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Mieux mesurer les inégalités mondiales

Points de vue 25 août 2009

Face à la mondialisation ne faut-il pas de toute urgence penser les inégalités de façon globale et engager une mutation des instruments statistiques avec lesquels nous les appréhendons ? Le point de vue de Marie Duru-Bellat, sociologue, professeure à l’Institut d’études politiques de Paris.

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Face à la mondialisation ne faut-il pas de toute urgence penser les inégalités de façon globale et engager une mutation des instruments statistiques avec lesquels nous les appréhendons ? C’est ce que propose l’économiste de la Banque Mondiale Branko Milanovic depuis quelques années [1]. Combinant des données sur les revenus moyens des pays et sur les revenus au sein des pays, il classe tous les individus de la planète sur une échelle de revenus (après de savants calculs tenant compte du pouvoir d’achat notamment). Cela lui permet de dépasser les mesures classiques, celles où l’on s’arrête fréquemment, d’inégalités de revenus moyens par pays, pour appréhender des recouvrements entre pays selon les situations individuelles. Concrètement, comment se situent les personnes les plus riches des pays pauvres par rapport aux personnes les plus pauvres des pays riches ?

Au moins sur la base des données de 2002, la réponse est sans appel : il y a très peu de recouvrement entre pays. Les plus riches des pays pauvres restent plus pauvres que les plus pauvres des pays riches. Par exemple, un chômeur indemnisé en France, qui est parmi les revenus les plus faibles de notre pays est plus riche que les personnes du décile de revenu supérieur de Madagascar, même en tenant compte des écarts de prix entre les deux pays. Autre exemple, toujours sur la base des données de 2002, si on découpe les salaires par tranches de 5 %, les chinois qui se situent au niveau du ventile supérieur ont des revenus comparables aux allemands qui se situent dans le ventile inférieur. Ces calculs, dont l’auteur souligne qu’ils sont évidemment des ordres de grandeur vu les imperfections des données, rappellent si besoin en était que les inégalités de revenus entre pays restent aujourd’hui plus massives que jamais.

Un examen historique l’amène à souligner qu’alors qu’au dix-neuvième siècle, votre revenu dépendait plus de votre groupe social que du pays où vous viviez, au milieu du vingtième siècle, c’est bien plus votre pays que votre groupe social qui compte, car la période de « développement » économique qui a pris place a fortement accentué les inégalités entre pays.

Dans un texte récent inédit (juin 2009), Branko Milanovic présente un autre calcul, tout aussi suggestif. Il montre qu’environ 80 % des inégalités des revenus, à l’échelle de la planète, s’expliquent par deux caractéristiques, le pays où l’on est né et le milieu social où l’on a grandit, soit deux paramètres sur lesquels les personnes n’ont aucun contrôle. Seulement un cinquième des inégalités de revenus s’expliquent donc par la chance, la conjoncture économique et… le mérite personnel dont la portée est donc singulièrement limitée. Ceci vaut d’être souligné dans des pays riches comme le nôtre où l’idéologie méritocratique tend à diffuser l’idée que chacun est responsable de son sort, en d’autres termes que le mérite individuel règne en maître des destinées [2]. Mais il est tout aussi important de souligner que dans les pays les plus pauvres de la planète, les choses se présentent de manière encore plus brutale : pour voir sa situation s’améliorer, un individu motivé peut certes œuvrer à l’amélioration de la situation matérielle de son pays et s’efforcer de grimper lui-même dans l’échelle des revenus de son propre pays. Mais Branko Milanovic souligne que s’il est impatient, le plus efficace est d’émigrer vers un pays riche…

Les incidences politiques de cette perspective globale sur les inégalités ne sont donc pas minces. Certes, les inégalités mondiales sont encore aujourd’hui moins prégnantes qu’au sein des pays, où des individus proches se comparent et interagissent politiquement. Et au niveau mondial, personne n’est en charge politiquement des inégalités. Par conséquent, une certaine indifférence a pu prévaloir. Mais le monde devient plus intégré et les inégalités sont par ailleurs de mieux en mieux perçues ; la globalisation change les références à l’aune desquelles on se juge (relativement) pauvre. Avec quelles conséquences ? Il est difficile de le prévoir aussi précisément que les conséquences du changement climatique. Mais il est probable que les pays pauvres ne peuvent que se sentir de plus en plus pauvres, d’où des mouvements migratoires des plus rationnels, et des tensions politiques diverses dont la montée des intégrismes religieux est peut être une première illustration.

Sans compter évidemment l’indignation morale que peut soulever le constat d’inégalités aussi spectaculaires : alors que les écologistes ont su soulever des vagues d’émotion et aussi une réelle prise de conscience face aux menaces qui pèsent sur la faune et la flore de la planète, n’est–il pas aussi important de mesurer les inégalités abyssales entre êtres humains ? Il y a encore sur cette question (outre les réels problèmes de mesure) des réticences idéologico-politiques, craignant que la mise en exergue d’inégalités aussi massives conduisent à minimiser les inégalités intra-nationales ; réticences qu’il me semble urgent de dépasser, même si par ailleurs, c’est une autre question, d’aucuns souligneront que la qualité de la condition humaine, tant au niveau des pays qu’au niveau des personnes, ne se réduit pas à la mesure des revenus.

Marie Duru-Bellat, sociologue,
professeure à l’Institut d’études politiques de Paris.


[1Avec un premier ouvrage publié en 2005, Worlds Apart. Measuring international and global inequality, Princeton University Press. Nous nous appuyons ici sur un texte inédit communiqué par l’auteur « Global inequality of opportunity. How much of our income is determined at birth”, June 2009

[2Pour une analyse récente, cf. Marie Duru-Bellat, Le mérite contre la justice, Presses de Sciences Po, 2009 (à paraître) et aussi Patrick Savidan, Repenser l’égalité des chances, Grasset, 2007.


Date de première rédaction le 25 août 2009.
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