« Les classes sociales ne disparaissent pas, elles changent de visage ». Entretien avec Camille Peugny, sociologue

12 janvier 2016 - Les classes sociales ont disparu du discours politique, au profit des discriminations liées au sexe, à l’âge, à la couleur de peau, etc. D’autres dimensions sont pourtant nécessaires pour dessiner les contours des nouvelles couches modestes. Entretien avec Camille Peugny, sociologue, maitre de conférences à Paris 8.


Les discriminations entre les sexes, les territoires, selon l’âge ou la couleur de la peau occupent le débat public. Est-ce que cela a encore un sens de parler des inégalités entre « classes sociales » aujourd’hui ?

Camille Peugny* : Pour analyser le processus de stratification sociale, il faut prendre en compte plusieurs paramètres, plusieurs variables, et considérer l’âge, le sexe, le revenu, le diplôme, l’origine ethnique ou le lieu d’habitation. Autour de chacun de ces facteurs se structurent des inégalités dont il faut comprendre l’origine, la logique et la portée, mais dans les faits, ces inégalités constituent un système d’ensemble. Par exemple, une femme de ménage est donc une femme, mais aussi bien souvent immigrée, sans diplôme, avec des miettes d’heures de travail et un salaire à peine supérieur au seuil de pauvreté. Le concept de classe sociale demeure essentiel pour comprendre la société dans sa globalité car il permet de synthétiser, en quelque sorte, ces différentes dimensions. Lorsque l’on parle des « classes populaires », on désigne bien des groupes qui tendent à cumuler les facteurs de désavantage social, et à l’inverse, on voit bien comment les plus privilégiés cumulent les différents types de ressources.

Pourquoi ce concept paraît disqualifié aujourd’hui ? Quel rôle ont joué les chercheurs ?

Les théories dites de la « moyennisation » [1] de nos sociétés ont considérablement influencé le débat public. En simplifiant, disons que le début de la baisse du nombre d’ouvriers ainsi que les effets de la période de forte croissance des Trente glorieuses ont conduit certains, dans les années 1970 et 1980, à prophétiser la mort des classes sociales et à célébrer l’avènement d’une société « moyenne », dans laquelle l’essentiel de la population graviterait autour du salaire médian  , dans un univers social pacifié. Il s’agit assez largement d’une illusion d’optique car ce qui se passe pendant les Trente glorieuses, ce n’est pas tant une réduction significative des inégalités qu’un mouvement général d’amélioration des conditions de vie de toutes les catégories sociales. Oui, les ouvriers de 1970 vivent mieux que les ouvriers de 1950, mais l’écart entre le niveau de vie   des ouvriers et celui des cadres est resté inchangé. En même temps, et c’est un fait, depuis les années 1950, les classes populaires ont profondément changé du point de vue de leur périmètre et de leur structure.

Depuis plusieurs années, de nombreux chercheurs essaient de rendre compte de ces transformations et de renouveler l’analyse des classes sociales en examinant notamment la manière dont les différentes dimensions porteuses d’inégalités s’articulent les unes avec les autres. Le souci est que leurs travaux restent assez largement ignorés dans le débat public où il est toujours de bon ton de considérer comme résolument « modernes » les affirmations péremptoires selon lesquelles les classes sociales appartiendraient à un passé poussiéreux. En disant cela, je ne veux pas évacuer toute responsabilité du monde de la recherche qui doit sans doute se méfier d’un certain nombre de tentations dangereuses. Son mode de financement conduit à une spécialisation de plus en plus grande. Cela se traduit par une diminution des travaux plus généraux, qui questionnent la « boite noire » du fonctionnement de nos sociétés, ce qui n’est pas très « sexy » aux yeux des financeurs. Des sujets comme le lien entre origine sociale et diplôme, la mobilité sociale   ou la division du travail sont trop peu étudiés.

