Le Nouvel Age de la solidarité

12 juin 2012 - Privilégier des systèmes sociaux universalistes permettrait de renouer avec une certaine idée de la solidarité, moins stigmatisante. Extrait du livre du sociologue Nicolas Duvoux, Le nouvel âge de la solidarité (Seuil/La république des idées, février 2012).


La dénonciation de l’« assistanat » s’est répandue depuis quelques années. Outre le fait que ce discours stigmatise sans vergogne ceux qui sont déjà les plus fragiles et les plus démunis, il masque une profonde ignorance des mutations que l’État social a connues depuis une trentaine d’années. Il ignore la nature des véritables questions que le développement de l’assistance soulève aujourd’hui.

La pauvreté s’est tragiquement banalisée. En tout, les minima sociaux couvrent directement 3,5 millions de personnes, et plus de 6 millions si l’on compte les ayants droit. La pauvreté touche 13,5 % de la population, soit plus de 8 millions de personnes. Et rien n’indique que la situation s’améliore ; ce serait plutôt le contraire. Le revenu minimum d’insertion (RMI) hier, le revenu de solidarité active (RSA) aujourd’hui occupent, avec d’autres dispositifs, une fonction vitale : ils protègent les plus vulnérables. En ce sens, ils constituent un des piliers de la société démocratique, laquelle refuse de voir naître, en ses marges, une classe de sous-citoyens privés de tout. Ce n’est pas un hasard si les révolutionnaires, dès 1790, se sont efforcés de créer une « assistance publique » qui viendrait en aide aux malades, aux personnes âgées, aux mères seules, aux enfants abandonnés.

Pourtant, force est de constater que l’assistance, entendue comme une politique ciblée sur les « exclus », ne se porte pas bien. À bien des égards, son développement continu, depuis deux décennies, résulte de la décomposition des protections collectives. Il traduit le passage d’un système de protections universaliste, érigé après guerre, à des politiques centrées sur la pauvreté et l’exclusion. De ce fait, la France évolue vers une protection sociale à deux vitesses, écartelée entre les protections d’un salariat bien intégré et le monde des « pauvres », auxquels sont réservés les minima sociaux.

En outre, le développement de l’assistance a produit un certain nombre d’effets pervers. Incapables de combattre efficacement la précarité, les prestations comme le RMI et le RSA s’en accommodent, voire la structurent. Elles entretiennent la perte d’autonomie des individus et l’éloignement du marché du travail contre lesquels elles devaient précisément lutter. En retour, elles suscitent une forte réprobation : de nombreuses personnes ne peuvent (ni ne veulent, quand elles le peuvent) profiter de leurs droits. Et ces mêmes droits ont tendance à être perçus comme des « privilèges » par ceux qui n’en bénéficient pas. En fin de compte, faute de s’attaquer aux racines d’une précarité grandissante, la nouvelle politique sociale crée plus de difficultés qu’elle n’apporte de solutions.

Malgré les dénégations et les critiques qui l’accompagnent, le développement de l’assistance, jamais démenti depuis vingt ans, est un choix de société non explicité et non assumé. Sous couvert de solidarité, il exprime un double mouvement de responsabilisation de l’individu, d’un côté, et de justification des inégalités, de l’autre. Comment enrayer l’engrenage de la stigmatisation des assistés et du recours croissant à l’assistance dans lequel notre pays s’est engagé ? Pour éviter que ce cercle vicieux n’aboutisse à un démantèlement progressif des droits responsabilité de la collectivité et celle de l’individu. Comment faire en sorte que la lutte contre le chômage et l’exclusion ne se retourne pas contre ceux qu’elle devait aider ? Comment refonder un contrat social qui réconcilie l’autonomie des individus avec la solidarité nationale ?

Retrouvez l’intégralité de l’introduction de l’ouvrage de Nicolas Duvoux, Le Nouvel Age de la solidarité. Pauvreté, précarité et politiques publiques, Coédition Seuil-La République des idées, 2012, en cliquant sur le lien ci-dessous.

