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« Entre Roubaix et Neuilly-sur-Seine, le terme « inégalités » n’a pas du tout le même sens. » Entretien avec Hervé Guéry du Compas

Entretiens 2 novembre 2011

Selon les villes, la forme que prennent les inégalités de revenus ne sont pas les mêmes. Les explications de Hervé Guéry, directeur du Compas, spécialiste de l’analyse des données sociales locales.

Territoires Revenus

Comment expliquer qu’au palmarès des inégalités on retrouve côte à côte Roubaix et Paris ?

La question de l’instrument de mesure est essentielle. L’indice de Gini est un outil performant mais qui ne tient pas compte du type de distribution des revenus sur le territoire concerné. Un même indice peut signifier une répartition très différente des revenus. Entre Roubaix et Paris, voire Neuilly-sur-Seine, il n’est pas besoin d’être un spécialiste pour comprendre que le terme « inégalités » n’a pas du tout le même sens. A Neuilly, nous avons une inégalité de revenus avec très peu (s’ils existent !) de ménages à faible niveau de vie. Les inégalités se mesurent entre ménages aisés, si l’on compare à la distribution des revenus nationale. A Roubaix, nous observons un même résultat, mais avec des niveaux de vie qui sont très faibles au regard de la situation nationale.

Ainsi, faire partie des 10 % les plus riches à Neuilly exige de disposer d’un niveau de revenus par unité de consommation (en fonction de la composition des ménages) qui est de 100 000 euros annuels supérieur à la situation identique à Roubaix ! A l’opposé, le niveau de revenu maximal pour faire partie des 10 % les plus pauvres est de 10 000 euros supérieur à Neuilly (au regard de Roubaix). A Neuilly, l’indice de Gini décrit une inégalité de revenus au sein de la commune entre ménages aisés. A Roubaix, nous sommes dans une situation inverse. Paris ressemble plus à Neuilly qu’à Roubaix évidemment, mais avec moins de très très riches.

Ainsi, nous ne sommes pas sans ignorer que les écarts de revenus entre ménages aisés sont très importants. Entre les 5 % les plus riches et le dernier 1 % des plus riches il y a beaucoup plus d’écarts qu’entre les 10 % les moins riches et les 5 % les plus riches. L’indice de Gini mesure ces inégalités de la même manière à Neuilly comme à Roubaix. C’est pourquoi la lecture des écarts absolus de revenus - entre les 10 % les plus riches et les 10 % les plus pauvres - donne une vision totalement différente. Cette fois-ci, Roubaix devient la ville où les écarts de revenus sont les plus faibles alors que Neuilly caracole toujours en tête. Ce deuxième indicateur, la mesure des écarts inter-déciles, me semble plus juste que l’indice de Gini afin de comprendre comment une ville peut vivre ses inégalités.

Quelles sont les caractéristiques des villes les moins inégalitaires ?

La mesure des inégalités est liée à l’outil de mesure. Si l’on prend l’écart entre les 10 % les plus riches et les 10 % les plus pauvres, l’analyse sera différente qu’avec l’indice de Gini. Il est difficile d’opérer une analyse explicite de ces caractéristiques, car l’origine est toujours historique, liée aux moteurs de développement de la ville. En prenant l’indicateur d’écart entre les 10 % les plus riches et les 10 % les plus pauvres, pour une grande part, il s’agit de villes où l’industrie a été ou est prédominante, avec par conséquent une offre de logements permettant aux ouvriers de se loger dans les villes centres. Dès lors, la population favorisée s’est souvent positionnée dans les communes périphériques, plus loin des industries et de leur pollution, ou alors plus loin des populations ouvrières. Le type d’habitat s’est adapté à la demande locale. Il faut du temps pour rééquilibrer ces territoires. Les territoires où les écarts de revenus sont les plus faibles sont des territoires où le premier décile est souvent très faible, de même que pour le neuvième décile. Il s’agit donc de villes où les classes moyennes et supérieures sont relativement peu présentes.

