L’égalité peut aussi être justifiée par d’autres arguments que la seule égalité

8 mars 2016 - Si, en plus d’être une fin en soi, l’égalité est « bonne pour » atteindre certains objectifs associés à des biens communs, cela nous donne des arguments au service de l’égalité et convaincre de nouveaux alliés. Jean Gadrey, économiste, répond au point de vue de Réjane Sénac publié sur notre site.


Avertissement : Ce texte est une réponse à celui de Réjane Sénac publié récemment sur ce site sous le titre « L’égalité n’a pas à être « performante » ». Une réponse nuancée car en réalité, sur le plan des principes, cette réponse exprime un accord total. On discute ici surtout du cas de l’égalité entre les femmes et les hommes, qui n’est pas la seule à laquelle s’intéresse Réjane Sénac dans son article et dans son livre [1].

C’est juste : l’égalité entre les femmes et les hommes dans tous les domaines devrait s’imposer comme objectif en soi. Ce n’est pas parce que la parité politique apporterait « un plus » aux formations politiques (un « plus » en influence, un « plus » électoral, etc.) qu’il faudrait l’imposer. Ce n’est pas parce que l’égalité professionnelle serait (peut-être) bonne pour les performances économiques des entreprises qu’il faudrait la défendre. Ce n’est pas parce que l’égalité des taux d’activité des femmes et des hommes serait bonne pour l’économie nationale ou pour le financement de la Sécu qu’il faudrait la promouvoir, etc.

Les droits humains (ou les impératifs écologiques) n’ont pas, en principe, à devoir prouver qu’ils sont « performants » ou qu’ils « rapportent », quel que soit le critère de performance ou de rendement. C’est même à certains égards « contre performant » pour la défense de ces droits, car si par malheur le respect de tel ou tel droit des humains ou de la nature avait un impact négatif sur telle ou telle performance économique (ce qui arrive), on risquerait de voir ce droit abandonné en rase campagne pour délit de non rendement.

Mais faut-il s’arrêter là au motif qu’on ne transige pas avec les principes de justice ? Voici trois arguments.

Premier argument : oui, l’égalité est une fin en soi, pas un moyen pour atteindre tel ou tel rendement économique ou politique devenant alors une fin supérieure. Mais, si on peut prouver qu’en plus d’être une fin en soi, l’égalité est « bonne pour » certains objectifs associés à des biens communs (la santé publique, le plein emploi de bonne qualité, le lien social, etc.), cela ne nous donne-t-il pas des arguments à mettre au service de la cause de l’égalité ? C’est ce qu’ont fait notamment Richard Wilkinson et Kate Pickett dans leur livre « Pourquoi l’égalité est meilleure pour tous » (Ed. Les petits matins, 2013).

Second argument, plus économique. Si on peut montrer (sérieusement) que, dans certains domaines, l’égalité est bonne pour les comptes publics et les comptes de la Sécu, ou que l’inégalité professionnelle des femmes et des hommes se traduit par des « manques à gagner » pour l’action publique, faut-il s’en priver en redoutant le risque d’une contamination des « vraies valeurs » par des valeurs monétaires ? Ce risque n’est pas nul, mais il peut être circonscrit en ne confondant pas les moyens et les fins.

Troisième argument, le plus important. Dans une société idéale, on pourrait se passer de ces arguments complémentaires. Mais nous ne vivons pas dans des sociétés idéales. Il nous faut mener la bataille des idées en faveur de l’égalité avec, en face, des adversaires puissants, et, à côté de nous, des gens à convaincre. Sommes-nous alors condamnés à des « compromis pourris » où nous perdons notre âme, ou bien existe-t-il des possibilités de faire reculer les adversaires (de l’égalité) avec leurs propres catégories ? Est-ce alors vraiment « la fin du politique », ce qu’écrit Réjane Sénac dans son livre (p. 180), ou bien est-ce faire de la vraie politique contre ceux qu’on a en face, et avec ceux qu’on peut trouver comme alliés pour modifier le rapport de forces ?

