Comment mesurer la pauvreté ?

18 octobre 2016 - Il existe trois façons différentes de mesurer la pauvreté, mais pas de norme objective. Les explications de Louis Maurin, directeur de l’Observatoire des inégalités.


La mesure relative

Longtemps en France, on considérait comme pauvre toute personne vivant avec la moitié du niveau de vie   « médian   ». Cette mesure est dite « relative » car la pauvreté est mesurée par rapport au revenu médian. On utilise alors l’expression du « seuil à 50 % ». Si le revenu médian est de 1 680 euros pour une personne seule (donnée 2014), le seuil de pauvreté est égal à 840 euros (1 680 divisé par 2 = 840). Mais la France est passée à une définition plus extensive, souvent utilisée par les institutions européennes : le seuil à 60 % du revenu médian, soit un seuil de pauvreté de 1 008 euros en 2014, toujours pour une personne seule.

Aucun seuil n’est plus juste ou plus objectif qu’un autre. On pourrait aussi utiliser un seuil à 40 % ou à 70 %. Mais le choix de ces seuils a un impact considérable sur l’amplitude de la population que l’on étudie : 5 millions de personnes avec le seuil à 50 % ou 8,8 millions avec celui à 60 % pour l’année 2014. La seconde définition est beaucoup plus étendue : pour certains, c’est une façon de marquer l’opinion, pour d’autres, on rassemble alors des populations qui vivent dans des conditions très différentes [1].

Quand le niveau de vie médian baisse, le seuil de pauvreté se réduit
Le niveau de vie médian est passé de 1 702 euros en 2009 à 1 680 euros en 2014. Cette légère baisse due à l’amplification de la crise a provoqué une diminution des seuils de pauvreté. Le seuil à 60 % est passé de 1 020 euros à 1 008 euros. Les personnes qui touchaient 1 015 euros par mois étaient pauvres en 2009 mais ne le sont plus en 2014. Du coup, le nombre de pauvres a baissé.

Les titulaires de minima sociaux

On peut aussi mesurer le nombre de pauvres à partir de celui des titulaires de minima sociaux. On comptabilise alors les personnes « reconnues » comme démunies au sein de la société par l’administration. Au total, 4 millions de personnes étaient allocataires de l’un des dispositifs de minima sociaux en 2014. En comptabilisant les ayants droit (conjoints, enfants...), plus de six millions d’individus vivent d’une allocation de ce dispositif. La difficulté, c’est que le nombre de pauvres évolue en fonction de la législation : une règle durcissant l’accès au RSA fait baisser le nombre de titulaires, mais pas forcément celui des pauvres. Et inversement : la création du RMI en 1989 a fait « apparaître » une pauvreté dissimulée auparavant.

La pauvreté en termes de conditions de vie

Les mesures précédentes ne reposent que sur des critères monétaires ou administratifs. Or la conséquence de la pauvreté, c’est aussi l’exclusion de certaines pratiques, de certaines consommations. Lesquelles au juste ? Pour mieux comprendre le phénomène, l’Insee a mesuré les privations dont souffre une partie de la population, ce que les chercheurs appellent « la pauvreté en conditions de vie ». L’institut établit une longue liste et pose la question aux ménages : pouvez-vous chauffer votre logement ? Recevoir des amis ? Remplacer les meubles ?, etc.

Ainsi, en France, en 2012, 6 % des ménages n’ont pas les moyens de maintenir leur logement à la bonne température, 28 % des Français n’ont pas les moyens de partir en congés, etc [2]. On peut calculer ce taux de pauvreté en conditions de vie en estimant que si une personne ne répond pas à un certain nombre de critères, elle est pauvre. En 2013, si on considérait comme pauvre un ménage cumulant 8 difficultés sur 27, on obtenait un taux de pauvreté en conditions de vie de 12,8 %. Mais cet indicateur dépend de façon très forte des critères utilisés. Il est resté stable entre 2008 et 2013, ce qui paraît pour le moins surprenant [3].

La pauvreté absolue
Aux Etats-Unis, la pauvreté est définie à partir d’un ensemble de biens et de services jugés indispensables. Cet ensemble a été défini en 1965 et a été peu modifié depuis, hormis la prise en compte de l’inflation [4]. Pour l’année 2014, le seuil de pauvreté américain pour une personne seule valait 892 euros, et le pays comptait 15 % de pauvres. Pour la même année, le seuil à 50 % en France était de 840 euros, soit 9 % de plus et le taux de pauvreté presque deux fois moindre (8 %).

Photo / © VRD - Fotolia.com

Notes

[2Lire sur notre site C’est quoi être pauvre ?

[4Lire « Introduction and Overview », Measuring Poverty, Census Bureau

Date de rédaction le 18 octobre 2016

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