les sexes.

Une place au travail liée à celle dans la sphère domestique

De même, le salariat des femmes ne s’est pas accompagné d’une redéfinition des rôles dans la famille. Le nouvel ordre économique n’a pas été porteur d’un nouvel ordre sexué. Les femmes réalisent 80 % des tâches domestiques et familiales ; sur elles reposent donc encore le fonctionnement de la famille. C’est parce que les possibilités d’externalisation du travail domestique se sont étendues que le temps de travail domestique des femmes s’est réduit (recours à la livraison à domicile, aux repas déjà préparés) ; la participation des hommes aux tâches domestiques reste quant à elle d’une effroyable stabilité, comme le montre la dernière enquête Emploi du temps de l’Insee.

Du coup, les femmes sont moins actives sur le marché du travail que les hommes et ont des profils de carrière discontinus liés à la formation de la famille : l’arrivée des enfants pèse sur leur investissement dans l’emploi et affecte leur évolution professionnelle. Elles sont plus concernées par le temps partiel que les hommes. Qu’il soit pris pour raisons familiales ou qu’il corresponde à du sous-emploi, le caractère sexué du temps partiel en fait un frein majeur de l’égalité professionnelle entre les femmes et les hommes. Il entérine l’idée de la femme comme « travailleuse secondaire », et l’homme « pourvoyeur principal de ressources » : on est donc passé du modèle de « Monsieur Gagne-pain et Madame Aufoyer » à celui de « Monsieur
Gagnepain et Madame Gagnemiettes ». Le temps de travail explique presque la moitié de l’écart de salaire entre les sexes.

Les femmes qui ne se conforment pas à ce nouveau modèle familial, en conservant des trajectoires professionnelles identiques à celles des hommes, sont sanctionnées pour cette transgression : elles n’ont pas un accès aux postes à responsabilité, et leur salaire est marqué du sceau de leur sexe. De même les hommes qui transgressent les normes de genre, en prenant par exemple un congé parental pour s’occuper de leur jeune enfant, sont pénalisés et se heurtent à l’incompréhension des équipes dirigeantes. Ils sont perçus comme moins investis dans leur carrière que leurs collègues et sont stigmatisés. Le pouvoir émancipateur du marché trouve donc également ses limites dans la sphère domestique.

Il n’y aura pas d’égalité tant que la division du travail, travail entendu au sens large, restera sexuée. « Le privé est politique », disait le slogan féministe des années 1970 ; c’est aussi une affaire économique. Passer à un système économique porteur d’égalité exige de repenser la valeur du travail. Il est certain que pour repousser ce puissant organisateur économique et social qu’est le genre, il va nous falloir innover.

Cet article est adapté de « La division sexuée du travail et l’émancipation des femmes sont-elles compatibles ? », par Hélène Périvier, revue Forum n° 2, 2012.

Extrait de Alternatives Economiques Poche « Les inégalités en France » n° 056- septembre 2012. En vente sur le site du magazine Alternatives Economiques.


Date de première rédaction le 5 mars 2013.
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