Penser les inégalités du Sud au Nord

12 septembre 2008 - L’étude de la pauvreté et les inégalités au Nord ne doit pas faire oublier les écarts colossaux qui existent au Sud. Il faut penser ces deux questions ensemble. Et la lutte contre ces inégalités doit être menée au niveau mondial. Un point de vue de Marie Duru-Bellat, sociologue, professeur à Sciences-po Paris.


Tous ceux qui ont voyagé dans les pays du Sud en ont fait l’expérience. Du Maghreb à l’Amérique Latine, en passant par l’Asie du Sud, on croise des enfants non scolarisés en guenilles, des mendiants n’ayant que la peau sur les os et des bidonvilles tentaculaires aux portes de toutes les grandes villes. Le premier instant d’émotion passé, on essaie de se convaincre qu’après tout, « ils sont habitués… », et souvent, de retour au pays, on fait un geste charitable pour ces pays lointains. Et puis on oublie : en France, où la panne du pouvoir d’achat fait toute l’actualité, il serait politiquement incorrect de dire haut et fort ce que le voyageur en pays pauvres éprouve physiquement, à savoir que le « français moyen », si cette notion a un sens, est vraiment très très riche à l’aune de la majorité de ces habitants d’un autre monde ; ceci aurait l’air de suggérer que nous ne sommes, tout compte fait, pas si mal lotis, ouvrant ainsi un boulevard à ceux qui voudraient jouer la pauvreté et les inégalités mondiales contre la pauvreté et les inégalités locales. Au demeurant, de puissants garde-fous idéologiques viennent à la rescousse pour écarter ces comparaisons gênantes, allant d’un réflexe nationaliste à un aveuglement économiste, en passant par un brin de scientisme.

Réflexe nationaliste ou du moins d’extrême droite : n’y-a-t-il pas assez de pauvres chez nous pour se préoccuper de ceux des pays étrangers ? Ce serait détourner notre attention, d’inégalités proches auxquelles nous pourrions nous attaquer pour des inégalités lointaines qui ne dépendent que si peu de nous. Ne serait-ce pas, de plus, faire preuve d’un néo-colonialisme d’un autre âge que de nier leur part de responsabilité ? Et puis, un brin d’optimisme scientiste se mêlant à l’économisme dominant, tout ceci finira bien par s’arranger : ces pays sont « simplement » en retard sur nous, et la pauvreté, tout comme les inégalités, sont solubles dans la croissance économique. Or les économistes le savent pertinemment, et un rapport tout récent de l’American Political Science Association le rappelle avec force [1] : la croissance ne réduit pas ipso facto la pauvreté ou les inégalités, elle peut même dans nombre de cas accroître ces dernières. Des pays comme la Chine ou de l’Inde sont à cet égard illustratifs, et même récemment certains pays d’Afrique. Dans les pays riches comme le nôtre, où le leitmotiv de la croissance tend à brider toute imagination politique, celle-ci est perçue comme le seul moyen de résorber le chômage et donc la pauvreté. Mais dans le même temps, les économistes conviennent aujourd’hui, après que les thèses écologiques aient longtemps été regardées avec une certaine commisération, qu’il est inimaginable que tous les pays du monde aient comme horizon la société américaine grâce à une croissance à la chinoise. Les pays riches, dans une compétition qui a tout d’une tragique course contre la montre, font alors tout pour préserver leur « avance », en se voilant la face sur les contradictions que cela implique : développons telle industrie ou telle consommation somptuaire pour créer de l’emploi et sauver nos chômeurs, même si c’est de fait antinomique avec les intérêts de pays plus pauvres ou avec la préservation de l’environnement mondial.