Par ailleurs, je dirais qu’un enjeu important pour les sciences sociales, dans les années qui viennent, sera probablement de parvenir à tirer profit de la richesse des travaux évoqués plus haut, autour des questions de sexe, d’âge ou des enjeux liés à l’immigration, pour produire à un niveau plus général de nouvelles grilles de lecture de la stratification sociale. Pour aller vite et pour prendre un autre exemple, celui des classes populaires, nous disposons de beaucoup de travaux éclairant finement plusieurs catégories d’ouvriers ou d’employés, mais beaucoup donnent à voir la manière dont ces différentes galaxies de salariés subalternes s’articulent les unes par rapport aux autres pour dessiner les contours des espaces populaires. C’est une tâche excessivement difficile, mais c’est selon moi essentiel pour l’avenir des sciences sociales, et notamment de la sociologie.

Est-ce qu’il n’y a pas aussi une difficulté d’utilisation de la nomenclature des catégories socioprofessionnelles de l’Insee, liée à l’évolution des emplois et notamment l’essor des services ? Les univers des « employés » ou des « ouvriers » sont très hétérogènes.

C’est vrai. Tout un travail, central, est mené depuis de longues années au niveau européen pour proposer une nouvelle nomenclature. Il est en train d’aboutir. Bien sûr, tout classement amène à simplifier la réalité sociale qui ne sort pas indemne de la « mise en catégories », forcément réductrice. Ceci dit, les chercheurs qui ne fuient pas devant les données quantitatives issues des grandes enquêtes internationales ou nationales ont à leur disposition bon nombre d’outils leur permettant de « faire le moins mal possible » et de mettre en évidence les nouveaux clivages, y compris à l’intérieur des catégories constituées.

Pour reprendre l’exemple des classes populaires, elles regroupent des individus et des groupes dominés à bien des égards, en termes de ressources économiques et culturelles, mais elles sont en même temps hétérogènes, parcourues par des inégalités dont il faut rendre compte et qui peuvent se dissimuler derrière une même étiquette. Qu’est-ce qu’un « employé de bureau » aujourd’hui ? C n’est pas tout à fait la même chose d’être employé de bureau dans une administration, dans une banque, ou dans une entreprise de métallurgie exposée à la concurrence internationale, même si le libellé de la profession et le salaire sont les mêmes. La prise en compte du secteur d’activité est désormais essentielle, en le croisant avec les différentes nomenclatures dont on dispose.

Par ailleurs, parmi les employés et les ouvriers, les professions dont les effectifs augmentent le plus rapidement sont celles des services directs aux particuliers : au cours du dernier quart de siècle, cette catégorie a doublé et regroupe plus de 2,2 millions de salariés. La création de ces emplois, présentés comme un gisement d’avenir, est encouragée par les pouvoirs publics. Directement ou indirectement, le temps de travail de ces salariés est acheté par des particuliers, essentiellement des salariés qualifiés voire très qualifiés, des cadres « gagnants de la mondialisation ». Or ces emplois, massivement occupés par des femmes, des immigrés et des non diplômés, sont de plus en plus coupés de la sphère des emplois qualifiés. L’analyse en termes de classe sociale, par conséquent, c’est aussi comprendre les nouvelles formes de division du travail à l’échelle d’une société.
On pourrait encore citer d’autres clivages, et notamment celui lié à la sécurité de l’emploi et aux différences en termes de contrat de travail. L’apparition de nouveaux clivages ne signifie pas que les classes disparaissent : elles changent de visage.

Si les sociologues pensent toujours en termes de catégories sociales, c’est loin d’être le cas dans le champ politique.

