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« Les stéréotypes légitiment les inégalités sociales », entretien avec Virginie Bonnot, psychologue sociale.

Entretiens 6 février 2015

Les stéréotypes contribuent à la production et au maintien des inégalités dans notre société. Comment influencent-ils nos comportements ? Entretien avec Virginie Bonnot, enseignante-chercheuse en psychologie sociale à l’Institut de Psychologie de l’Université Paris Descartes.

Femmes et hommes

Comment définissez-vous les stéréotypes ? Comment fonctionnent-ils ?

Un stéréotype, c’est une croyance qui est partagée par les personnes, les membres d’une société sur les attributs, les caractéristiques personnelles, les comportements que sont censés posséder ou produire les personnes qui appartiennent à un même groupe. On va attribuer aux membres de ce groupe cet ensemble de caractéristiques qui seront considérées comme typiques du groupe.

Les stéréotypes sont des croyances ? Ils ne reposent pas sur une part de réalité ?

Il y a toujours ce débat : est-ce la réalité qui produit ces croyances sur les caractéristiques des uns et des autres ou est-ce que ce sont ces croyances, ces représentations, qui façonnent la réalité ? Le fonctionnement « normal » d’un individu le conduit à catégoriser son environnement ce qui lui permet de le simplifier. Que ce soient les objets, les gens, n’importe quel élément auquel on est confronté, on va avoir tendance à chercher à les mettre dans des cases parce que ça nous permet tout simplement de fonctionner avec la réalité. Savoir qu’une chaise est une chaise nous permet de savoir comment réagir, comment on s’en sert. Cela marche de la même façon pour les personnes. Simplement, pour les personnes, on a tendance à rajouter des caractéristiques en termes de traits de personnalité, de comportements et à les considérer comme naturelles, alors qu’elles sont souvent le produit de ce que la société nous pousse à croire, à considérer. Finalement, il n’est pas très important de savoir quelle est la cause et quel est l’effet : les recherches montrent que les stéréotypes influencent nos comportements et la façon dont nous nous percevons, mais également que l’on peut en contrer les effets, et c’est ça qui, à mon sens, est important.

Le stéréotype est donc quelque chose de très très ancré, et tout le monde a des stéréotypes (par exemple qui n’a pas de stéréotypes concernant les Belges ou les Anglais ?) ; seulement certains d’entre eux ont des conséquences dramatiques pour les membres des groupes qui en sont victimes. Les combattre n’est pas chose facile à partir du moment où on est dans une société qui véhicule un certain nombre de ces stéréotypes. C’est pourquoi ils ont un pouvoir particulièrement important.

Et aussi parce qu’ils nous sont transmis depuis le plus jeune âge…

Oui, par l’école, les parents, puis les médias et les organisations que l’on fréquente plus tard, comme par exemple, les lieux où l’on étudie, où l’on travaille, en fait tous les lieux où nous sommes socialisés. On intègre les normes, les valeurs de ces milieux. Les stéréotypes peuvent en faire partie. A l’inverse, si le milieu dans lequel on évolue les rejette, cela va atténuer les idées reçues, que nous en soyons les auteurs ou les victimes. Par exemple, dans le cadre d’une expérience, j’ai soumis des étudiantes à un test de statistiques (présenté comme une évaluation du niveau des étudiantes et étudiants) après lequel elles étaient amenées à penser soit que « dans cette faculté, les étudiants pensent que les femmes et les hommes sont aussi bons en maths », soit que « dans cette faculté, les étudiants pensent que les femmes sont moins bonnes ». Quand l’environnement apparaît inégalitaire (« dans cette faculté, les étudiants considèrent que les hommes sont plus compétents que les femmes »), les femmes adhèrent plus au stéréotype, se perçoivent comme moins compétentes en mathématiques, et réalisent de moins bonnes performances que lorsque l’environnement se révèle plus égalitaire.

