Sans-domicile : que veulent dire les chiffres ?

4 juillet 2013 - L’Insee vient de communiquer les premiers résultats de sa seconde grande enquête, en une dizaine d’années, sur les sans domicile. L’institut compte 141 500 personnes sans domicile, soit une augmentation de près de 50 % en dix ans. Que signifient ces chiffres ? Le point de vue de Julien Damon.


Pour le mois de janvier 2001, l’Insee dénombrait, en effet, 86 500 sans-domicile (dont 16 000 enfants). En janvier 2011, l’Insee avait communiqué le chiffre de 133 000 sans domicile, chiffre valable pour la deuxième partie des années 2000. Ce chiffre a été ensuite repris par la Fondation abbé Pierre notamment dans son rapport 2013 sur l’état du mal-logement en France.

Qu’est-ce qu’un sans domicile ? Une personne est dite sans domicile si elle a passé la nuit dans un lieu non prévu pour l’habitation (on parle alors de sans-abri), ou bien si elle a passé la nuit dans un service d’hébergement pour sans-domicile. Il faut donc bien distinguer la situation des personnes prises en charge (plus ou moins bien, plus ou moins complètement), et celle des personnes complètement sans abri, c’est-à-dire à la rue. Ces dernières correspondent à l’image très visible que l’on a des SDF dans l’espace public. En 2001 comme en 2012, ces sans abri représentent environ un dixième de la population des sans domicile. Il n’y a pas 100 000 sans abri en France, en 2001 comme en 2012, mais quelques milliers en 2001, plus de 10 000 en 2012. Ce n’est pas minimiser le caractère scandaleux du problème dans un pays riche. C’est le ramener à sa proportion réelle.

La population sans domicile comptée et analysée par l’Insee comprend donc ces sans abri, mais aussi les autres sans domicile qui, à défaut de l’hébergement ou du logement aidé qu’ils occupent, seraient sans abri. On trouve ainsi 11 % des sans-domicile dans des centres d’hébergement où ils n’habitent pas habituellement (puisqu’ils doivent le quitter le matin). 12 % sont dans des hôtels payés par la collectivité. 33 % sont dans des logements (ce qui peut surprendre le lecteur). Il s’agit de personnes, et plus souvent d’ailleurs de ménages, qui occupent un logement en sous-location avec une association. Enfin, 35 % des sans domicile sont dans des centres d’hébergement qu’ils peuvent pleinement habiter, en pouvant y rester la nuit et la journée.

Dans l’enquête de 2001, on observait qu’au cours du mois qui a précédé l’enquête, la moitié des sans-domicile avaient été principalement accueillis dans des centres d’hébergement, 40 % dans des logements aidés et moins de 10 % avaient dormi principalement dans des lieux non prévus pour l’habitation (les sans abri).


Ces enquêtes Insee, bien au-delà des dénombrements (sur lesquels se focalise l’attention), importent pour comprendre la situation des sans-domicile, en termes de logement, de structure familiale, de parcours, comme de droits sociaux. Or l’accent est trop souvent mis – les experts de l’Insee le déplorent depuis longtemps – sur LE chiffre.

À ce stade de la publication des résultats 2012, on peut faire plusieurs remarques.

La première, sur les chiffres. L’Insee, parfaitement conscient du risque, publie un chiffre qui deviendra rapidement LE chiffre. Il correspond à une population dans des situations en réalité très variées, qui vont de ménages logés dans des logements « normaux » mais financés par les pouvoirs publics par l’intermédiaire des associations à des individus isolés qui vivent depuis plusieurs années à la rue. La densité des problèmes, les formes familiales, les parcours n’ont pas grand-chose à voir. Et LE chiffre va souvent être employé pour désigner le cas des seuls sans abri conférant à ce problème grave une intensité qu’il n’a pas. Or les chiffres 2012 montrent bien que parmi les sans domicile, les personnes effectivement sans abri sont très minoritaires.

La deuxième remarque, toujours sur les chiffres. La France jacobine, aime encore les chiffres nationaux. Or, en matière de sans domicile, ou plus précisément de sans abri le sujet est, en fait, très local. Il importe davantage de savoir combien de personnes sont dans cette situation dans chacune des différentes métropoles qu’à l’échelle nationale. C’est plus opératoire. Et d’autres méthodes de recensement, plus frustes, mais pouvant être répétées plus souvent devraient être développées.

La troisième, sur les origines de l’augmentation. Les deux principaux moteurs de l’augmentation sont, d’une part, une croissance de l’offre de services (qui voient donc davantage de personnes passer par davantage de logements aidés et d’hébergements), et, l’immigration (notamment par demande d’asile). En effet, les étrangers sont, en 2012, majoritaires (53 %) parmi les sans domicile (ils représentaient 38 % des sans domicile en 2001). 45 % des sans abri (complètement à la rue donc) et 73 % des sans domicile accueillis à l’hôtel sont des étrangers francophones. Les exploitations ultérieures de l’enquête, avec les données sur les étrangers non-francophones, affineront ces proportions. Mais la donnée est là. Si elle peut prêter à bien des interprétations, une observation fondamentale s’impose. Le sujet des sans domicile, maintenant pleinement relié à celui des demandeurs d’asile et des sans papiers, est à traiter au niveau européen. C’est à cette échelle que peuvent se développer des politiques d’équilibrage et d’obligations entre les différents pays de l’Union. Car la question des sans domicile est certes une question sociale, mais c’est aussi pleinement une question migratoire. Historiquement l’errance se déroulait et se gérer sur des territoires locaux. Elle ne peut plus aujourd’hui être gérée aux échelles nationales si les frontières sont ouvertes et la libre circulation autorisée.

Quelle est la remarque générale ? Au-delà de son intérêt intrinsèque et des exploitations très intéressantes qui ne manqueront pas d’en être produites, cette enquête montre deux choses fondamentales. Tout d’abord, par l’importance de la population sans domicile étrangère, elle permet de souligner combien le sujet dépasse, en réalité, le seul cadre national. Enfin, car il s’agit d’une enquête très élaborée permettant plus des analyses fouillées que des chiffrages opérationnels, elle montre, en creux, que ce qui manque en matière de données, ce sont des chiffres locaux, à l’échelle des grandes villes, pour pouvoir agir efficacement. Ces chiffrages qui pourraient être produits à pas annuel, viendraient utilement alimenter des stratégies visant une réduction ou même une éradication du phénomène (au moins celui des sans abri). Ce n’est pas une utopie (sociale ou sécuritaire). C’est ce que développent depuis des années nombre d’autres grandes villes européennes, dans des contextes sociaux et politiques bien différents.

En un mot, le sujet des sans domicile, à la connaissance duquel l’Insee contribue grandement, a tout intérêt à la fois à se décentraliser et à s’européaniser.

Par Julien Damon, Professeur associé à Sciences Po (Master Urbanisme). Voir son site.

Photo / © pucci raf - Fotolia.com

Date de rédaction le 4 juillet 2013

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