La France vue d’en haut

8 juin 2006 - Vue d’en haut, la France n’a pas grand chose à voir avec ce qu’elle vit en réalité. Ce décalage attise le ressentiment social. Le point de vue de Louis Maurin, directeur de l’Observatoire des inégalités, extrait du mensuel Alternatives Economiques.


3 000 euros n’est pas un salaire mensuel net de « classes moyennes ». Seul un dixième des salariés à temps complet touche davantage. Disposer d’un diplôme supérieur à bac + 2 n’est pas donné à tout le monde : un dixième seulement de la population française (tous âges confondus) est dans ce cas. Le chômage ne frappe pas 2,3 millions de personnes, mais 4 millions, si l’on compte notamment ceux qui cherchent un contrat à durée déterminée et un temps partiel...

Le décalage est profond entre la façon dont vivent les habitants de la France et la manière dont ils sont « vus d’en haut », par les médias, les partis politiques et une bonne partie des cadres de notre société. Face à la montée du mécontentement des catégories populaires, les grands discours fleurissent sur l’égalité des chances, la lutte contre les discriminations et le racisme ou la diversité. Mais les actes ne suivent pas. L’exclusion et le nombre de travailleurs pauvres n’empêchent pas de réduire les impôts pour les couches aisées.

Décalage

Le mouvement social provoqué par la mise en place du contrat première embauche (CPE) a illustré jusqu’à la caricature cette situation. Il a mis en évidence le fossé qui existe entre la jeunesse et les dirigeants du pays. Symbole merveilleux de la société de la langue de bois, la mesure a été votée sans débat et intégrée dans la loi sur l’égalité des chances. La goutte a fait déborder le vase, mais avant que les étudiants - et leurs parents - ne se manifestent, le contrat nouvelles embauches (CNE), qui s’applique aux petites entreprises mais concerne tout le monde, avait été adopté sans grandes protestations.

Constater le décalage entre les politiques publiques et les besoins sociaux ne suffit pas. Il faut en déterminer les raisons. L’existence d’un écart entre les partis politiques et leurs électeurs n’a rien de nouveau. Selon un sondage Sofres réalisé fin mars, 69 % des Français estiment que les partis politiques se préoccupent « très peu ou pratiquement pas » de ce que pense la population. Ce décalage résulte d’une faible implantation au sein de la population. Les grands partis fonctionnent comme des clubs intellectuels implantés dans les grandes villes, recrutant surtout dans les milieux aisés ou diplômés. Mais l’implantation politique ne tombe pas du ciel. L’individualisme de nos sociétés n’est pas le seul responsable du déclin du militantisme. Sinon, le monde associatif ne serait pas aussi dynamique, de même que les nouveaux mouvements sociaux. Les programmes des partis (1) correspondent mal, sur le fond, aux attentes de la population. La démocratie se trouve enfermée dans un cercle vicieux : le déficit d’implantation nourrit le décalage des discours, lequel l’alimente en retour...

Il serait toutefois simpliste de placer les politiques seuls sur le banc des accusés. Les militants de tous bords ont le mérite de partager une vision collective de l’avenir du pays. Ils ne sont pas les seuls à se méprendre. La France vue d’en haut a bien d’autres racines.

Intellectuelles, d’abord. Depuis quelques années, de nombreux travaux sont venus rafraîchir notre connaissance de la société, comme ceux de Louis Chauvel sur les générations ou d’Eric Maurin sur les catégories sociales, en passant par ceux de Margaret Maruani sur les inégalités hommes-femmes ou de Robert Castel sur la question sociale, par exemple. Mais jusqu’au milieu des années 90, la science humaine dominante (2) imaginait une vaste société moyenne, où l’individu rationnel s’affranchissait de ses attaches sociales. Dans une société individualisée, sans haut ni bas, il n’était pas besoin de poser la question sociale.

Cette analyse a nourri le discours des élites sur la responsabilisation des individus. De l’école à l’emploi, cancres et chômeurs seraient les seuls responsables de leur sort, il faudrait les inciter à réussir. Sous entendu : la collectivité a fait ce qu’elle devait, c’est désormais à chacun de se prendre en charge. Façon habile de théoriser l’impuissance des responsables politiques et économiques à trouver les recettes d’une croissance durable de l’emploi.

Le prisme des médias

Si le décalage a pris autant d’ampleur, c’est aussi que la France vue d’en haut est celle dans laquelle vivent la plupart des médias. Passée à travers le prisme du microcosme parisien, la société française n’est qu’un pâle reflet d’elle-même. Les médias fonctionnent comme une caisse de résonance qui amplifie les discours ambiants et les dernières idées à la mode qui se diffusent de clubs intellectuels en colloques.