Cela montre aussi l’influence des stéréotypes sur nos comportements…

Une première hypothèse, celle de l’intériorisation des stéréotypes, permet d’expliquer leur impact sur nos comportements. Elle se produit par exemple quand les femmes ont à ce point intégré la croyance selon laquelle elles seraient moins bonnes en maths qu’elles se croient elles-mêmes moins compétentes dans cette matière. Et dès lors qu’on se considère moins bon en mathématiques, on va effectivement obtenir de moins bonnes performances. Pour reprendre l’exemple de nos étudiantes en psychologie, elles arrivent avec d’emblée l’idée qu’elles ne sont pas faites pour les statistiques, qu’elles ne sont pas bonnes. Elles pensent « ça m’ennuie, je ne suis pas bonne, je ne vais pas y arriver » : cette « rumination », on appelle ça des « pensées interférentes », empêche la personne de se concentrer complètement sur ce qu’elle est en train de faire. Ce sont des doutes qui viennent finalement interférer avec la concentration sur la tâche en elle-même.

Mais une autre théorie, celle de la menace du stéréotype, propose que, même en l’absence d’intériorisation, chez des femmes qui rejettent complètement le stéréotype ou qui considèrent qu’il ne s’applique pas à elles, celui-ci peut faire des dégâts. En effet, certains contextes peuvent les amener à penser qu’elles seront potentiellement jugées par le biais de ce stéréotype. Par exemple, dans les écoles où elles sont peu représentées, le fait de passer un examen entourées de garçons peut avoir un effet délétère parce qu’elles peuvent penser que leurs performances vont être comparées à celles des garçons. Ce type de contexte peut conduire à une baisse de leurs performances alors même que dans d’autres contextes elles obtiendraient les mêmes résultats que les garçons.

Mais pourquoi donc se conformer à un stéréotype alors même qu’il est dévalorisant ?

Pour les individus, il est nécessaire de pouvoir expliquer sa place, son statut dans la société et de pouvoir justifier les rapports sociaux qui s’observent. C’est ce qu’on nomme la théorie de la justification. Pour les membres des groupes défavorisés, il faut trouver un moyen d’expliquer pourquoi leur statut est moins bon que celui des autres. Sinon, ce serait assez inconfortable de vivre dans une société où on a conscience d’être dans une position inférieure et de ne pas pouvoir la rationaliser. Les stéréotypes négatifs tirent leur force de légitimation des inégalités sociales, de leur complémentarité avec des stéréotypes positifs. Si les groupes défavorisés étaient uniquement la cible de stéréotypes négatifs, il y aurait un risque à un moment donné d’une sorte de révolte, de prise de conscience entraînant une volonté de sortir de cette hiérarchie. Il existe donc les pendants positifs aux stéréotypes négatifs. On va ainsi attribuer au groupe à la fois des caractéristiques négatives mais aussi des caractéristiques positives. Par exemple pour les femmes, on va dire « elles ne sont pas bonnes en logique, en raisonnement, elles ne s’affirment pas », mais par ailleurs « elles sont chaleureuses, douées pour les relations sociales, bienveillantes avec autrui », etc. Et c’est parce que coexistent finalement ces deux stéréotypes que les femmes, certes désavantagées d’un côté, se sentent avantagées par ailleurs.

Sauf que, bien sûr, les atouts qui sont attribués aux femmes ou aux groupes défavorisés en général, sont plutôt des attributs qui sont moins valorisés socialement. Etre chaleureuse ne mène pas aux carrières les plus prestigieuses et rémunératrices. Tandis que dénigrer les compétences des femmes en logique et en mathématiques contribue à freiner leurs compétences dans ces domaines qui mènent aux carrières encore considérées comme les plus prestigieuses. Le fait qu’il y ait ces croyances à la fois positives et négatives permet, au final, que chacun se sente à sa place et ne remette pas en cause l’ordre social tel qu’il est établi. Les stéréotypes constituent ainsi des outils de légitimation des inégalités sociales.

Propos recueillis par Nina Schmidt.

Photo / DR


Date de première rédaction le 6 février 2015.
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