Analyses - Points de vue

Huit millions de pauvres, un chiffre exagéré
le 10 novembre 2012

La France compte 8,6 millions de pauvres, selon le seuil de pauvreté utilisé par l’Insee. Une conception discutable du phénomène. Le point de vue de Louis Maurin, directeur de l’Observatoire des inégalités.



La France compte 8,6 millions de pauvres selon les données 2010 de l’Insee. Comment est-ce possible, dans l’un des pays les plus riches au monde ? A quoi correspondent ces chiffres que tout le monde utilise sans se préoccuper de la méthode de calcul, pourtant centrale ?

Depuis 2008, l’Insee utilise la définition européenne de la pauvreté. Auparavant, le seuil de pauvreté le plus souvent utilisé était équivalent à la moitié du revenu médian, revenu qui partage en deux la population, autant gagne davantage, autant gagne moins. Mais dans les comparaisons européennes, le seuil le plus souvent pratiqué se situe à 60 % du revenu médian. De la cuisine de statisticiens ? Ce saut de 50 à 60 % change tout. Le passage au seuil de pauvreté de 50 à 60 % du revenu médian (après impôts et prestations sociales) fait augmenter le seuil de 803 à 964 euros (pour une personne seule) et le nombre de personnes concernées de 4,7 à 8,6 millions.

Pour certains, afficher un chiffre élevé de pauvres permet de frapper les consciences et d’appeler à la solidarité. La statistique joue un rôle dans le débat public et peut influencer les politiques mises en œuvre, dans un pays où la misère côtoie la grande richesse. Cette pratique est pourtant risquée. Pour le comprendre, il faut entrer dans la machine à calculer de la pauvreté, ce que personne ne fait jamais.

Le seuil de pauvreté désormais utilisé est équivalent à 60 % du revenu médian. Ce revenu est de 1 606 € pour un célibataire. Le seuil est donc de 964 € pour une personne seule (60 % de 1 606 €). Selon les conventions de l’Insee, ce même seuil est de 1 446 € pour un couple et 2 024 € pour un couple avec deux enfants de moins de 14 ans. On comprend le problème. A ces niveaux de vie, on se situe au double du revenu de solidarité active : 475 € pour une personne seule, 712 € pour un couple sans enfant, 997 € avec deux enfants. On incorpore dans la pauvreté des situations sociales très diversifiées, qui vont de ce que l’on appelait il y a quelques années le « quart monde », aux milieux sociaux très modestes.

A force d’élargir le concept de pauvreté, celui-ci change de sens. Et ce changement ne peut qu’attiser des discours qui relativisent l’importance du phénomène : « si le pauvre est celui qui a son HLM, sa télé, son portable et les aides sociales, alors est-ce vraiment inquiétant ? ». Un discours répandu notamment parmi les catégories modestes et les personnes âgées, qui ont connu des périodes où les revenus étaient beaucoup moins élevés : le seuil de pauvreté d’aujourd’hui équivaut – une fois l’inflation déduite – au revenu médian des années 1970. Les pauvres d’aujourd’hui qui se situent au niveau du seuil disposent donc quasiment du niveau de vie des classes moyennes de cette époque. Ces discours alimentent eux-mêmes un changement de perspective : si les pauvres en sont là, c’est qu’ils n’ont pas fait ce qu’il fallait et que la société, à force d’aides, ne les « incite » pas assez à reprendre du travail…

Cette conception extensive de la pauvreté est lourde d’effets pervers. Elle risque de se retourner contre tous ceux qui luttent sur le terrain pour améliorer la situation des plus démunis et qui sont choqués par la situation actuelle. Plutôt que de multiplier les instruments, un débat aurait mérité d’être mené sur la réalité de la pauvreté aujourd’hui. Notamment autour des mesures de pauvreté en conditions de vie, menées par l’Insee et étudiées par l’Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion sociale (lire en ligne).

Concrètement, être pauvre aujourd’hui, c’est manquer de quoi ? En France, 7 % des ménages ne peuvent maintenir leur logement à bonne température, 10 % recevoir des amis, 11 % ont un logement bruyant… Et comment tenir compte des coûts de logement ? Avec 964 €, on ne vit pas de la même façon à Paris qu’à Aurillac. Enfin, on pourrait s’interroger sur la pauvreté scolaire. Le système éducatif français reproduit largement les inégalités scolaires selon les milieux sociaux. Contrairement au discours ambiant, le nombre de ceux qui sortent sans qualification se réduit nettement (voir la note du ministère de l’éducation), mais les exigences de nos sociétés s’accroissent. La défense d’un système académique dès les petites classes et élitiste se fait aux dépens des couches sociales les moins scolairement favorisées.

