L’insécurité sociale selon Robert Castel

19 mai 2005 - Si notre société est effectivement « société d’individus », comment penser alors la protection sociale ? Robert Castel tente de répondre. L’analyse de Lucile Mons.


Robert Castel, L’insécurité sociale. qu’est-ce qu’être protégé ?, Paris, Seuil/La république des idées, 2003, 95 p., 10,50€

Dans le livre L’insécurité sociale, qu’est-ce qu’être protégé ? , Robert Castel s’interroge sur ce paradoxe : c’est au sein des sociétés les plus sécurisées que naît le plus fort sentiment d’insécurité. Compte tenu de ses conséquences sur les élections et sur notre vie ensemble, on ne peut ni ignorer ce sentiment, ni le considérer comme un pur fantasme. Il faut donc essayer de comprendre d’où il provient.

Notre société s’est fondée sur la valeur de liberté, et la responsabilité des individus en est une conséquence. Mais nous n’avons pas tous les mêmes armes pour être responsables de nous-mêmes : celui qui vit « au jour la journée » ne peut pas maîtriser sa vie de la même façon que celui dont la situation est stable. Etre libre, cela n’est pas évident ! Il faut y être aidé par des conditions extérieures, par des protections.

Robert Castel distingue deux types de protection : la protection civile doit garantir les libertés fondamentales et la sécurité des biens ; la protection sociale doit palier les risques de déchéance sociale. Il retrace le parcours des réflexions qui ont fait évoluer ces protections depuis les débuts de l’Etat de droit jusqu’à aujourd’hui. De cette façon, le sociologue peut montrer que le souci de sécurité est ancré dans l’organisation de notre société. En effet, l’Etat de droit a été fondé pour répondre à ce problème : comment faire en sorte que des individus libres puissent vivre ensemble sans empiéter sur la liberté des autres ? Aux débuts de l’Etat de droit, l’accent est alors mis sur la protection de la propriété individuelle car celle-ci est considérée comme le moyen par lequel les individus peuvent se protéger eux-mêmes de la déchéance sociale. A ce moment là, posséder un bien c’est se garantir contre les aléas de la vie, c’est une forme de sécurité sociale individuelle. Peu à peu, et surtout au moment du développement du travail ouvrier, la réflexion concernant le bon type de protection a pris en compte le nombre des individus non propriétaires. Le travailleur ne possède rien d’autre que sa force de travail : le jour où il ne peut plus la vendre, il n’a plus rien. C’est ainsi qu’est née la protection sociale, pour attacher des droits au statut de travailleur. Robert Castel parle alors de « société salariale », fondée sur un rôle important de l’Etat comme réducteur de risques sociaux et sur l’existence de conventions collectives.

Or « l’Etat national social » a aujourd’hui moins de contrôle sur la sphère économique, et donc moins de maîtrise de l’avenir, en partie à cause de la mondialisation des échanges. De plus, les collectifs qui prenaient en charge la défense des intérêts des salariés s’effondrent. Enfin et surtout, les protections sociales qui ont été fondées sur le statut de travailleur doivent s’adapter à l’augmentation constante d’une précarité issue du non travail (chômeurs, retraités...) ou d’un travail instable. Bref, notre société connaît une « crise de la modernité organisée ».

Le sentiment d’insécurité s’étend à de nombreux domaines (santé, environnement, peur des autres...) mais Robert Castel nous fait comprendre qu’il provient d’une source, l’instabilité sociale. Celui qui ne sait pas de quoi demain sera fait, qu’il soit travailleur précaire, chômeur, ou jeune construisant son avenir, finit par ressentir l’extérieur comme une menace. Il faut donc reprendre le problème de l’insécurité à sa base pour le résoudre. Robert Castel met alors en valeur le besoin de reconfigurer les protections sociales, ainsi que la nécessité de collectifs d’insertion et d’une instance publique de régulation qui prenne en compte les modifications du travail. Tout cet édifice doit s’appuyer selon lui sur un Etat flexible et actif.

Le sentiment d’insécurité n’est pas la peur du risque. Le propos de Robert Castel serait une excellente réponse à ceux qui voient dans les revendications sociales des plaintes d’assistés qui souhaitent conserver leur confort et ne pas travailler. Car avant de vouloir prendre des risques, ou des initiatives, il faut avoir les moyens matériels de le pouvoir.

Lucile Mons est membre de l’Observatoire des inégalités et étudiante en philosophie à l’Université de Paris-Sorbonne

Date de rédaction le 19 mai 2005

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