Le nombre de travailleurs pauvres diminue mais reste préoccupant

23 octobre 2007 - Le nombre de travailleurs pauvres diminue selon les données officielles. Une analyse de Julien Damon, chef du département Questions sociales du Centre d’analyse stratégique, Professeur associé à Sciences-Po (cycle d’urbanisme).


Le nombre de travailleurs pauvres diminue selon les données officielles. Si l’on veut vraiment comprendre ce phénomène préoccupant, il ne sert en rien d’en exagérer l’ampleur. On ne fait qu’alimenter le discrédit, notamment auprès des populations les moins favorisées. Au contraire, il faut évaluer au plus juste ce que sont les difficultés à prendre en charge. Constater leurs évolutions récentes, à la diminution, ce n’est en rien nier l’importance des réformes nécessaires pour mieux les prendre en charge.

Rapides définitions

Au fond, pour dénombrer et décrire les « travailleurs pauvres » tout dépend des définitions du travail et de la pauvreté… De cette évidence découle le fait que le nombre de travailleurs pauvres peut varier très sensiblement selon le seuil de pauvreté retenu et selon la durée de présence sur le marché du travail, en occupant ou en cherchant un emploi, qui est retenue pour mesurer l’activité professionnelle.

Quant à savoir ce qu’est un « travailleur », une approche stricto sensu consiste à ne retenir que les individus effectivement en emploi, c’est-à-dire exerçant une activité rémunérée, pendant un certain laps de temps (par exemple six mois sur une année). Une approche lato sensu considère comme travailleur tout personne employée effectivement ou au chômage. Les actifs sont les personnes en activité ou en recherche d’activité professionnelle. Pour les travailleurs pauvres, l’approche stricto sensu consiste à ne prendre en considération que les personnes effectivement employées et donc à ne pas compter les chômeurs aux revenus inférieurs au seuil de pauvreté comme travailleurs pauvres ; l’approche lato sensu rassemble tous les actifs dont la rémunération ne permet pas à leur ménage de se situer au dessus du seuil de pauvreté. Une approche encore plus large, et tout aussi légitime, pour mesurer la pauvreté active, englobe les individus directement concernés et les membres de leur ménage qui, en effet, se trouvent avec des revenus situés sous le seuil de pauvreté.

Qu’il y ait des chômeurs pauvres, en soi, ne choque pas immédiatement. En revanche, qu’il y ait des personnes exerçant une activité rémunérée et ne disposant pas de revenus, dans leur foyer, leur permettant de se situer au-dessus du seuil de pauvreté est, disons, plus contre-intuitif. Il y a donc tout à fait lieu de distinguer deux catégories d’actifs pauvres : ceux qui n’occupent pas un emploi (les chômeurs pauvres), ceux qui occupent un emploi (les travailleurs pauvres stricto sensu).

Les travailleurs pauvres : combien de millions ?

Selon les définitions retenues, le phénomène peut toucher, en France, entre 1 et 4 millions de personnes [1].Certains vont plus loin, exagérant très nettement le phénomène jusqu’à décompter 7 millions de personnes [2]… Pour tenter de rester dans les canons de la rigueur, et dans une approche stricto sensu, on peut valablement soutenir que le nombre de travailleurs pauvres (au sens strict) se situe depuis 2000 autour de 1,3 ou 1,4 million (au seuil souvent employé en France de 50 % de la médian  e des revenus) [3].

Sur ce 1,4 million d’actifs qui disposent en 2004 de revenus inférieurs au seuil de pauvreté (soit 657 euros par mois), 150 000 seulement travaillent à temps complet tout au long de l’année. Dit d’une certaine manière on pourrait considérer que moins de 1 % des « travailleurs » – définis comme à temps complet sur toute une année - sont pauvres. Il y aurait cependant là une forme d’illusionnisme, car on minore de la sorte l’importance du problème en réservant la « pauvreté active » au temps complet, ce alors que la question a pris de l’envergure en raison de la progression des différentes formes d’intermittence et de temps partiel contraints.

Il existe en fait bien des discussions sur la validité des conventions et des enquêtes qui sous-tendent ces chiffres. Les débats portent sur les faiblesses de l’appareil statistique français, sur les temps réellement pris en considération dans la définition du travail, sur les périodes d’aller et retour entre emploi et chômage, sur l’ampleur du temps partiel subi, etc.