Illustration presque pure et parfaite de cette vision surplombante : « Parmi les responsables français, qu’il s’agisse des politiques, des cadres de l’économie, des universitaires, des éditorialistes, l’idée que la défense des acquis n’est pas une solution est assez largement admise. Modifier le code du travail n’est certes pas la seule réforme nécessaire, mais elle fait partie des plus nécessaires », écrit encore Le Monde en mars 2006 (3). Voir l’une des professions les plus protégées en cas de licenciement et les mieux rémunérées jouer les professeurs en flexibilité sur un ton paternaliste à des jeunes déboussolés ne peut qu’alimenter de la part de ces derniers une haine tenace.

L’argent joue un rôle dans ce phénomène : les grandes entreprises disposent de moyens colossaux de diffusion de l’information et elles savent influencer. Mais l’utilisation des médias n’est pas l’apanage des puissants. Des groupes beaucoup moins dominants du point de vue financier disposent de relais importants, parce qu’ils manient de la bonne façon le langage de la communication, se mettent en scène et mobilisent d’autres ressources (réseaux sociaux, scientifiques, Internet, etc.).

La parole qui occupe le terrain par le biais des médias est celle de gens qui savent parler. Une France polarisée occupe le paysage, où ceux que l’on entend ne représentent pas toujours la majorité. Les intérêts des entreprises du CAC 40, des pères divorcés ou des agrégés de lettres sont beaucoup plus écoutés que ceux de l’artisan maçon, des mères de familles monoparentales ou de l’enseignant en lycée professionnel...

Ce décalage a des causes sociologiques encore plus profondes. Faire société perd son sens quand le niveau de vie   d’une minorité de grands patrons ou de stars équivaut à plusieurs siècles de Smic par an, alors que des millions de personnes n’arrivent même pas à atteindre le minimum salarial. Mais les inégalités n’opposent pas seulement, d’un côté, une élite financière et, de l’autre, le reste de la société. Des couches favorisées du point de vue économique mais aussi culturel (le niveau de diplôme) s’isolent du reste de la société, des catégories au sein desquelles on retrouve des cadres du privé comme du public.

Cette situation débouche sur des tensions sociales de plus en plus vives. Et pourtant, derrière les discours polarisés qui s’entendent le plus, il persiste une communauté de valeurs très forte autour de la devise de la République « Liberté, Egalité, Fraternité » (4). Si le pays n’est pas « moyennisé », la plus grande part des habitants n’attendent pas un bouleversement radical de la société. L’ordre et l’autorité ont le vent en poupe, notamment auprès de populations fragilisées : quoi de plus normal après trente ans de montée de la précarité ? Mais la sécurité ne se résume pas à parler et à frapper fort. Elle s’applique aussi dans l’emploi, dans les parcours scolaires, face à la santé... La revendication de règles du jeu mieux fixées n’empêche pas de vouloir des changements concrets et davantage de respect et d’égalité.

C’est peut-être, comme souvent, de cette jeunesse que viendront ces changements. Elle pourrait s’emparer des discours individualistes et les retourner à son profit, comme le disent bien certains de ses représentants, plus écoutés que les clubs de pensée parisiens : « On peut, si on ose. Vouloir autre chose », chante Nolwenn Leroy (5), « Viser la lune, ça me fait pas peur », lui répond Amel Bent (6) qui n’a qu’une philosophie, « être acceptée comme [elle est], toujours le poing levé »... Une douce musique, produit du marketing du disque, mais qui pourrait finir par donner des idées. Pour le meilleur, comme pour le pire.

Louis Maurin, cet article est extrait du magazine Alternatives Economiques, Hors-série n° 69, 3e trimestre 2006.

(1) Il est vrai réduits à une caricature par des journalistes politiques qui ne s’y intéressent pas, préférant les petites phrases et les querelles de personnes.
(2) La misère du monde, de Pierre Bourdieu, publié en 1993, amorce un retournement.
(3) « Le réformateur qui fait fuir les réformistes », Le Monde, 24 mars 2006.
(4) Voir « La France est-elle de droite ? », Alternatives Economiques n° 214, mai 2003.
(5) Vu d’en haut, 2003.
(6) Ma philosophie, 2005.

Photo / © jolly - Fotolia

Date de rédaction le 8 juin 2006

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