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« Les inégalités territoriales sont plus élevées qu’on ne le dit », entretien avec Eric Maurin

Entretiens 3 novembre 2004

Eric Maurin, économiste, est chercheur au groupe de recherche en économie et statistique (Gregsta, CNRS). Il vient de publier Le ghetto français, enquête sur le séparatisme social, dans la collection « République des idées » au Seuil.


L’« égalité des possibles » est-elle une manière de sortir de l’opposition entre égalité d’une part et équité ou égalité des chances d’autre part ?

Eric Maurin : Par égalité des chances, on entend généralement l’égalité de traitement des individus par les institutions d’évaluation et de sélection sociale que sont l’école ou l’entreprise par exemple. Dans un objectif de justice sociale, cette notion est insuffisante dans la mesure où elle oublie que les individus arrivent fondamentalement inégaux devant ces institutions. Chacun d’entre nous est le produit d’une histoire personnelle plus ou moins heureuse, dont il n’est pas responsable et il est profondément injuste de le nier. Pour progresser vers davantage de justice sociale, le plus difficile est de définir les causes des inégalités dans la constitution même de chaque personne. C’est un processus de long terme qui commence dans la petite enfance et se poursuit au long de l’histoire familiale notamment. On ne règlera pas le problème de l’injustice sociale simplement en rendant les mécanismes de sélection moins inégalitaires. Il faut avant tout donner les moyens aux enfants et aux individus de se construire. D’où l’égalité des possibles.

Quelle différence avec l’égalité tout court ?

L’égalité des chances oublie la part sociale au fondement de chacun de nous, l’égalitarisme tout court en oublie la part proprement personnelle, celle qui n’appartient qu’à nous, nous définit et ne se redistribue pas. C’est d’autant plus problématique que nous évoluons dans une société ou l’individu compte plus qu’avant par rapport au groupe. L’idée même de concurrence est plus répandue, le salariat est beaucoup plus proche du marché. Sans doute cela conduit à une « droitisation », à une certaine violence dans le monde du travail qui est parfois effrayante. Il me semble toutefois crucial de tenir compte de cette montée de l’individualisme pour définir nos objectifs de justice sociale, sauf à prendre le risque d’un dangereux décalage politique.

Comment se traduit concrètement l’égalité des possibles ?

Admettre qu’il faut concilier efficacité et justice ne veut pas dire qu’il faille renoncer aux politiques sociales traditionnelles, au contraire. Quand nous montrons que les conditions de logement des catégories populaires influencent le niveau scolaire de leurs enfants, concrètement, cela a des implications très précises en terme de politiques publiques pertinentes. Cela dit, il est faux de dire qu’il existe une réponse scientifique à la question du niveau de redistribution optimal. Si l’objectif est de justice sociale, la réponse sera toujours avant tout politique.

L’école est aujourd’hui au cœur des inégalités

C’est plus exactement le rapport de l’école et de la société qui me semble au cœur du problème. Dans nos derniers travaux, nous nous sommes posés la question des inégalités territoriales, de voisinage, de quartier. Nous trouvons qu’habiter un quartier où les voisins échouent à l’école est en soi un facteur d’échec scolaire. Au-delà de tous les autres facteurs, il existe bien un effet d’entraînement, de spirale de l’échec (ou du succès) scolaire. Les politiques sociales ciblées sur les quartiers pauvres pourraient avoir un effet particulièrement important sur la réussite scolaire globale dans notre pays.

Le territoire serait-il devenu un élément clé des inégalités ?

« Devenu » n’est pas forcément le mot car, contrairement à ce que l’on pourrait penser, nous n’avons pas trouvé dans nos travaux que la ségrégation spatiale avait particulièrement augmenté au cours des vingt dernières années. En revanche, nos résultats indiquent que le niveau de ségrégation est plus élevé qu’on ne le pense. En particulier, il existe finalement assez peu de différences entre la France et les Etats-Unis. Le taux d’enfants d’origine étrangère dans le voisinage d’un enfant étranger et dans le voisinage d’un enfant Français varie de un à quatre, soit un ratio très similaire à celui observé aux Etats-Unis. Le taux de chômage dans le voisinage d’un enfant dont le père est chômeur est quatre à cinq fois plus élevé que dans le voisinage d’un enfant dont le père a un emploi.

Mais outre-Atlantique on a assisté à une forte progression des inégalités de salaires

Nous avons aussi travaillé sur ce sujet. Au départ, en réagissant à l’idée selon laquelle les Etats-Unis auraient résorbé leur chômage et assuré leur croissance par la flexibilité des salaires et donc la progression des inégalités. Nous avons considéré la relation d’emploi de façon plus globale que le seul salaire, en incluant le statut, le type de contrat : c’est important car on se place dans une perspective de revenus sur le long terme. On a noté que l’éclatement des normes d’emploi, la croissance des inégalités devant la précarité de l’emploi en France avait joué un rôle symétrique à celui de l’élévation des inégalités de salaires aux Etats-Unis... Globalement, la France n’est pas plus égalitaire que les Etats-Unis, simplement les inégalités qu’elle tolère sont différentes. Les causes du chômage ou de l’atonie de sa croissance ne sont pas dans son égalitarisme.

Propos recueillis par Philippe Frémeaux et Louis Maurin
Cet article est extrait du mensuel Alternatives Economiques, n°218, octobre 2003.


Date de première rédaction le 3 novembre 2004.
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