Passons rapidement outre en empruntant la voie de la comparaison internationale. Pour dépasser les polémiques hexagonales et les expertises inutilement sophistiquées, la voie européenne est loin d’être la plus mauvaise. Dans le cadre de la stratégie européenne pour l’emploi, elle-même intégrée à la célèbre stratégie dite de Lisbonne, la diminution du nombre de travailleurs pauvres est devenue une priorité de l’Union.

Il a donc fallu, à partir de 2003, bâtir un indicateur pour évaluer et comparer. Une définition a été élaborée par le Comité de protection sociale. Le « travailleur pauvre » est une personne qui, durant l’année de référence, est « principalement au travail » (comme salarié ou indépendant) et vit au sein d’un ménage dont le revenu total est inférieur à 60 % du revenu médian   national. Il doit avoir été en emploi plus de la moitié de l’année [4] .

Avec cette convention l’Europe, à 15, rassemblait en 2001, 11 millions de travailleurs pauvres. C’était le cas de 14 millions de travailleurs dans l’Union à 25 [5] . Ainsi une minorité non négligeable, 7 % de la population active dans l’Union européenne (à 15 comme à 25), se trouve concernée par ce qui est appelé dans les cénacles européens la « pauvreté au travail ».

Un phénomène en augmentation en France ? Non

Comme souvent sur les questions de pauvreté et d’inégalité [6], le problème des travailleurs pauvres est régulièrement présenté comme en extension. Il n’est pas certain que cette forme de certitude qui irrigue les débats autour de l’exclusion, de la précarité et, ici, de la pauvreté active, soit véritablement fondée… La pauvreté des ménages, appréciée à l’aune des indicateurs monétaires relatifs, n’a fait que baisser depuis une trentaine d’années, certes à un rythme qui s’est ralenti sur la dernière décennie.

Pour ce qui concerne la pauvreté active, celle-ci est apparue en force sur l’agenda politique mais rien ne permet de soutenir qu’elle se soit massifiée. Au contraire, les données disponibles doivent nous inciter à la prudence. On pourra tout dire de la qualité des chiffres (toujours critiqués quand ils ne correspondent pas à ce qu’on souhaite démontrer…). Si l’on fait le seul effort de les consulter on ne peut qu’observer l’atténuation de la pauvreté active, au moins sur une dizaine d’années [7] .

De 1996 à 2004, période pendant laquelle la thématique de la pauvreté active est apparue dans le débat politique, le nombre et la proportion des travailleurs pauvres ont diminué. La compilation des chiffres établis par l’Insee est claire (Tableau 1.). Selon que l’on prend en considération le seuil de pauvreté, habituel dans l’Union européenne, de 60 % de la médiane des revenus ; ou bien celui, plus souvent usité dans l’hexagone, de 50 % de la médiane, la tendance est la même. On observe une diminution du nombre d’actifs pauvres. Si l’on reprend les chiffres avec le seuil de pauvreté à 50 %, alors les actifs pauvres étaient 1,6 million en 1996. Ils sont près de 1,4 million aujourd’hui. Ils représentaient 6,6 % des actifs en 1996. Ils n’en représentent plus que 5,2 % en 2004. La lecture du tableau 1. nous indique aussi que cette diminution n’est pas linéaire. Le nombre et la proportion des actifs pauvres a systématiquement diminué tous les ans jusqu’en 2002, pour repartir à la hausse depuis 2003. Cette reprise à la hausse, qui est à considérer avec sérieux, n’invalide en rien cette conclusion importante : la pauvreté active, lors que tous les clignotants idéologiques sont à l’inquiétude et à la dénonciation, régresse. Au sein de cette pauvreté active, ce sont surtout les travailleurs pauvres stricto sensu (les actifs occupés) qui ont régressé (de 18 % en près de 10 ans). Le nombre de chômeurs pauvres a lui diminué de 14 %.

La diminution du nombre de chômeurs pauvres peut être rattachée à la baisse du chômage, à une (éventuelle) meilleure couverture de ces chômeurs, à des structures familiales modifiées. La diminution du nombre de salariés pauvres peut être rattachée à l’évolution des bas salaires, également à des modifications dans les appartenances familiales de ces personnes. Mais, de fait, l’évolution à la baisse du nombre des actifs occupés pauvres et du nombre des chômeurs pauvres ne va pas nécessairement de pair, car reposant sur des dynamiques distinctes.

