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Comment mesurer les inégalités de revenus ?

Mesurer les inégalités 29 août 2016

Comment s’y prendre pour mesurer les inégalités dans le domaine des revenus ? Un petit tour d’horizon des outils par Louis Maurin, directeur de l’Observatoire des inégalités.


1- Les différentes définitions du revenu

Avant de mesurer les inégalités, il faut se mettre d’accord sur ce que l’on appelle le « revenu ». Ce n’est pas aussi simple qu’il y paraît car il existe différentes sources et définitions.

Les différentes sources de revenus

Pour la grande majorité des salariés, le revenu est ce qui figure au bas de la fiche de paie, le salaire net. Mais ce n’est pas la seule source de revenus. Une partie des actifs vendent des prestations : honoraires des médecins ou bénéfices des commerçants par exemple. Certains ménages disposent de biens dont ils tirent rémunération, les revenus du patrimoine : loyers perçus par les propriétaires qui louent des biens immobiliers, dividendes et intérêts reçus par les détenteurs d’actions ou d’obligations, etc. Enfin, le revenu fiscal comprend les revenus du système de protection sociale qui sont imposés, principalement les retraites, les indemnités chômage ou maladie.

Du revenu brut au niveau de vie : prendre en compte les impôts et la taille des familles

Le revenu dit « primaire » (avant redistribution) est constitué de l’ensemble des ressources imposables d’un ménage [1] ou d’une personne : les salaires, mais les revenus des non-salariés, de placements financiers, de l’immobilier, etc.

Du revenu primaire, l’Insee passe au revenu dit « disponible » : il s’agit du revenu déclaré aux impôts auquel on ajoute les prestations sociales et on retire les impôts directs (ceux qui sont payés directement au Trésor public, et non par l’intermédiaire d’un achat par exemple, comme la TVA). Quatre impôts directs sont pris en compte par l’Insee : l’impôt sur le revenu, la taxe d’habitation, les contributions sociales généralisées (CSG) et la contribution à la réduction de la dette sociale (CRDS).

Enfin, l’Insee calcule le « niveau de vie », soit le revenu disponible pour l’équivalent d’un individu. On ne vit pas de la même façon avec 1 000 euros seul ou avec une famille de quatre enfants. Mais chaque personne d’un ménage ne réduit pas de la même façon le niveau de vie : un bébé ne consomme pas autant qu’un adulte. On divise donc par un système de parts, que l’on appelle des « unités de consommation ». Ces unités sont généralement calculées de la façon suivante : 1 part (donc une unité de consommation) pour le premier adulte du ménage, 0,5 part pour les autres personnes de 14 ans ou plus et 0,3 part pour les enfants de moins de 14 ans.

2- Les outils de mesure des inégalités

Une fois que l’on a déterminé la définition du revenu, il existe plusieurs façons de mesurer les écarts, qui peuvent aboutir à des conclusions différentes.

Les « déciles » : des histoires de tranches bien rangées

Pour mesurer les inégalités, on utilise souvent un système de tranches : on classe les ménages en fonction de leurs revenus et on regarde combien gagnent les tranches supérieures par rapport aux tranches inférieures. Bref : on découpe la population en tranches rangées par ordre croissant. Quand on découpe notre population en tranches de 10 %, on obtient ce que l’on appelle des « déciles ».

Le premier décile des salaires par exemple est donc le niveau de salaire pour lequel 10 % de la population touche moins. Alors, logiquement, 90 % touche plus. Le deuxième, c’est le niveau de salaire pour lequel 20 % touchent moins (et donc 80 % touchent plus), etc. Pour aller plus vite, les statisticiens écrivent parfois « D1 » pour le premier décile, « D2 » pour le second, et ainsi de suite.

Pour aller plus loin sur les déciles : « La mesure des inégalités : qu’est-ce qu’un décile ? A quoi ça sert ? ».

Le rapport interdécile : l’outil le plus utilisé

En quoi notre découpage nous intéresse-t-il pour mesurer les inégalités ? Il permet de rapporter le niveau d’une tranche sur une autre. Le plus souvent, on rapporte D9 à D1, et on appelle ça le « rapport interdécile ». D9 est le neuvième décile : 90 % gagnent moins, 10 % gagnent plus. C’est le niveau de revenu qui sépare les 90 % du bas aux 10 % du haut. D1 est le premier décile : 10 % gagnent moins, 90 % gagnent plus. Notre D9/D1 rapporte le niveau de revenu minimum des 10 % les plus riches au revenu maximum des 10 % les plus pauvres. Ce rapport interdécile est l’indicateur qui est le plus souvent utilisé. Il a un grand mérite, celui de sa - relative - simplicité.