Il n’existe pas de réponse générale à cette dernière interrogation, mais voici des exemples où la deuxième voie semble politiquement efficace et honorable sur le plan des valeurs, contrairement à cette citation radicale de Réjane Sénac : « Il est naïf et/ou cynique de croire que des arguments de justice et d’utilité peuvent cohabiter, sans que les premiers soient conditionnés par les seconds. »

Chiffrage et efficacité politique

Le chômage de masse est la modalité principale de l’inégalité devant l’emploi et le travail, même s’il en existe d’autres. On pourrait alors dire : le plein emploi devrait être un principe moral (l’égalité devant le travail et l’emploi, supposés décents) qui devrait se passer de toute justification économique. C’est d’ailleurs un droit formellement reconnu, par exemple dans la déclaration universelle des droits humains de 1948, et il n’y figure pas sous condition de performance économique.

Or on peut montrer que le chômage de masse coûte des dizaines de milliards d’euros d’argent public chaque année (autour de 70 milliards actuellement en France). Cet argument peut avoir du poids politique en faveur de la revendication « égalitaire » du plein emploi décent. Ce type de chiffrage a même eu une influence, récemment, pour obtenir le vote à l’unanimité des parlementaires d’une loi autorisant l’expérimentation, par ATD Quart Monde, de « territoires zéro chômeur de longue durée ».

Dans de tels combats politiques, se priver d’arguments fiables sous prétexte qu’on organiserait la « cohabitation d’arguments de justice et d’utilité », est-ce une bonne stratégie ? D’ailleurs, dans les cas précédents, les arguments complémentaires à celui de la justice ne sont pas vraiment des « arguments d’utilité » mais des arguments d’intérêt général eux aussi.

Autre exemple : on doit à Christiane Marty, économiste et féministe, plusieurs études sur le thème « femmes et retraites » [2]. Parmi les nombreux enjeux abordés, Christiane Marty démontre que l’égalisation par le haut des conditions d’emploi, de travail et de salaire des femmes serait probablement de nature à réduire à néant le déficit des caisses de retraites (14 milliards d’euros en 2012). Ce genre de « bénéfice collatéral » de l’égalité n’est évidemment pas la principale raison de son plaidoyer pour l’égalité, c’est même très secondaire, mais est-ce à négliger ? Si l’on suivait Réjane Sénac, on serait dans cet exemple pris dans une logique de « marchandisation de l’égalité » (p. 184). Or, on voit bien ici des évaluations monétaires de recettes publiques, mais pas la marchandisation redoutée.

Sur tous les fronts

On a un cas assez semblable sur le plan de la « justice climatique » avec les luttes contre le projet de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes. Certains disent : le seul argument à mettre en avant est purement écologique : il faut refuser un projet qui détruit à la fois une zone humide, des espèces protégées, de l’agriculture propre, et à terme le climat via la croissance du transport aérien. Cet argument est fort et, dans l’idéal, il devrait suffire. Or, les acteurs les plus impliqués sur le terrain savent que leur probabilité de l’emporter avec ce seul volet argumentaire est faible. C’est pourquoi ils font flèche de tout bois, en montrant par ailleurs que l’actuel aéroport (Nantes Atlantique) suffit amplement à absorber les prévisions de trafic, que ces dernières ont été abusivement gonflées, que l’aménagement de l’actuel aéroport serait bien moins coûteux, etc. Ils contestent point par point tous les arguments du camp opposé, des arguments qui, on s’en doute, ne sont guère écologiques. Ils font des contre-expertises, etc. C’est comme cela qu’ils ont le plus de chances de l’emporter. Pas en restant arrimés à la pure justice écologique.

Selon Réjane Sénac, on devrait défendre la « valeur intrinsèque » de l’égalité sans la polluer par des arguments d’impacts sociaux ou économiques. Dans le cas de Notre-Dame-des-Landes, on devrait défendre la valeur intrinsèque de la nature sans y ajouter d’autres bénéfices sociaux ou économiques. Dans les deux cas, c’est se priver d’arguments forts (s’ils sont sérieux) face à des adversaires qui sont forts. Le mélange des genres est-il risqué ? Oui, il l’est, mais moins que celui de perdre des combats pour la justice par purisme.

Article extrait du blog de Jean Gadrey : L’égalité n’a pas à être justifiée par des « performances » ?

Notes

[1« L’égalité sous conditions. Genre, parité, diversité », Paris, Presses de Sciences Po, 2015.

[2« Femmes et retraites : saison 2013 », Christiane Marty, Attac Pays d’Aix.

Date de rédaction le 8 mars 2016

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