Dire ce que les chiffres permettent de lire, ce n’est pas nier la réalité des difficultés et du scandale de la pauvreté active. Témoignage des difficultés singulières de la pauvreté active (et ici le qualificatif laborieuse serait plus pertinent), une enquête très récente du Crédoc montre que la pauvreté est encore plus durement ressentie lorsque les personnes concernées ont un emploi [8]. Illustration du scandale de la pauvreté active, le ressenti des Français à son égard. Ce alors que la pauvreté non-active (que l’on n’ose dire oisive ou inactive tant les termes sont chargés) suscite une très forte réprobation. En ce sens les « travailleurs pauvres » sont bien des pauvres « méritants » dont la situation aux yeux des Français est inacceptable et inexplicable [9] . Pour en témoigner on peut noter que les travailleurs pauvres sont bien une priorité aux yeux des Français. Ils sont 45 % à souhaiter que le droit au logement opposable bénéficie en priorité aux travailleurs pauvres, devant les SDF (27 %) et les personnes dans un logement précaire ou insalubre (22 %) [10] .
Incarnation encore du caractère tout à fait scandaleux – que personne ne remet en cause – de la pauvreté active, la proportion de personnes sans-domicile exerçant une activité professionnelle rémunérée est de 30 % [11] .
Au-delà des raffinements (toujours infinis) qu’appelle un tel constat, le point est très clair. La forme extrême de la pauvreté active – les « SDF » qui, malgré leur travail, ne peuvent trouver autre chose que la rue et les centres d’hébergement – choque. Et le plus choquant, dans cette affaire, est certainement l’incapacité du système de protection sociale à traiter ces phénomènes.

Ce développement repose largement sur un article qui vient de paraître : « Les travailleurs pauvres en France. De la pauvreté active à la solidarité active ? » Julien Damon, Futuribles, n° 333, 2007, pp. 5-1.

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Notes

[1Sur cette fourchette, plus précisément de 1,2 à 3,5 millions de travailleurs pauvres en France, voir l’entretien accordé par Pierre Concialdi à l’Observatoire des inégalités

[2Voir Jacques Cotta,7 millions de travailleurs pauvres. La face cachée des temps modernes, Paris, Fayard, 2006. Tout ceci peut faire peur mais n’est pas d’une grande rigueur…

[3Et pour une description fouillée de ces 1,3 million de situations, voir Nadine Laïb, « Situation sur le marché du travail et pauvreté monétaire », Etudes et résultats, n° 499, 2006.

[4Sur la définition de cet objectif, parmi les autres, de cohésion sociale (ou d’inclusion sociale, selon le vocable retenu), voir Laurent Caussat et Michèle Lelièvre, « Les indicateurs européens de cohésion sociale », Etudes et Résultats, n° 549, janvier 2007. Notons de manière incidente que cette définition, européenne, n’est pas exactement celle employée par l’Insee en 2000.

[5Marie-Cécile Cazenave, « Onze millions de travailleurs pauvres en Europe ? », Connaissance de l’emploi, n° 36, novembre 2006 ; Laura Bardone, Anne-Catherine Guio, « Pauvreté des travailleurs », Statistiques en bref, coll. « Population et conditions sociales », n° 5/2005.

[6Sur cette tendance générale à toujours considérer que la situation se dégrade, même quand les indicateurs les plus communs montrent le contraire, voir le premier rapport annuel du Centre d’analyse stratégique, La société française : entre convergence et nouveaux clivages, Paris, La Documentation française, 2007. Voir également Jean-Marc Daniel, « Revenu et pouvoir d’achat », Sociétal, n° 56, 2007, pp. 56-57.

[7Pour un point général sur la pauvreté monétaire, et quelques premières remarques sur le recul de la pauvreté monétaire, voir Fabien Dell, Nadine Legendre, « De 1996 à 2000, la pauvreté relative baisse puis se stabilise », Insee Première, n° 942, 2003.

[8Marie-Odile Simon, Christine Olm, Elodie Alberola, « Avoir un emploi rend la pauvreté plus difficile à vivre », Consommation et modes de vie, n° 202, 2007.

[9Sur ce caractère « méritant » de la pauvreté laborieuse, et ses éventuels effets pervers, voir Hélène Périvier, « La pauvreté laborieuse : bilan et perspectives », Droit social, n° 6, 2006, pp. 608-614.

[10Sondage LH2 pour RMC, 5 janvier 2007.

[11Bernadette de la Rochère, « Les sans-domicile ne sont pas coupés de l’emploi », Insee Première, n° 925, 2003. Trois sans-domicile sur dix travaillent en janvier 2001, le plus souvent comme employés ou ouvriers. Leur durée hebdomadaire de travail atteint en moyenne 32 heures. Mais l’ancienneté dans leur emploi est faible : six sur dix l’occupent depuis moins de six mois.

Date de rédaction le 23 octobre 2007

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