Education


Pourquoi les enfants d’ouvriers réussissent moins bien à l’école que ceux des cadres ?

19 novembre 2015 - Les enfants des catégories populaires sont-ils moins intelligents ou moins travailleurs ? Pourquoi les écarts de niveau scolaire se creusent-ils entre les enfants de milieux sociaux différents dès l’école primaire ? Les explications de Louis Maurin, directeur de l’Observatoire des inégalités. Extrait du Centre d’observation de la société.


Au CP, parmi les enfants d’ouvriers non qualifiés, 15 % figurent parmi les 10 % les plus faibles aux évaluations et 5,7 % parmi le dixième le plus fort, selon les données 2011 du ministère de l’Éducation [1]. Les chiffres sont respectivement de 2,9 % et 19 % pour les enfants de cadres supérieurs. Au CE2, 10 % des enfants d’ouvriers non qualifiés ont déjà redoublé au moins une fois, contre 1,3 % de ceux d’enseignants, toujours selon le ministère de l’Éducation (enfants entrés en sixième en 2011). Comment peut-il exister un écart aussi important dès l’âge de six ans ? Ces nouvelles données appellent des explications.

Si l’on part de l’hypothèse que la réussite scolaire ne se transmet pas avec les gênes, ces résultats posent la question de la relation entre l’école et le milieu social des parents. Les familles n’ont pas les mêmes atouts en main : leurs ressources économiques (niveau de vie  ) et culturelles (diplôme) son inégales. Disposer d’un espace à soi pour faire ses devoirs compte aussi dans la réussite scolaire. Mais l’essentiel passe par des canaux plus complexes, surtout pour les plus jeunes : la façon de parler, le vocabulaire, les loisirs, la capacité à expliquer à l’enfant ce que l’école attend de lui, l’aide aux devoirs plus ou moins formelle, etc. Surtout, rien de tel pour réussir à l’école que de se sentir légitime à le faire, parce que ses parents y ont eux aussi réussi, que de se diriger vers des filières connues parce que ses parents les ont déjà empruntées. Bref, le succès dépend en partie de l’osmose qui existe ou pas entre le milieu scolaire et le milieu social familial. L’école doit faire avec des enfants de milieux eux-mêmes inégaux.

Ces facteurs n’expliquent pas tout. Par ailleurs, les parents des catégories populaires savent, du fait de leur expérience, que l’école qu’ils ont fréquentée étant jeunes et où ils ont été mis en échec ne sera pas davantage favorable à leurs enfants. Ces derniers le comprennent rapidement : ils anticipent rationnellement leur parcours en intériorisant l’échec. Les enquêtes sur la réussite des enfants d’immigrés montrent que le parcours des parents joue (lire notre article Pourquoi les enfants d’immigrés réussissent mieux à l’école que les autres). A niveau social équivalent, ces derniers réussissent mieux que les enfants de parents nés en France, en partie parce que les parents immigrés n’ont pas été mis en échec par le système scolaire, contrairement aux parents de milieux populaires nés en France.

La façon dont l’école est faite a aussi son importance. Prenons un exemple. La France est l’un des pays où l’apprentissage de la lecture est le plus précoce. Pour apprendre à lire, il faut connaître un certain nombre de mots. Plus on commence tôt cet apprentissage, moins les enfants des milieux populaires maîtrisent un vocabulaire suffisant, plus ils ont de risques d’être mis en échec. Commencer tôt la lecture n’a aucun intérêt pour le niveau scolaire des enfants : la Finlande combine un apprentissage tardif (vers 7 ans), de faibles inégalités sociales et un niveau scolaire très élevé. Au-delà, le système français se caractérise par son académisme et surtout son aspect concurrentiel : on y note beaucoup pour trier les meilleurs élèves et les jeunes y sont plus anxieux qu’ailleurs [2]. Dès les premières années de scolarité, la compétition favorise celui qui a le plus d’assurance. L’orientation [3], elle, est inégale selon les milieux sociaux : à niveau équivalent en troisième, les enfants n’ont pas le même avenir selon leur origine.

Les écarts entre milieux sociaux ne sont pas mécaniques. Selon le ministère, 90 % des enfants d’ouvriers non qualifiés n’ont pas redoublé. Un tiers des enfants de ce milieu, entrés en CP en 1978, avaient redoublé au moins une fois en CE2, trois fois plus qu’aujourd’hui. A l’époque le rapport avec les enfants d’enseignants était de un à dix (2,5 % de redoublants). Entre 1997 et 2011, la part d’enfants d’ouvriers non qualifiés qui se situaient parmi les 10 % les plus faibles est passée de 22 à 15 %. Par ailleurs, tous les enfants issus de milieux favorisés ne réussissent pas ; pour ceux qui échouent la dégringolade est cinglante compte tenu des attentes qui portent sur leurs épaules.

Dans quelle mesure l’école peut-elle contrebalancer les inégalités sociales ? L’école française, elle-même, n’augmente pas les écarts, contrairement à ce qu’on lit souvent. Il suffit pour s’en convaincre d’imaginer le niveaux des inégalités sans système éducatif public. En revanche, toutes les données montrent qu’elle ne fait pas ce qui est en son possible pour réduire les disparités notamment du fait de sa proximité plus grande que dans d’autres pays avec la culture des milieux diplômés. La « conservation » de ce « modèle français », défendu par un spectre politique très large, constitue une manière de conserver les inégalités sociales de générations en générations.

Niveau scolaire des enfants de CP selon l'origine sociale de la personne de référence
Unité : %
10 % les plus faibles
30 % les plus faibles
50 % les plus faibles
10 % les plus forts
Agriculteur6,124,945,711,4
Commerçant7,026,447,010,6
Cadre supérieur, chef d'entreprise2,914,030,419,0
Enseignant3,214,632,717,0
Profession intermédiaire5,320,939,912,5
Employé9,529,749,68,9
Ouvrier qualifié11,435,757,97,1
Ouvrier non qualifié15,340,861,85,7
Inactif21,550,270,53,6
Calculs du Centre d'observation de la société. Lecture : 15,3 % des enfants d'ouvriers non qualifiés figurent parmi les 10 % des élèves au niveau scolaire le plus faible.
Source : ministère de l'Education - Données 2011 - © Centre d'observation de la société

Extrait du Centre d’observation de la société.

Photo / © Drivepix - Fotolia.com

Notes

[2Ecole : les maths, l’angoisse des élèves français, Centre d’observation de la société, 23 février 2015.

[3Education : l’orientation accentue les inégalités sociales, Centre d’observation de la société, 13 janvier 2014.

Date de rédaction le 19 novembre 2015

Dernière révision le 24 novembre 2015

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