Huit millions de pauvres, un chiffre exagéré

17 octobre 2013 - La France compte 8,8 millions de pauvres, selon le seuil de pauvreté utilisé par l’Insee. Une conception discutable du phénomène. Le point de vue de Louis Maurin, directeur de l’Observatoire des inégalités.


La France compte 8,8 millions de pauvres selon les données 2011 de l’Insee. Comment est-ce possible, dans l’un des pays les plus riches au monde ? A quoi correspondent ces chiffres que tout le monde utilise sans se préoccuper de la méthode de calcul, pourtant centrale ?

Depuis 2008, l’Insee utilise la définition européenne de la pauvreté. Auparavant, le seuil de pauvreté le plus souvent utilisé était équivalent à la moitié du revenu médian  , revenu qui partage en deux la population, autant gagne davantage, autant gagne moins. Mais dans les comparaisons européennes, le seuil le plus souvent pratiqué se situe à 60 % du revenu médian. Ce saut de 50 à 60 % change tout : il fait augmenter le seuil de 814 à 977 euros (pour une personne seule), le nombre de personnes concernées de 4,9 à 8,8 millions et le taux de 7,9 à 14,3 %

Afficher un chiffre élevé de pauvres permet de frapper les consciences et d’appeler à la solidarité. La statistique joue un rôle dans le débat public et peut influencer les politiques mises en œuvre, dans un pays où la misère côtoie la grande richesse. Cette pratique est pourtant risquée. Pour le comprendre, il faut entrer dans la machine à calculer de la pauvreté, ce que personne ne fait jamais.

Le seuil de pauvreté désormais utilisé est équivalent à 60 % du revenu médian. Ce revenu est de 1 628 euros pour un célibataire. Le seuil est donc de 977 euros pour une personne seule (60 % de 1 628 euros). Selon les conventions de l’Insee, ce même seuil est de 1 466 euros pour un couple sans enfants et 2 052 euros pour un couple avec deux enfants de moins de 14 ans. A ces niveaux de vie  , on se situe au double du revenu de solidarité active : 492 euros pour une personne seule, 739 euros pour un couple sans enfant, 1 035 euros avec deux enfants. Le seuil de pauvreté à 60 % prend en compte des situations sociales très diversifiées, qui vont de ce que l’on appelait il y a quelques années le « quart monde », aux milieux sociaux très modestes.

Effets pervers

A force d’élargir le concept de pauvreté, celui-ci change de sens. Ce qui a deux effets pervers. Premièrement, elle attise les discours qui relativisent l’importance du phénomène : « si le pauvre est celui qui a son HLM, sa télé, son portable et les aides sociales, alors est-ce vraiment inquiétant ? ». Un discours répandu notamment parmi les catégories modestes et les personnes âgées, qui ont connu des périodes où les revenus étaient beaucoup moins élevés. Le seuil de pauvreté d’aujourd’hui équivaut – une fois l’inflation déduite – au revenu médian des années 1970. Les pauvres d’aujourd’hui qui se situent au niveau du seuil disposent donc quasiment du niveau de vie   des classes moyennes de cette époque. Deuxièmement, elle alimente la critique du modèle social français. Comment se fait-il qu’on en soit là alors que l’on dépense autant ? De quoi changer de perspective : si les pauvres en sont là, c’est qu’ils n’ont pas fait ce qu’il fallait et que la société, à force d’aides, ne les « incite » pas assez à reprendre du travail…

Au final, une conception extensive risque de se retourner contre tous ceux qui luttent sur le terrain pour améliorer la situation des plus démunis et qui sont choqués par la situation actuelle. Plutôt que de multiplier les instruments, un débat aurait mérité d’être mené sur la réalité de la pauvreté aujourd’hui. Notamment autour des mesures de pauvreté en conditions de vie, menées par l’Insee et étudiées par l’Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion sociale (lire en ligne).

Etre pauvre, c’est quoi ?

Concrètement, être pauvre aujourd’hui, c’est manquer de quoi ? En France, 7 % des ménages ne peuvent maintenir leur logement à bonne température, 10 % recevoir des amis, 11 % ont un logement bruyant… Et comment tenir compte des coûts de logement ? Avec 977 euros, on ne vit pas de la même façon à Paris qu’à Aurillac. Enfin, on pourrait s’interroger sur la pauvreté scolaire. Le système éducatif français reproduit largement les inégalités scolaires selon les milieux sociaux. Contrairement au discours ambiant, le nombre de ceux qui sortent sans qualification se réduit nettement (voir la note du ministère de l’éducation), mais les exigences de nos sociétés s’accroissent. La défense d’un système académique dès les petites classes et élitiste se fait aux dépens des couches sociales les moins scolairement favorisées.

Du point de vue des revenus stricto-sensu, il faudrait distinguer la population pauvre des catégories les plus modestes ou à « bas revenus », comme les qualifie la Caisse nationale d’allocations familiales [1]. Derrière ce débat sur le seuil de pauvreté, se profile en fait une façon de comprendre la réalité sociale. Il en est de même avec les inégalités, les travailleurs pauvres ou la fracture sociale en général, que certains voient « exploser » en France. Exagérer un phénomène, quels que soient les bon sentiments qui y conduisent, n’aide pas à le résoudre. Pire, cela peut entraîner l’effet inverse.

Distinguer les formes de pauvreté n’est pas une façon de minimiser le phénomène en se concentrant sur une petite frange d’exclus, qui vivraient en marge de notre société, mais de mieux décrire notre société [2]. Au seuil de 50 % du niveau de vie médian - seuil plus restrictif mais sans doute plus conforme à la réalité sociale de la pauvreté - notre pays compte déjà près de 5 millions de pauvres. Le ralentissement économique actuel grossit les rangs des chômeurs, et à terme, le nombre de personnes démunies, ce qui va amplifier encore les difficultés pour ces populations pour qui il y a urgence à agir.

Evolution du nombre de personnes pauvres
Unité : milliers
Seuil à 40 %
Seuil à 50 %
Seuil à 60 %
1970-6 5009 187
1975-5 8369 020
1979-4 8987 918
1984-4 6677 685
1990-4 2148 337
19962 0304 5508 179
19972 0074 4338 042
19981 6714 2577 873
19991 5404 1097 745
20001 5794 1657 838
20011 5073 9847 757
20021 3403 7467 495
20031 4934 0787 578
20041 4613 8967 382
20051 9174 2707 766
20061 8674 1887 828
20071 8554 2818 035
20081 9104 2727 836
20092 0234 5078 173
2010 2 0874 7558 617
20112 1584 9348 926
2012-5 0558 637
2013-4 8998 461
Données non disponibles de 1970 à 1990 pour le seuil à 40 %. Données recalculées de 2011 à 2013 pour tenir compte des modifications méthodologiques de l'Insee.
Source : Insee - © Observatoire des inégalités, personnes vivant en métropole, hors étudiants.

Voir aussi :

Article initialement publié le 30 août 2011. Révisé le 15 octobre 2013.

Photo / © pucci raf - Fotolia.com

Notes

[1Voir « 3,4 millions d’allocataires à bas revenus dans les Caisses d’allocations familiales », l’e-essentiel n°76, septembre 2008, Cnaf.

[2Au passage, le reflet inversé de cette situation est une conception restrictive de la richesse aux 1 % les plus aisés (lire « Qui est riche en France ? ») qui a permis ces dernières années d’intégrer les couches favorisées aux « classes moyennes » (dites « supérieures ») pour les faire bénéficier des allègements d’impôts.

Date de rédaction le 30 août 2011

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