La recherche sur les inégalités

Egalité de quoi ?
le 1er janvier 2007

Dans Capitalisme ou Démocratie ? L’Alternative du XXIe siècle, paru aux éditions Grasset, l’économiste Marc Fleurbaey (CNRS) s’applique à resserrer les liens entre idéal démocratique et progrès social. Extrait.



Le mythe de l’équité, et son exploitation anti-égalitaire, ne doivent pas occulter l’existence d’un vrai débat sur le contenu de l’égalité sociale qui doit être recherchée. L’égalité des conditions ne peut pas signifier l’égalité dans les moindres détails de la vie, cela serait absurde et oppressant. Les différences entre les individus et les groupes culturels doivent pouvoir s’exprimer autant qu’il est compatible avec la préservation d’une égalité sociale de base. L’autonomie des individus doit pouvoir se concrétiser dans de vrais choix, dans un véritable exercice de la responsabilité personnelle. Il est donc utile de préciser dans quelles dimensions on souhaite l’égalité entre les membres de la société.

On peut d’abord proposer de rechercher l’égalité en matière de bonheur, de satisfaction subjective. Ou, puisque la meilleure expression de l’égalité est la priorité aux plus défavorisés, rechercher le bonheur des moins heureux. Cette proposition a l’avantage de respecter les différences des individus dans leurs projets de vie, puisque l’un pourra chercher son bonheur dans une vie simple près de la nature tandis que l’autre pourra le trouver dans la trépidation urbaine, par exemple. Elle est cependant difficile à mettre en pratique, car il existe de multiples façons d’être malheureux, et il n’est pas sûr que toutes les formes de malheur méritent la même attention ni surtout le même type d’aide. Les aides monétaires, la redistribution du revenu, ne peuvent pas servir raisonnablement à résoudre les peines de cœur, les humiliations de ceux qui subissent des discriminations, le désespoir de ceux dont l’enfance a été perdue, ou encore les dépressions chroniques de ceux qui tutoient la gloire dans le show business. Au fond, l’idée de rechercher le bonheur des moins heureux n’est qu’un principe abstrait, qui est trop vague pour être utile. Il comporte trop d’imprécision sur la définition des situations les plus urgentes et sur les formes d’organisation permettant d’y remédier.

En outre, même si l’aspiration au bonheur est la chose la plus naturelle qui soit, il serait peut-être dangereux d’en faire le seul fondement de la société. Après tout, il n’est pas si difficile de rendre les gens heureux de façon artificielle. On pourrait stimuler la recherche sur les substances psychoactives, et envisager des distributions gratuites de pilules du bonheur. Mais ce n’est pas cela que nous voulons. Si nous faisons une distinction entre bonheur artificiel et bonheur réel, c’est que nous ne recherchons pas, ou pas seulement, un état mental euphorique, mais bien une vie au contenu satisfaisant. La qualité du bonheur réel se définit par tout un ensemble de choses concrètes qui font que la réalité correspond à ce que nous souhaitons. Le vrai bonheur a donc à voir avec la satisfaction de nos préférences. Par conséquent, le contenu du bonheur dépend de la teneur des préférences et peut s’avérer complexe à définir.

Or, de toute façon, la justice sociale ne peut pas consister simplement à rechercher le bonheur des moins satisfaits. En premier lieu, comment peut-on évaluer qu’une personne est moins satisfaite qu’une autre ? Les millionnaires qui perdent la moitié de leur fortune lorsque la bourse plonge sont très malheureux et très insatisfaits, mais sont-ils réellement plus à plaindre que le Rmiste qui est tout content d’avoir trouvé un emploi ? En second lieu, toutes les préférences ne sont pas à mettre sur le même plan. Celui qui souhaite vivre simplement sera plus facilement satisfait que celui qui souhaite passer sa vie à parcourir la planète en tous sens, mais cela ne constitue pas une raison suffisante pour accorder des ressources supplémentaires au second. En troisième lieu, enfin, le contenu même des préférences est largement influencé par les attentes que l’environnement social suggère, et il serait naïf de considérer les préférences individuelles comme une donnée figée.