Du point de vue des revenus stricto-sensu, il faudrait distinguer la population pauvre des catégories les plus modestes ou à « bas revenus », comme les qualifie la Caisse nationale d’allocations familiales. [1]. Derrière ce débat sur le seuil de pauvreté, se profile en fait une façon de comprendre la réalité sociale. Il en est de même avec les inégalités, les travailleurs pauvres ou la fracture sociale en général, que certains voient « exploser » en France. Exagérer un phénomène n’est pas la meilleure solution pour conduire à le résoudre, tant on génère alors d’incompréhensions. Pire, cela peut entraîner l’effet inverse.

Distinguer les formes de pauvreté n’est pas une façon de minimiser le phénomène en se concentrant sur une petite frange d’exclus, qui vivraient en marge de notre société, mais de mieux décrire la société. Le reflet inverse de cette situation est une conception restrictive de la richesse aux 1 % les plus aisés (lire « Qui est riche en France ») qui a permis ces dernières années d’intégrer les couches favorisées aux « classes moyennes » (dites « supérieures ») pour les faire bénéficier des allègements d’impôts. Le ralentissement économique actuel grossit les rangs des chômeurs, et, à terme, le nombre de personnes démunies, ce qui va amplifier encore les difficultés pour ces populations pour qui il y a urgence à agir.

Evolution du nombre de personnes pauvres
Unité : milliers
Seuil à 40%
Seuil à 50%
Seuil à 60%
1970-6 5009 187
1975-5 8369 020
1979-4 8987 918
1984-4 6677 685
1990-4 2148 337
19962 4774 5508 179
19972 3474 4338 042
19981 9194 2577 873
19991 7394 1097 745
20001 8334 1657 838
20011 7523 9847 757
20021 6243 7467 495
20031 6974 0787 578
20041 7263 8967 382
20051 9174 2707 766
20061 8674 1887 828
20071 8554 2818 035
20081 9104 2727 836
20092 0234 5078 173
20102 1284 7558 617
Seuil de pauvreté à 40% : données non disponibles de 1970 à 1990.
Source : Insee, personnes vivant en métropole, hors étudiants.

Article du 30 août 2011, mis à jour le 10 décembre 2012.

Voir aussi :

© pucci raf - Fotolia.com



[1Voir « 3,4 millions d’allocataires à bas revenus dans les Caisses d’allocations familiales », l’e-essentiel n°76, septembre 2008, Cnaf





Articles sur le même thème :

le 22 mai 2013
La « crise » ou l’art d’échapper à la solidarité

Connaissez-vous un Français qui échappe à la « crise » ? Le mot est dans toutes les bouches : rien de tel que de se poser en victime pour échapper à un effort de redressement national. Le point de vue de Louis Maurin, directeur de l’Observatoire des inégalités. Tribune publiée par le Huffingtonpost du 22 mai 2013.

le 2 mai 2013
« La pauvreté ne reculera que si le chômage décroit », entretien avec François Chérèque, inspecteur général des affaires sociales

Le gouvernement a adopté un plan de lutte contre l’exclusion et la pauvreté en janvier 2013. Il contient 61 mesures de nature diverse qui vont de l’expérimentation de dispositifs d’insertion à la hausse de certaines prestations. Trois mois après, l’ancien responsable syndical, François Chérèque, chargé de suivre sa mise en œuvre, a remis ses premières observations au Premier ministre.

le 16 avril 2013
Patrimoine : qui possède combien ?

Les 10 % les plus riches possèdent 48 % de la fortune nationale. Les 50 % les moins fortunés en possèdent 7 %...L’inégalité des patrimoines est encore plus accentuée que celle des revenus.

le 27 mars 2013
Pourquoi la gauche doit augmenter les impôts

Après avoir réduit les impôt au profit des plus aisés, la France se lance dans une suicidaire baisse des dépenses, qui pénalise les couches populaires et moyennes. L’alternative est un effort fiscal national. Le point de vue de Louis Maurin, directeur de l’Observatoire des inégalités. Article publié par Le Monde du 28 mars 2013.

le 21 mars 2013
Supplément familial : l’Etat aide les enfants des fonctionnaires en fonction de leur revenu 

Avec trois enfants, un fonctionnaire modeste perçoit un supplément minimum de 182 euros par mois tandis qu’un haut fonctionnaire reçoit 281 euros au maximum, soit 55 % de plus. Une analyse de Noam Leandri, président de l’Observatoire des inégalités.

le 19 mars 2013
Allocations familiales : cibler ou taxer ?

