Carrefour aime la « femme digitale »

8 mars 2013 - Spécialiste des temps partiels imposés, l’enseigne de grande distribution se donne bonne conscience en finançant des manifestations prétendument féministes. Extrait de l’Humanité du 8 mars 2013.


« Osez, innovez… entreprenez !   » Cette journée de la femme digitale (sic) a quelque chose d’entraînant, de motivant. Elle donne envie de se lancer à corps perdu dans le merveilleux monde du «  digital, moteur de l’entrepreneuriat et de l’audace des femmes   » (re-sic). Elle donne aussi envie de se frotter les yeux pour y croire. Car cette messe confidentielle vouée à la gloire du numérique au féminin, qui se tient aujourd’hui dans des salons branchés de la rue de Valois, à Paris (1er), en présence de la ministre Fleur Pellerin, est cofinancée par l’une des principales enseignes pourvoyeuses de temps partiels imposés : le groupe Carrefour…

« Aucune reconnaissance des compétences »

De quoi faire rugir de bonheur ses caissières sous-payées et contraintes à des amplitudes horaires insensées. «  Dans notre entreprise, il n’y a aucune reconnaissance des compétences ou des qualifications, confirme Virginie Cavin, militante CGT dans la grande distribution. Carrefour veut se donner une bonne image plutôt que de s’interroger, par exemple, sur la faible représentation des femmes dans les sphères de la direction.  ».

Pour Louis Maurin, directeur de l’Observatoire des inégalités, ce soutien flirte avec la provocation : «  Cette propagande constitue un dévoiement total du mouvement de revendications des femmes dans le monde du travail, dénonce-t-il. La récupération de la Journée internationale des droits des femmes par la publicité prend d’ailleurs de plus en plus d’ampleur. Elle se transforme en une célébration de l’image de “la” femme, comme lorsqu’une franchise de fleuristes invite à couvrir sa femme de fleurs ».

Des plannings gérés de manière arbitraire

Dans une réflexion postée sur le site de l’Observatoire, Louis Maurin va plus loin. «  Les discours qui se réduisent à l’accès des femmes aux postes de direction permettent de combattre les inégalités entre les hommes et les femmes tout en défendant un modèle concurrentiel de société, dont l’archétype est le slogan “travailler plus pour gagner plus”. Un modèle rassurant parce qu’il permet d’éviter de remettre en cause le fonctionnement de nos sociétés ». A contrario, le directeur de l’Observatoire des inégalités pointe clairement la précarité comme étant «  la priorité des violences à combattre   ».

De ce modèle de société, Carrefour s’accommode merveilleusement. Il s’offre même le luxe de sponsoriser une autre officine soutenue par le ministère du Travail et de la Famille : l’Observatoire de la parentalité en entreprise. Rien de moins. «  Conformément à ses valeurs, Carrefour met chaque année en œuvre des réalisations concrètes destinées à améliorer la vie du salarié dans l’entreprise   », déclare, sans rire, Jacques Beauchet, directeur général du groupe. «  C’est totalement illusoire, s’étrangle Virginie Cavin. Quand une salariée est enceinte, elle n’est pas aidée, pas plus lorsqu’elle reprend le travail avec un enfant à charge  ». La militante dénonce les plannings gérés de manière totalement arbitraire, obligeant souvent les salariés à trouver des modes de garde coûteux. «  Ce qui pose problème, ce sont les risques psychosociaux engendrés par ces coupures interminables et la difficulté de pouvoir profiter d’une vie de famille équilibrée   », explique une inspectrice du travail. Il faudrait, selon elle, «  revoir les horaires de fermeture qu’impose la grande distribution à ses salariés  ».

En attendant cette improbable embellie, les employées pourront toujours profiter des tables rondes financées par leur boîte, comme celle «  des hommes que l’on aime   » et qui ont, eux aussi, «  changé leur vie   » grâce au digital. Bonjour l’intérêt…

Réaction de la rédactrice en chef d’un jour Sophie de la Rochefoucauld : Vive les ménagères digitales !

« Pour la première journée de la femme digitale, l’observatoire Orange-Terrafemina révèle le potentiel du digital en tant que levier de la progression des femmes  ». Et SEB, autre partenaire, de continuer : «  Parce que les femmes nous ont depuis des générations comme partenaires de leur cuisine, leur intérieur, leur beauté ». Voilà ce qu’on peut lire sur le site Internet de cette manifestation qui se tient aujourd’hui pour quelques personnes triées sur le volet. Hommes et femmes confondus, rassurez-vous ! En continuant à surfer sur ce site dédié à la femme digitale, les bras (chargés de robots mixeurs et autres partenaires de ma cuisine) m’en tombent. Les heureuses élues invitées de cette petite «  fête   » y apprendront, chaque fois en dix conseils, comment innover et garder un esprit entrepreneur dans l’univers du digital, à quoi sert Twitter et comment l’utiliser, bien digitaliser son entreprise, « comment être une intrapreneuse heureuse  » ou «  comment le digital 
a changé nos vies  ». Ne nous prendrait-on pas pour 
des cruches ? Cette journée sera clôturée par un «  cocktail net-working   » et une conclusion de Fleur Pellerin, ministre 
du Numérique. Les caissières de Carrefour, autre partenaire, sont-elles invitées à venir parler de leurs conditions de travail ?

Article de Joseph Korda. Extrait de l’Humanité du 8 mars 2013.

Date de rédaction le 8 mars 2013

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