L’égalité des conditions ne se ramène donc pas à un principe aussi simple que l’égalité du bonheur ou de la satisfaction subjective. Des philosophes comme Rawls et Dworkin ont proposé de définir alternativement la justice sociale en termes de ressources. Il faudrait rechercher l’égalité des ressources dont disposent les individus dans leur vie, ou, plus précisément, chercher à maximiser la quantité de ressources mises à la disposition des plus démunis. Cette proposition est plus sensée que la précédente puisqu’elle ne permet pas d’octroyer de supplément de ressources à quelqu’un dont le seul malheur est d’être plus exigeant que les autres dans ses préférences. Elle respecte aussi la diversité des personnes, puisqu’avec des ressources en quantité équivalente on peut mener des projets de vie variés. Elle donne une place appréciable à la responsabilité individuelle, en laissant chacun faire usage de sa part de ressources comme il l’entend.

Toutefois, cette approche paraît insuffisante de bien des façons. Tout d’abord, la vie ne se résume pas à l’utilisation de ressources pour des fins privées. L’égalité ne consiste pas seulement à partager un gâteau, mais aussi et surtout à organiser des relations sociales. En particulier, cette approche néglige les relations de pouvoir et les phénomènes de domination, bien que Rawls ait mentionné, dans la liste des « ressources » à partager, les prérogatives de pouvoir et de responsabilité.
Une autre difficulté concerne le fait que les individus ont des capacités inégales à tirer parti des ressources, en raison de différences d’aptitudes physiques, intellectuelles ou psychologiques. Alors que Rawls a négligé cette question, Dworkin l’a prise au sérieux et a proposé de considérer les aptitudes personnelles comme des ressources internes, et de rechercher l’égalité non pas pour les ressources externes, mais pour la somme des ressources internes et externes dont dispose chaque individu. Mais cela pose le problème de l’évaluation des ressources internes. Comment mesurer les conséquences d’avoir perdu sa mère à l’âge de quatre ans ? En outre, et cela concerne encore une fois la pertinence de la notion de ressources, doit-on compenser ce genre de handicap par un simple supplément de ressources ?

Enfin, ces approches en termes de ressources ont une parenté dangereuse avec l’égalité des chances lorsqu’elles conduisent à dire que les individus qui gaspillent leur dotation en ressources au début de leur vie n’ont aucune raison de demander une aide particulière par la suite. L’égalité des ressources devient alors compatible avec la grande pauvreté, ce qui est assez paradoxal.

On le voit, il n’est pas aisé de définir l’égalité des conditions d’une façon précise, simple et satisfaisante. Les approches en termes de bonheur ou en termes de ressources participent du même projet de définir l’égalité de façon abstraite, sans avoir à trancher sur l’importance relative des diverses dimensions de la vie. Les philosophes comme les économistes ont peur de parler concrètement de ce qui est important dans la vie, de ce qui fait une « bonne vie ». Ils ont l’impression qu’en s’engageant sur ce terrain ils aboutiraient à imposer une conception dogmatique de la vie, fondée sur des préférences particulières qu’il serait illégitime d’imposer à tous.

Cette crainte est louable, mais pour définir concrètement une forme souhaitable d’égalité des conditions, il faut en passer par un tri entre ce qui est important et ce qui l’est moins. Au fond, même l’approche en termes de bonheur, ou celle par les ressources, opèrent un tel tri, fût-ce d’une façon simpliste et discutable. Cette nécessité est d’ailleurs reconnue par plusieurs auteurs, dont certains ont proposé leur propre liste (Rawls a lui-même énoncé une liste plus précise des ressources essentielles à égaliser), tandis que d’autres laissent à chaque société le soin d’élaborer sa liste de façon démocratique. Envisager de laisser la définition concrète de l’égalité au débat démocratique est une option raisonnable mais un peu trop facile, car le débat démocratique doit lui-même être alimenté par des propositions. Si les penseurs de l’égalité eux-mêmes ne se risquent pas à mettre en avant des propositions concrètes, qui le fera ?