Faut-il taxer ou plafonner les allocations familiales ? Un sujet controversé qui représente 13 milliards d’euros. Le point de vue de Julien Damon. Extrait de Actualités sociales hebdomadaires.

le 19 mars 2013
Il faut supprimer le quotient familial

Plutôt que réduire les allocations, il faudrait mieux supprimer le système injuste de quotient familial de l’impôt sur le revenu. Le point de vue de Louis Maurin, directeur de l’Observatoire des inégalités.

le 19 février 2013
Villes, périurbain, rural : quels sont les territoires les moins favorisés ?

Entre la ville, l’habitat périurbain ou rural, où les niveaux de vie sont-ils les plus élevés ? Le débat sur les niveaux de vie des territoires n’est pas nouveau. Extrait du Centre d’observation de la société.

le 13 février 2013
Fonctionnaires : le mépris salarial continue

Depuis 2010, les fonctionnaires n’auront eu aucune augmentation générale. Le statut protecteur de la fonction publique justifie-t-il un tel mépris salarial ? Le point de vue de Noam Leandri, président de l’Observatoire des inégalités.

le 7 février 2013
Budget 2013 : bilan des mesures fiscales

La nouvelle majorité a décidé d’un certain nombre de mesures fiscales. Quel bilan peut-on en dresser ? L’analyse de Noam Leandri, président de l’Observatoire des inégalités.

le 25 janvier 2013
Pourquoi le gouvernement renonce à réformer les impôts

La réforme fiscale n’aura pas lieu. Essayer de comprendre le renoncement du gouvernement permet d’analyser les difficultés de la gauche à rendre l’impôt plus juste et plus efficace. Le point de vue de Louis Maurin, directeur de l’Observatoire des inégalités.

le 24 janvier 2013
Nette augmentation de la pauvreté en France, selon Eurostat

Entre 2008 et 2011, le nombre de pauvres a augmenté en France entre 400 000 et un million selon les définitions, d’après les données publiées par Eurostat. Les premières victimes de la crise sont les jeunes et les personnes peu qualifiées.

le 16 janvier 2013
www.jeunes.inegalites.fr : un nouvel espace pour les jeunes

L’Observatoire des inégalités lance son espace dédié aux jeunes, avec des fiches thématiques, des vidéos, une nouvelle et plein de choses à venir.

le 5 janvier 2013
Concours de clips vidéo prix « Jeunesse pour l’égalité »

Le prix « Jeunesse pour l’égalité » est terminé ! Nous avons reçu 57 films : pour une première, c’est un succès ! Découvrez les lauréats.

le 20 décembre 2012
La crise pointe la fragilisation de la jeunesse et le creusement des inégalités. Entretien avec Francine Labadie, de l’Injep.

Le premier rapport biennal de l’Institut national de la jeunesse et de l’éducation populaire en tant qu’Observatoire de la jeunesse et des politiques de jeunesse Inégalités entre jeunes sur fond de crise pointe la fragilisation accrue de la jeunesse et le creusement des inégalités au sein de cette population.

Accueil - Nous soutenir - Qui sommes-nous ? - Nos principes - Nos partenaires - Contact - Faites nous connaitre - Crédits - RSS
Contacts

Nous ne pouvons pas répondre aux demandes individuelles de données ou d’analyses. Pour toute recherche de ce type, nous vous conseillons de vous adresser directement aux institutions productrices de données.

Toute autre demande doit nous parvenir :

Droits de reproduction

Favorable à la diffusion des données, l’Observatoire des inégalités autorise la reproduction des textes et données dont il est l’auteur à trois conditions : un accès libre et gratuit, une autorisation écrite, et la mention « article repris du site de l’Observatoire des inégalités », avec un lien renvoyant vers l’article. Toute reprise d’articles à usage de publications payantes (livres, magazines, manuels scolaires, etc.) fait l’objet de droits de reproduction.

Les textes que l’Observatoire a lui-même extraits d’autres publications appartiennent à celles-ci. Leur reprise est strictement interdite sans leur accord.

