Encore un Noël au goût amer pour les catégories populaires

19 décembre 2015 - Noël sera l’occasion d’un immense déballage. Les plus aisés ne connaissent pas la crise, alors qu’une partie de la population décroche. Un contraste de plus en plus saisissant. Le point de vue de Louis Maurin, directeur de l’Observatoire des inégalités.


Les fêtes de fin d’année seront l’occasion d’un immense déballage. Téléphones et tablettes seront des invités de marque. Dès novembre, les catalogues de jouets ont ouvert le bal. Début décembre, les rues se sont illuminées, les « marchés » de Noël se sont installés et la chasse aux cadeaux a commencé.
Comment une telle frénésie de consommation est-elle possible dans un pays frappé de plein fouet par une crise d’une ampleur inégalée, où le nombre de demandeurs d’emploi a augmenté de deux millions depuis 2008 selon Pôle Emploi ?

Le poids des marchands

Deux grands types de raisons expliquent la situation actuelle. La première est liée au poids des marchands. L’injonction à consommer est immense. Ils déversent des tonnes de publicités dans nos boîtes aux lettres, envahissent les murs des villes, Internet, la presse, la radio et la télévision pour nous pousser à passer à l’acte. Leur lobbying pèse lourd. Ces marchands sont si bien outillés qu’ils ont réussi à pousser une majorité de gauche, censée défendre d’autres valeurs, à engager au nom de l’emploi une extension de l’espace de la consommation le dimanche. Ceux qui s’en offusquent sont présentés comme des nostalgiques de la société d’avant-hier (un classique du genre pour défendre la flexibilité). La France a besoin d’une classe de nouveaux serviteurs.

La deuxième raison est liée aux écarts de revenus qui augmentent entre les ménages. Pas seulement entre une poignée de riches dont les revenus s’envolent et tous les autres, comme on le pense pour se rassurer dans les classes « moyennes supérieures » (traduisez : catégories aisées) [1]. Cette orgie tient au fait qu’un gros tiers du pays, qui est à l’abri du chômage, continue à s’enrichir. Ce tiers a comme un « haut-le-cœur fiscal » selon l’expression du Premier ministre. Haut-le-cœur à l’idée de devoir payer pour le tiers qui s’enfonce, qui « bénéficie » de minima sociaux. La crise du « pouvoir d’achat   » est un leurre, qui masque la progression des revenus des uns et la baisse de ceux des autres. Une partie des personnes dont les moyens sont limités tentent de rester dans la course, de montrer - notamment à leurs enfants - qu’ils ne sont pas déclassés, et entrent dans la surenchère. Ils dépensent comme d’autres boivent : pour oublier. La gueule de bois arrivera au réveillon du jour de l’an, quand les cartes de crédit seront débitées.

Goût amer

Notre orgie aura lieu, mais ces jours laisseront un goût amer pour une partie de la population. Un Iphone 6 représente à lui seul un mois d’indemnisation pour la moitié des chômeurs. Un bon nombre de soirées de Noël des foyers favorisés équivaudra à six mois à un an d’allocations chômage. On peut continuer à ne pas voir ce qui se joue aujourd’hui, à s’empiffrer en réclamant moins d’impôts. A faire semblant de croire à des plans de « lutte contre la pauvreté » qui n’ont quasiment aucun moyen, tout en réduisant les charges des entreprises et des ménages de 46 milliards d’euros par an avec le pacte de responsabilité. A découvrir les inégalités et même « l’apartheid social » (selon le mot du Premier ministre) sans rien y changer, il faut en accepter les conséquences : la montée des tensions.
Si la gauche disparaît d’élection en élection, c’est qu’elle a arrêté de défendre les intérêts des catégories populaires. En janvier prochain, les smicards, dont de nombreux jeunes adultes, seront augmentés de 6 euros net, à peine de quoi compenser l’effet de la hausse des prix. La droite n’est pas mieux lotie. Même si elle arrive au pouvoir dans dix-huit mois maintenant, ce qui est probable, il faudra qu’elle entende le message plutôt que de se lancer dans la surenchère extrémiste. Ce n’est pas d’un pacte de « responsabilité » qui nourrit les profits des entreprises dont notre pays a besoin, mais d’un plan d’urgence de solidarité.

Louis Maurin, directeur de l’Observatoire des inégalités

Une première version de ce texte sous le titre « L’orgie de Noël » a été publiée sur le site de :

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Notes

[1En France, les « riches », ce sont toujours ceux dont le niveau de vie est 1 000 ou 2 000 euros au-dessus du sien.

Date de rédaction le 22 décembre 2014

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