L’écart interdécile : un outil ignoré

Dans l’immense majorité des cas, on mesure l’inégalité de revenu de façon relative en utilisant le rapport interdécile, sans évoquer les inégalités de revenus absolues c’est-à-dire la différence en euros entre les revenus des plus riches et de ceux des plus pauvres. Pourtant, l’outil est tout autant intéressant : on mange bien avec des euros et non avec des pourcentages. Pour le commun des mortels, l’inégalité se mesure bien en euros par mois et non autrement.

Voyons le problème de façon plus précise, et pour cela il faut faire un tout petit calcul. Quand chacune des tranches augmente en pourcentage de la même valeur (admettons 10 %), les inégalités relatives (le rapport interdécile) ne varient pas. Pour le comprendre, prenons un exemple fictif, avec un premier décile égal à 1 000 € par mois et un neuvième à 10 000 € par mois. Le rapport est égal à 10 000 divisé par 1 000, soit 10. Si les deux tranches augmentent de 10 %, notre premier décile = 1000 + 100 = 1 100. Le neuvième = 10 000 + 1 000 = 11 000. Notre rapport est de 11 000 divisé par 1 100 toujours égal à 10.

Oui mais voilà, en euros, 10 % de 10 000 représentent 1 000 euros et 10 % de 1 000 € donnent 100 euros. Conclusion : tout le monde est augmenté de 10 %, tout va bien. Sauf que dans le premier cas, les plus aisés ont engrangé 1 000 euros de plus, les plus pauvres seulement 100 euros. Les inégalités en euros, dites absolues, ont augmenté de 900 euros. Ce n’est pas rien.

Les limites de ces indicateurs

Aucun de ces indicateurs n’est a priori meilleur que l’autre. Ils mesurent de façon différente les inégalités. Mais ils ont des défauts communs. A chaque fois, on prend deux niveaux de revenu à deux points précis de la distribution. Du coup, on ne dit rien de ce qui se passe à côté. Ainsi, les valeurs de D9 et de D1 peuvent très bien rester inchangées si seuls les revenus des 1 % les plus riches progressent. On dira que les inégalités n’ont pas évolué alors qu’en pratique les plus riches se sont enrichis. Dans notre exemple, si le revenu des 1 % les plus riches passe de 25 à 50 000 euros, quel que soit l’indicateur (le rapport ou l’écart interdécile), on n’y voit que du feu. Et pourtant, on ne peut pas dire que les inégalités n’ont pas augmenté. Il se passe bien sûr le phénomène inverse si les revenus des 5 % les plus pauvres s’accroissent : les inégalités se réduisent mais on ne le voit pas.

Les indicateurs qui font la synthèse

Pour remédier aux limites des rapports ou des écarts interdéciles, les scientifiques font des calculs encore plus compliqués, dont on vous épargnera les détails. Le plus connu des indices ainsi calculés est le coefficient de Gini (inventé par Corrado Gini, un statisticien italien). L’exercice consiste à comparer l’écart entre la distribution des revenus à un moment donné et une situation théorique d’égalité. Plus l’indice est proche de zéro, plus on s’approche de l’égalité (tous les individus ont le même revenu). Plus il est proche de un, plus on est proche de l’inégalité totale (un seul individu reçoit tous les revenus). On peut ainsi faire un état des lieux de la répartition des revenus qui prend en compte ce que gagne chaque fraction et non simplement des déciles : l’indice de Gini est sensible à toutes les évolutions.

Ce type d’indice a tout de même deux inconvénients. D’abord, il est moins simple à utiliser : dire que l’inégalité est passée de 0,22 à 0,26 n’est pas très parlant pour le commun des mortels. Ensuite, pour le calculer, il faut connaître de façon très précise la distribution des revenus. Ce qui n’est pas le cas dans de très nombreux pays.

Conclusion

Il n’existe pas de mesure objective des inégalités de revenus. Tout outil est une construction, réalisé à partir de normes que se fixent les statisticiens. Est-ce à dire que l’on peut faire dire ce que l’on veut aux chiffres ? Certainement pas, mais pour bien comprendre un phénomène social, il faut bien maîtriser les outils qui servent à le mesurer, leurs avantages comme leurs inconvénients. Or le débat public sur ce sujet est la plupart du temps d’une rare… pauvreté. L’outil a bien une portée politique, parfois mal maîtrisée, mais c’est une autre histoire.

Pour en savoir plus : notre rubrique Revenus.

Photo / © Gina Sanders - Fotolia


[1Un ménage est déterminé en fonction du logement. Il peut regrouper une personne seule, une famille, plusieurs adultes, etc.


Date de première rédaction le 29 août 2016.
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