  • Site déclaré à la Cnil, n°881743.
    Ce site respecte les dispositions protectrices des droits de l’homme et des libertés fondamentales contenues dans la Convention du Conseil de l’Europe n°108 pour la protection des données à caractère personnel, la Directive communautaire n°95/46 sur la protection des données à caractère personnel et leur libre circulation ainsi que la loi n°78-17 du 6 janvier 1978 relative à l’informatique, aux fichiers et aux libertés. Il a effectué les procédures et obtenu les autorisations légales et administratives requises et notamment la déclaration relative à la mise en œuvre de traitement automatisé de données nominatives auprès de la Commission Nationale Informatique et Libertés (CNIL). L’utilisateur est notamment informé que, conformément à l’article 27 de la loi n°78-17 du 6 janvier 1978, relative à l’informatique, aux fichiers et aux libertés, il bénéficie d’un droit individuel d’accès, de modification, de rectification et de suppression des informations personnelles le concernant. Ainsi, il pourra donc demander que ces informations soient rectifiées, complétées, clarifiées, mises à jour ou effacées lorsqu’elles sont inexactes, incomplètes, équivoques, périmées ou dont la collecte ou l’utilisation, la communication ou la conservation est interdite. Ce droit d’accès et de rectification peut être exercé par courrier électronique à l’adresse suivante ou par courrier postal adressé à l’Observatoire des inégalités - 4 allée du Plessis - 37000 Tours - France.
Nos sites

Espace Jeunes - Inégalités et discriminations

http://www.jeunes.inegalites/
Un espace dédié aux jeunes sur les inégalités sociales et les discriminations créé par l’Observatoire des inégalités avec le soutien de l’Union européenne.

Objectifs : Informer sans enfermer le jeune public à la problématique des inégalités, susciter l’engagement citoyen, par le biais de fiches thématiques, de vidéos, d’une nouvelle.


Observatoire européen des inégalités

http://inequalitywatch.eu/
Premier réseau européen indépendant d’information sur les inégalités créé par l’Observatoire des inégalités en partenariat avec des associations et des centres de recherche européens.

Objectif : Proposer à l’ensemble des citoyens européens les publications les plus pertinentes sur le thème des inégalités en Europe. Connaître et comprendre l’évolution des inégalités, les mécanismes qui sont à l’origine de leur augmentation ou de leur réduction, et leurs conséquences au sein de chaque pays européen et entre eux.


Inégalités et discriminations

http://www.discriminations.inegalites.fr/
Une plate forme d’études sur les discriminations créée par l’Observatoire des inégalités avec le soutien de l’Union européenne.

Objectifs : Recense les études récentes et rigoureuses sur la mesure des discriminations, Sans réduire leur importance, l’objectif est aussi de rappeler que l’intérêt qui est porté aux discriminations ne doit pas occulter le mécanisme des inégalités sociales.


Observatoire des inégalités territoriales

http://www.inegalitesterritoriales.fr/
Où en sont les inégalités dans votre commune, votre département ou votre région ? Un outil comparatif créé par l’Observatoire des inégalités et la société Compas-Tis, spécialisée dans l’analyse des données locales.

Objectif : Emplois, revenus, niveau d’éducation… Les moyennes nationales cachent souvent des écarts considérables entre les territoires. Cet outil permet d’accéder à un ensemble d’indicateurs sur l’ensemble des communes, des départements et des régions de France.




Présentation

  • Qui sommes-nous ?

L’Observatoire des inégalités est un organisme indépendant d’information et d’analyse sur les inégalités. Il est situé à Tours et dispose d’une antenne en région parisienne. Outre l’équipe permanente, il s’appuie sur un réseau de citoyens sensibilisés par la question des inégalités. L’Observatoire des inégalités dispose par ailleurs d’un conseil scientifique composé d’économistes, de philosophes, de sociologues et de juristes. Voir l’équipe

  • Nos principes

L’Observatoire des inégalités cherche à établir un état des lieux des inégalités le plus complet possible et à publier les analyses les plus pertinentes du phénomène. Son action n’aurait de sens s’il ne s’adressait pas au public le plus large possible, en franchissant les barrières sociales, culturelles et politiques notamment.

Indépendant de tout parti politique, syndicat ou entreprise, l’Observatoire cherche à engager le débat le plus ouvert possible entre différentes sensibilités. Il a aussi vocation à réunir des approches scientifiques de disciplines distinctes. Lire en détail

  • Nos partenaires

L’indépendance de l’Observatoire des inégalités est garantie par le soutien essentiel de donateurs privés. Nos partenaires sont aussi des organismes publics et privés qui partagent nos valeurs. Voir nos partenaires

  • Nous faire connaitre

L’Observatoire des inégalités met à votre disposition des documents d’information sur ses objectifs, ses activités, à diffuser sans modération. Voir les documents