Ce que notre ignorance des pays pauvres, notre inculture écologique et la force de nos intérêts matériels nous empêchent de voir, c’est que nombre de nos actions ont des effets sur ces autres si lointains, que nombre de nos politiques peuvent être généreuses à l’intérieur de nos frontières et extrêmement dommageables hors de nos frontières, pour les pays les plus pauvres notamment. C’est explicite dans nombre d’arbitrages budgétaires européens : on finance l’agriculture avec pour résultante que les vaches européennes « reçoivent » deux dollars et demi de subventions par jour, soit un revenu plus élevé qu’un habitant sur trois de la planète, sachant que le total de ces subventions à l’agriculture dans les pays riches équivaut à six fois le montant de l’aide qu’ils accordent aux pays pauvres (chiffres donnés dans le rapport de l’APSA cité). Ou encore, on sait pertinemment que la multiplication des spas ou des golfs, s’ils agrémentent la vie des riches et créent de l’emploi sont de lourdes nuisances environnementales dont les premières victimes seront les paysans des pays pauvres.

Jusqu’à nouvel ordre, nous n’avons qu’une planète, et refuser de voir qu’aujourd’hui les conditions de vie y sont inadmissibles pour une masse considérable de nos contemporains à la fois sape la morale la plus élémentaire et révèle une incroyable insouciance politique. Si nous avons une commune humanité, nous autres, si prompts à défendre la valeur de la vie même chez des malades incurables qui demandent à mourir, comment pouvons nous accepter dans l’indifférence que la vie compte si peu dans les pays les plus pauvres, là où l’on doit survivre avec moins de un dollar par jour ? C’est une incroyable insouciance ou imprévoyance politiques, dès lors que, la télévision ayant pénétré jusque dans les bidonvilles, ces inégalités et leur arbitraire sont aujourd’hui perçus de tous.

Mais il reste que, précisément parce qu’elles sont massives, ces inégalités planétaires sont difficiles à décrire et à penser. Il existe certes des chiffres sur les inégalités de revenus ; et ils sont brutaux : par exemple, le rapport de l’APSA pointe qu’en 2000, les 1% les plus riches de la planète gagnent 415 fois ce que gagnent les 1% les plus pauvres (ils ne gagnaient « que » 216 fois plus en 1980, ce qui rappelle utilement que les inégalités s’accroissent). Mais ces chiffres sont bien abstraits ; on peine à imaginer ce qu’ils suggèrent concrètement en terme de qualité de la vie, et plus encore de quels mécanismes et de quels rapports de force ils découlent.

La responsabilité des chercheurs et des médias est ici importante. Mais c’est évidemment et surtout celle des politiques, que l’on n’entend guère sur ces questions. Il est tellement plus simple et tentant en terme électoral de s’en tenir à des discours franco-français, parfois un brin démagogiques, privilégiant souvent les moyennes ; ainsi, les problèmes de pouvoir d’achat des français, leitmotiv du jour, sont-ils vraiment communs à tous les français, serait-il scandaleux que certains ne voient pas croître leur pouvoir d’achat, bref, la question de la redistribution n’est-elle pas prioritaire par rapport à une croissance qui ne saurait être infinie… en moyenne ?

Un premier pas serait déjà de reconnaître explicitement que tous les phénomènes économiques sont nichés dans des rapports sociaux, au niveau national et international, ce qui après tout ne fait que souligner plus encore l’urgent besoin d’une pensée politique. Mais il faut aussi s’atteler aux questions de répartition des fruits de la croissance dans les pays pauvres et (avant tout) de répartition dans les pays riches, déjà complexes dans un cadre national mais à l’évidence plus encore dans un contexte mondialisé. S’efforcer de penser ensemble, sans les jouer les unes contre les autres, inégalités locales et globales, et analyser les rapports de force qui les sous-tendent, ce n’est pas simple, cela exige un certain courage et cela questionne le modèle de société que nous voulons promouvoir. Si les politiques ne les posent pas, qui le fera ?

Marie Duru-Bellat, Sociologue, professeur à Sciences-po Paris.

Photo / © jeremyculpdesign - Fotolia.com

Notes

[1Cf. « The Persistent Problem : Inequality, Difference, and the Challenge of Development”, juillet 2008, rapport disponible sur le site de l’APSA. Voir aussi le rapport 2008 de la Cnuced.

Date de rédaction le 12 septembre 2008

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