Explorons ici les contours généraux d’une proposition concrète. En premier lieu, étant donné l’importance et l’utilité universelle des ressources économiques dans une économie de marché, il est souhaitable que les individus échappent à de grandes inégalités de richesse et de revenu, et que les pauvres bénéficient d’une priorité spéciale. Il est cependant insuffisant de parler de façon générale de « richesse » ou de « revenu ». En effet, une richesse peut être plus ou moins susceptible de subir des variations de valeur, et plus ou moins facile à liquider en cas de besoin. De même, un revenu peut être gagné plus ou moins difficilement, en termes de temps de travail, de stress, de pénibilité, de subordination et d’humiliation, et peut être plus ou moins volatile et aléatoire. En outre, en plus de ses ressources personnelles un individu peut bénéficier de consommations collectives plus ou moins importantes selon l’environnement familial et social dans lequel il se trouve : sous un même toit on partage des ressources et des consommations (espace commun, équipements ménagers, etc.), et les biens publics mis à la disposition de la population (voirie, sécurité, culture, environnement, espaces verts, etc.) contribuent à son niveau de vie. Pour comparer ce qui est comparable, il est donc important de mesurer les situations individuelles en les ramenant à une configuration standard par le biais d’échelles d’équivalence. De telles équivalences peuvent s’appuyer sur les préférences personnelles des individus concernés ou bien sur des conventions uniformes. Par exemple, pour comparer les situations de deux individus qui ont le même revenu, mais dont l’un effectue un travail pénible à temps plein tandis que l’autre travaille à mi-temps dans une activité plaisante, on pourra se demander quel sacrifice de revenu chacun serait prêt à consentir (selon ses propres préférences ou selon des préférences standard) pour que son revenu devienne inconditionnel et ne dépende plus de son temps de travail. Le revenu inconditionnel qui suffirait à chacun peut alors servir de mesure comparable, qui incorpore la pénibilité ou le manque de loisir relatifs à leur activité respective. On ne s’étendra pas ici davantage sur les modalités de tels calculs, mais on retiendra qu’ils conduisent à identifier comme pauvres non pas simplement les personnes ayant un faible revenu, mais, de façon plus pertinente, les personnes ayant un patrimoine faible et illiquide, ainsi qu’un revenu faible et incertain, obtenu éventuellement par un travail long et pénible, et vivant de façon isolée, à l’écart des consommations collectives.

Une seconde dimension où l’égalité doit être recherchée réside dans les relations sociales. Il est en particulier important que les relations entre les personnes soient marquées par l’égalité de statut et, de façon plus significative encore, que le pouvoir de décision sur leurs affaires communes soit partagé de façon démocratique. Il est assez évident que l’égalité dans les relations sociales n’est pas compatible avec une organisation hiérarchique autoritaire dans les diverses activités humaines.

Par ailleurs, en vertu de l’idée d’autonomie et de responsabilité il est aussi souhaitable qu’une grande liberté de choix soit offerte aux individus, c’est-à-dire qu’ils aient accès à une vaste panoplie de styles de vie et de rôles sociaux. L’étendue de ce choix, elle-même, doit être aussi égalitairement répartie que possible, ce qui signifie qu’aucune partie de la population ne doit se voir confiner à des rôles ou des styles imposés, fût-ce par une pression sociale ou commerciale diffuse. En outre, cette autonomie suppose qu’une attention spéciale soit portée à la situation des individus en matière de santé et d’éducation, qui constituent des prérequis à l’exercice de l’autonomie. Une certaine égalité dans l’obtention de ces prérequis est donc également un point important. De même, la garantie des libertés de base et des droits de l’homme est rendue nécessaire par l’égalité de statut, la démocratie, et l’autonomie personnelle.

Il est à souligner que cette définition, en insistant sur le partage du pouvoir et sur l’autonomie personnelle, évite l’imposition dogmatique d’un style de vie et se rapproche en cela des théories de l’égalité des chances ou des ressources. La différence entre ces théories et celle-ci, toutefois, est que la panoplie des styles de vie et des rôles sociaux qui est offerte doit éviter les inégalités substantielles de richesse et de pouvoir. En somme, on pourrait dire que l’égalité des chances est un idéal incomplet : il ne faut pas seulement des chances « égales », mais il faut en outre que les opportunités soient, dans leur contenu même, « égalitaires », c’est-à-dire que les individus, dans leurs choix, ne risquent pas de tomber dans la pauvreté ou sous la domination d’autrui.

En résumé, les dimensions importantes pour l’évaluation des inégalités incluent (au moins) : la richesse et le revenu, le statut social, la participation aux décisions, l’autonomie personnelle, avec, comme conditions sous-jacentes, les libertés de base, la santé et l’éducation.

Texte extrait de Capitalisme ou Démocratie ? L’Alternative du XXIe siècle, ed. Grasset, 2006, 13,50 eur., 215 p.







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