Qu’est ce qui fait qu’il y a plus ou moins d’inégalités entre les villes ?

Le coût du logement contribue très fortement à expliquer qui vit où, et avec quel niveau de vie. Des territoires où il n’existe que très peu de logements sociaux, où les logements sont des logements de qualité recherchés, engendreront des inégalités en terme de revenus très importantes. A l’opposé, des territoires où la tension sur le logement est moins forte, où le logement social par son ampleur permet à une population ayant de faibles revenus de se loger, réduira les inégalités de revenus. Mais attention, avoir de faibles inégalités de revenus ne signifie pas que la population vit bien, ni l’inverse bien évidemment.

Quelle est la responsabilité des élus dans cette situation ? Que peuvent-ils faire ?

Attention, les inégalités de revenus au sein d’une commune ne sont pas, en soi, négatives ! Il n’est pas interdit de penser que si les riches et les pauvres cohabitent ensemble, c’est plutôt une bonne chose. Cela peut signifier qu’il y existe de la mixité sociale. Ensuite, le niveau des inégalités résulte de facteurs extérieurs à la commune : ce qui se passe dans les entreprises et les secteurs d’activité locaux, la valorisation de telle ou telle compétence, le chômage, les séparations des couples, etc.

Ceci dit, il est vrai qu’il faudrait observer la situation quartier par quartier : on peut avoir de la mixité au niveau global de la ville, mais des quartiers ségrégués. Il faut par ailleurs s’assurer que cet écart ne se fasse pas au détriment d’une partie de la population, par exemple des familles qui ne peuvent plus rester dans les centres-villes à cause des coûts liés au logement.

Les élus ont la responsabilité du logement sur leur territoire. Il est essentiel de soutenir les politiques de diversification de l’habitat afin de permettre à chacun de trouver sa place dans la ville et donc de diversifier la population. Réduire les inégalités de revenus ne peut se faire au sein d’une ville, mais au niveau national par la redistribution des revenus. Un élu doit surtout s’interroger sur la place qu’il donne à l’ensemble des groupes de population en fonction de leur niveau de vie et certainement éviter de reproduire des logiques de développement de quartiers trop différenciées entre des quartiers très résidentiels et inaccessibles aux populations à faibles revenus et des quartiers populaires que les ménages ayant un peu de ressources quittent.

Les logiques de tarification des services publics en fonction du niveau de revenus des habitants se systématisent. Il demeure cependant encore trop de politiques de tarifications liées au statut des personnes (par exemple être retraité, demandeur d’emploi, etc.). Mettre en œuvre une politique de tarification qui soit fondée sur le revenu, voire sur le taux d’effort, contribue à permettre à chaque citoyen de vivre la ville et d’avoir accès aux services (culture, loisirs, activités ou centres pour les enfants, cantines, etc.) et permet donc à tous les ménages de pouvoir vivre sur le territoire concerné. Tout cela relève de la décision de l’élu local.

Enfin, les effets de la réforme du financement des collectivités locales risquent d’entraîner à moyen terme des baisses relatives de ressources pour des communes ayant notamment une activité industrielle importante, notamment sous l’effet de la disparition de la taxe professionnelle et de son remplacement par une subvention fixe. Dès lors, cette baisse relative des ressources se traduira par un taux d’effort demandé aux habitants plus important et donc, dans ces territoires où les niveaux de revenus sont les plus faibles, une baisse dans l’accès aux services pour des populations plus pauvres, voire un départ des ménages plus aisés qui s’estimeraient trop « taxés » au regard des taux qu’ils pourraient observer sur d’autres intercommunalités par exemple. Les élus locaux ne sont pas responsables de ces évolutions nationales. Ils peuvent cependant être relais de ces inquiétudes auprès de leurs instances politiques ou représentatives.

Propos recueillis par Louis Maurin.


Date de première rédaction le 2 novembre 2011.
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