Analyses - Entretiens

Inégalités salariales : « Au moment de l’arrivée dans le monde du travail, il est déjà trop tard », Louis Maurin de l’Observatoire des inégalités
le 27 juin 2012

Les femmes gagnaient toujours 19,7% de moins que les hommes, en 2010, d’après les chiffres publiés par l’Insee. Explications de Louis Maurin, directeur de l’Observatoire des inégalités. Extrait du quotidien Libération.



Comment expliquez-vous que cette différence de traitement entre hommes et femmes subsiste ?

D’abord, il faut noter que si on calculait en termes d’emploi à temps partiel, l’écart serait plus important. Cette différence est liée au secteur, aux études, aux responsabilités, qui varient : moins de femmes occupent des postes de direction ou travaillent dans des secteurs rémunérateurs (comme l’informatique). Outre ces écarts liés aux caractéristiques de l’emploi, il faut prendre en compte la façon dont on éduque les petites filles à faire des choix typés, notamment dans leur éducation (se diriger vers des filières littéraires). Ce n’est pas naturel, mais on inculque aux filles une idée différente de la réussite. Face au monde du travail actuel, avec des stratégies de management qui n’ont pas de sens, l’exigence du rendement pour le rendement, des horaires de travail décalés, il est logique que des femmes choisissent de travailler à temps partiel, ou de ne pas travailler le mercredi, de centrer leur réussite sur autre chose que le monde professionnel. C’est le modèle de notre société qu’il faut analyser pour comprendre ; et sans doute la réalité du travail et du marché du travail qu’il faut remettre en cause avant tout.

Reste aussi l’existence de discriminations : on estime à 7% l’écart lié à la discrimination. Sans rentrer dans la victimisation des femmes face à un milieu professionnel machiste, on peut constater qu’on se contente de « mesures vitrines », comme d’ouvrir des postes dans les conseils d’administration pour les femmes, sans aller plus loin. On se satisfait d’alibi.

Mais ce qui est surtout frappant, c’est l’évolution de cette différence de traitement. Dans les années 1970/80, cet écart avait tendance à se resserrer, mais depuis le milieu des années 90, il stagne. Pourquoi ce plafond ?

Est-ce imputable à ce que les femmes subissent davantage de formes précaires du travail, comme le temps partiel imposé ?

En tenant compte du niveau de qualification, c’est clairement plus souvent des femmes peu qualifiées qui subissent ce temps partiel imposé. Le système de la grande distribution contribue de façon importante au phénomène. La question, c’est quelles politiques publiques on peut mettre en place pour éviter cela ? Il faut cependant noter que dans beaucoup de cas, le temps partiel est choisi, de façon massivement féminine ; cela tient aussi à la conception des rôles sexués dans la société.

Justement, quelle est l’influence sur le monde du travail des différences d’éducation entre les sexes ? Est-ce que cela engendre une forme de reproduction ?

Cela commence à l’école maternelle. Au moment de l’arrivée dans la carrière, il est déjà beaucoup trop tard. Suivant le sexe des enfants, on les éduque avec des représentations différentes de la société. Cela tient à la structure sexuée de la société, inscrite en profondeur - il est logique que cela ne change pas du jour au lendemain, d’autant que les acteurs eux-mêmes reproduisent les schémas : si je veux offrir une poupée à mon fils et des Lego à ma fille, ils risquent de ne pas apprécier, donc j’anticipe et je ne leur offre pas ces jouets-là... et je produis de la reproduction. En même temps, il est frappant qu’il y ait si peu d’efforts des politiques publiques pour contrecarrer cela. C’est d’ailleurs la même chose avec les enfants d’ouvriers, qu’on oriente vers des filières techniques et professionnelles. Quant aux filles, le discours selon lequel elles réussissent mieux à l’école est faux. Au bout du compte, il y a davantage de garçons dans les grandes écoles prestigieuses.

La sous-représentation des femmes dans les postes prestigieux, et très bien payés, est frappante ; mais la désertion des hommes pour des professions moins bien payées et féminisées (enseignement, justice) explique-t-elle aussi cet écart salarial ?

Attention, il y a des millions d’hommes qui occupent des emplois mal payés, ce n’est pas si simple. Mais en s’élargissant et en se féminisant, certains métiers perdent du prestige, même si la corrélation n’est pas si simple. Dans les emplois de cadre, il y a une dévalorisation qui est certaine ; c’est à l’image que les femmes occupent dans la société !

Mais c’est compliqué : assistante maternelle, par exemple, est un métier mal rémunéré, massivement féminin, mais est-ce mal payé parce ce que ce sont des femmes qui l’occupent ou non ? Le serpent se mord la queue.

Que serait une bonne politique publique de lutte contre les inégalités en la matière ?

Il y a deux volets : le premier commence à l’école et concerne l’orientation et la façon dont on éduque les filles. Mais comme pour la répartition des tâches ménagère, il ne faut pas se leurrer, l’Etat a une prise réduite. Deuxièmement, il ne faut plus se contenter de mesures symboliques : qu’il y ait autant de femmes chefs que d’hommes chefs n’est pas satisfaisant en soi. Car il faut concevoir la question sur toute l’échelle, et en bas, les temps partiels subis, la répétition des contrats à durée déterminée, concernent davantage les femmes - tandis que l’intérim concerne plus les hommes, même si les femmes ont des taux de précarité plus importants.

Cette lutte contre la précarité bénéficiera aussi aux hommes. Et au passage, l’Etat devrait aussi balayer devant sa porte : en termes de précarité de l’emploi, le secteur privé n’est pas forcément pire que le secteur public.

Propos recueillis par Kim Hullot-Guiot. Extrait de Libération du 26 juin 2012.







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