Hélas ! Il est de bon ton de répéter que « les classes sociales, c’est du passé », qu’elles n’existent plus, et que « c’est quand même plus compliqué que cela ». Un argument typique, évidemment, est celui de la fameuse « conscience de classe » : les classes populaires seraient divisées, ne se penseraient plus en tant que telles. Le vote en serait un bon indicateur. Il ne faut pas prendre à la légère cet argument car bien des facteurs de désintégration ont modifié les espaces populaires. Mais la « conscience de classe », à son état pur, n’a jamais existé que dans les livres. Des collègues politistes, et je pense aux travaux de Florent Gougou [2], ont bien montré qu’une fraction non négligeable des ouvriers a toujours été de droite, conservatrice et catholique, y compris dans les années 1960 et 1970. C’est d’ailleurs aussi parce que cette fraction conservatrice des classes populaires s’est radicalisée que le Front National gonfle ses scores parmi les ouvriers qui votent, et pas seulement parce que tous les anciens ouvriers communistes voteraient désormais pour l’extrême-droite.

Plus généralement, on ne peut qu’être frappé par le refus de la gauche dite « de gouvernement » de se frotter aux antagonismes sociaux. La société qui nous est décrite, dans les discours, est une société horizontale. Il faut de la « cohésion sociale », du « vivre ensemble », nous répète-t-on, mais pourquoi ne pas voir que des intérêts divergents s’expriment ? Prenons un exemple simple, celui des soins et de l’accès à la santé. Si l’on ne contraint pas fortement les dépassements d’honoraires, alors ce sont des individus et des groupes qui ne peuvent plus se soigner, et parmi eux, des chômeurs, des ouvriers, des employés. Pour les responsables politiques, il est beaucoup plus facile de donner l’impression d’agir en segmentant les domaines d’intervention (les inégalités hommes-femmes, les discriminations liées à la couleur de peau ou à l’origine ethnique, etc.) plutôt que d’affronter des questions aussi décisives que la redistribution des richesses ou la division du travail, au fondement des inégalités de toutes sortes.
L’histoire des salariés d’Air France, qui s’en sont pris violemment à leur DRH, il y a quelques mois est un bon exemple de la manière dont les politiques sont tétanisés face au conflit social lorsqu’il s’exprime dans le cadre professionnel. Des chauffeurs de taxi ou des agriculteurs en colère peuvent tout saccager sur leur passage durant une manifestation, à la limite, c’est du folklore. Mais dans le cadre d’une entreprise, il apparaît impensable, et donc insoutenable, que des salariés s’en prennent à leurs responsables.

L’accès à la parole publique devient essentiel.
Absolument. Dans le processus de distinction sociale, le niveau de diplôme et la capacité à se faire entendre dans le débat public est tout à fait central. Cinquante chefs d’entreprises qui s’auto-baptisent « pigeons » et qui construisent un site internet en dix minutes suffisent à faire faire marche arrière au pouvoir. Deux jours de grève ou de manifestations de mécontentement de professeurs de classes préparatoires suffisent à faire ranger aux oubliettes tout projet de réforme, aussi limité soit-il. A l’inverse, des dizaines de milliers de femmes de ménages, de caissières ou de vendeuses, inorganisées, sont inaudibles.
Comment expliquer cela ? Je crois qu’il faut en appeler à une sociologie des élites et du personnel politique dont le parcours et la formation les coupent de pans entiers de la réalité sociale. Je ne dis pas qu’il faille être femme pour agir résolument contre les inégalités de sexe, ni même qu’il suffise d’avoir été ouvrier pour être un élu à l’écoute des plus fragiles, ce serait poujadiste et idiot. Néanmoins, je suis convaincu que le manque de diversité sociale constitue un terrible assèchement du débat public et contribue à la disparition des analyses en termes de classes sociales.

Propos recueillis par Louis Maurin

Camille Peugny, sociologue, maître de conférences à l’université Paris 8, auteur notamment de « Le destin au berceau. Inégalités et reproduction sociale  », Le Seuil, 2013.

Notes

[1Théories de la moyennisation : selon lesquelles les différences entre les groupes sociaux se réduiraient, la société devenant une vaste « constellation » de couches moyennes relativement homogènes.

[2Voir « Les mutations du vote ouvrier sous la Cinquième République », Nouvelles Fondations, n°5, 2007.

Date de rédaction le 12 janvier 2016

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