Le Nouvel Age de la solidarité

Date de rédaction le 12 juin 2012

© Tous droits réservés - Observatoire des inégalités - (voir les modalités des droits de reproduction)

Soutenir l'Observatoire des inégalités

Sur le même sujet

Réduction de la pauvreté des enfants : comparaisons internationales

10 avril 2012
La plupart des pays riches font face à une augmentation de la pauvreté chez les enfants. Etat des lieux des politiques destinées à combattre ce phénomène, extrait de Politiques sociales et familiales.

Ségrégation urbaine et accès à l’emploi : une introduction

15 février 2012
Aux Etats-Unis comme en Europe, des études tentent de déterminer dans quelle mesure le lieu de résidence dans les villes s’explique par la catégorie socio-professionnelle ou l’origine ethnique des personnes. Un document de travail du Centre d’études de l’emploi.

Des quotas légaux et partisans à la parité : panorama des stratégies en Europe

9 mars 2010
La plupart des pays européens sont engagés dans des politiques favorables à l’égalité hommes/femmes au sein de leurs institutions. Malgré tout, beaucoup d’efforts restent à fournir. Un état des lieux proposé par Réjane Sénac-Slawinski, politologue au CNRS. Article extrait de Informations sociales, 2009/1, n° 151, p. (...)

L’évolution des inégalités entre ménages face aux dépenses de logement (1988 - 2006)

10 décembre 2009
Le coût du logement en France a davantage progressé pour les plus pauvres que pour les riches, montre Gabrielle Fack, économiste et professeur assistant à l’Université Pompeu Fabra de Barcelone. L’amélioration de la qualité des logements n’explique pas tout. Article extrait de Informations sociales, 2009/5, n°155, Caisse nationale des allocations (...)

Ecologie et inégalités

1er octobre 2009
Ecologie et inégalités sont deux domaines très souvent imbriqués. Economiste et conseiller scientifique à l’OFCE (Centre de recherche en économie à Sciences Po) et chercheur invité au Centre d’études européennes de l’Université d’Harvard, Eloi Laurent nous propose une synthèse des principales problématiques liées aux enjeux environnementaux et (...)

L’ouverture sociale des grandes écoles

10 septembre 2009
Depuis un peu moins d’une décennie, Sciences Po, suivie par d’autres grandes écoles françaises, mettent en place des dispositifs dits d’ouverture sociale. Est-il possible, en France, à partir de ces dispositifs, de démocratiser l’accès à la formation d’élite ? Benjamin Schmäling, chercheur allemand en langues, économie et espace culturel et spécialisé autour de l’espace culturel francophone, nous propose (...)

Du RMI au RSA, en passant par le RMA

5 août 2009
Depuis le 1er juin 2009, le Revenu de Solidarité Active (RSA) est entré en vigueur en France. Si ce plan de réinsertion sociale est sujet à polémiques, il en fût de même pour le plan qu’il remplace, à savoir le Revenu Minimum d’Insertion (RMI). Julien Damon, professeur associé à Sciences Po, nous propose une rétrospective et une analyse de ces deux mesures (...)

Un ouvrage inégal : L’État des inégalités en France

7 novembre 2006
L’Observatoire des inégalités vient de publier « L’état des inégalités en France 2007 ». L’ouvrage reste... inégal, le point de vue de Pierre Boisard, CNRS, rapporteur au Conseil de l’emploi des revenus et de la cohésion sociale (Cerc).

Qu’est-ce que la justice sociale ?

24 avril 2005
Pour penser la justice sociale, faut-il opposer demandes de reconnaissance et demandes de redistribution ? Telle est la question à laquelle Nancy Fraser tente de répondre dans Qu’est-ce que la justice sociale ? Une analyse de Pauline Thévéniaud.

The Quality of life

14 février 2004
Martha Nussbaum et Amartya Sen, la philosophe et l’économiste, ont joint leur effort pour rassembler, en une passionnante étude, tout une série de contributions, proposées par d’éminents universitaires (Charles Taylor, Derek Parfit, Julia Annas, Thomas Scanlon, Michael Walzer, Onora O’Neill, etc.) et consacrées à la notion de « qualité de vie (...)