Les pratiques culturelles demeurent inégalitaires

22 juillet 2011 - Les pratiques culturelles des Français restent marquées par de profondes disparités liées à l’âge et au statut social. Une analyse de Louis Maurin, directeur de l’Observatoire des inégalités. Extrait du magazine Alternatives Economiques.


En 2008, les pratiques culturelles les plus courantes confirment les tendances observées dix ans plus tôt (voir « pour en savoir plus »). Côté audiovisuel, l’équipement en téléviseurs continue à progresser et la proportion de personnes qui déclarent regarder la télévision « tous les jours ou presque » a nettement augmenté depuis 1997 (de 77 % à 87 %), avec une hausse particulièrement forte chez les 25-54 ans. Allumer la télé en rentrant chez soi semble devenir une sorte d’automatisme. En revanche, l’écoute de la radio fléchit de 17,6 h à 15,3 h par semaine. Pas question pour autant d’en déduire un déclin de ce média : depuis 1973, la durée moyenne d’écoute radio a toujours oscillé entre 15 et 17 heures. L’une des surprises de l’enquête est la bonne tenue du cinéma, que l’on dit pourtant fortement concurrencé par la télévision et le home cinéma. Entre 1997 et 2008, la part de la population qui s’est déplacée au moins une fois dans l’année dans les salles obscures est passée de 49 % à 57 %.

Les sorties ne connaissent pas la crise. La proportion de ceux qui sortent au moins une fois par semaine se situe à peu près au même niveau depuis 1981 (37 %, contre 39 % à l’époque). Mais les pratiques dans ce domaine évoluent. Les sorties traditionnelles des catégories populaires déclinent : 20 % des Français sont allés au moins une fois à un bal public en 2008, contre 30 % en 1997. D’autres pratiques progressent : la part de ceux qui se sont rendus au moins une fois au théâtre a presque doublé depuis 1981, de 10 % à 19 %.

La pratique de la lecture et la crainte de son déclin constituent un éternel débat en France. La part de ceux qui ont lu au moins un livre dans l’année a de fait diminué, passant de 74 % à 70 % entre 1997 et 2008, pour revenir à son niveau de 1973, date de la première enquête. Le nombre de livres lus a nettement diminué (de 21 à 16 par an en moyenne). Enfin, les pratiques en amateur évoluent peu. Nombre d’activités anciennes comme le tricot (19 %), le jardinage (20 %) ou la cuisine (48 %) demeurent stables par rapport à l’enquête précédente. Il en est de même pour les pratiques artistiques comme le théâtre (2 %), la danse (8 %), le dessin (14 %) ou la musique (14 % jouent d’un instrument).

La stabilité des comportements ou la confirmation de tendances passées ne signifient pas que rien ne change. La montée en puissance des nouvelles technologies de l’information, et d’Internet en particulier, est à cet égard frappante. Les deux tiers des Français étaient équipés d’un micro-ordinateur en 2008, contre 22 % en 1997. Si 1 % seulement des foyers était connecté à Internet en 1997, 56 % l’étaient en 2008 - et même les deux tiers en 2009, selon le Crédoc (dont les mesures diffèrent de celles du ministère de la culture). Et la part de foyers équipés d’une console de jeux progresse de 27 % à 37 % sur la même période.

Des inégalités qui persistent

Les moyennes nationales masquent des écarts importants. L’âge est sans doute le facteur de différenciation le plus évident : à chaque période de la vie correspondent des pratiques différentes. Les jeunes sortent beaucoup plus, vont davantage au cinéma, écoutent plus de musique. Ils adoptent les premiers les innovations technologiques. Pas moins de 92 % des 15-19 ans ont utilisé un ordinateur dans le mois précédant l’enquête, contre 13 % des plus de 65 ans.

Les innovations se diffusent de deux façons. D’un côté, après avoir gagné la jeunesse, elles se répandent progressivement dans les classes d’âge supérieures, y compris dans des domaines où l’on pouvait craindre une grande résistance : les plus âgés s’équipent de téléphone mobile et, plus récemment, d’Internet. De l’autre, de façon plus lente, elles se diffusent par un effet de génération : une fois que l’on est équipé, on l’est souvent pour la vie et on persévère dans sa pratique. La dernière enquête le montre pour les jeux vidéo. Les joueurs vieillissent : la part des 25-35 ans qui jouent est passée de 33 % à 61 % entre 1997 et 2008. Cet effet a bien sûr ses limites : on ne jouera pas nécessairement encore à 80 ans. Mais pour Olivier Donnat, auteur du rapport, ce phénomène est riche d’enseignements pour l’avenir : « La nature générationnelle de la plupart des évolutions aujourd’hui à l’œuvre rend probable leur renforcement au cours des années à venir. ».

Au-delà de l’âge, la situation géographique joue un rôle sensible. Les habitants des grandes villes - de Paris en particulier - disposent d’une offre bien plus étoffée que ceux des espaces ruraux. 58 % des Parisiens sortent le soir pour aller au cinéma, contre 27 % des habitants des communes rurales. Un écart qui tient en partie à l’âge (en moyenne, les ruraux sont plus âgés) mais aussi à l’éloignement des salles. Des bibliothèques aux musées en passant par les théâtres, l’accès à l’offre et sa diversité sont réduits dans les zones faiblement peuplées.

Les écarts entre hommes et femmes demeurent relativement mineurs. Les hommes jouent plus souvent de la musique, lisent plus la presse et, surtout, utilisent davantage l’ordinateur et Internet. Les femmes sortent moins, font beaucoup plus souvent de la peinture ou de la sculpture et, surtout, lisent davantage de livres. En 2008, 36 % des hommes n’ont lu aucun livre, contre seulement un quart des femmes. La baisse de la lecture entre les deux enquêtes est d’ailleurs en quasi-totalité le fait des hommes, peut-être en lien avec l’essor de leur pratique de l’ordinateur ou du jeu vidéo.

Enfin, on n’assiste pas à une homogénéisation des pratiques culturelles des différents milieux sociaux. Certes, comme le prêt-à-porter pour le vêtement, l’essor de la télévision et des industries culturelles a débouché sur une massification de l’audiovisuel ou de l’écoute de la musique. Dans le même temps, le groupe des cadres supérieurs a doublé de taille au cours des vingt-cinq dernières années, intégrant une part de la population issue de catégories populaires et moyennes : les pratiques se sont transformées en conséquence. Comme l’a souligné le sociologue Bernard Lahire [1], les catégories favorisées font preuve d’un certain éclectisme, piochant davantage dans des répertoires distincts, du karaoké à l’opéra. « Il est vrai que des pratiques jadis emblématiques de la culture savante font l’objet d’une certaine désaffection, y compris au sein des classes supérieures », note Philippe Coulangeon [2]. Mais on aurait tort de voir là la fin des barrières sociales en matière culturelle. L’éclectisme est souvent à sens unique : si les cadres supérieurs organisent des soirées karaoké, l’ouvrier se rend rarement à l’opéra… « En matière de culture comme pour l’argent, il existe une logique de cumul. En haut de l’échelle sociale, on sort plus, on va davantage au cinéma, au théâtre », poursuit Philippe Coulangeon.

Qu’il s’agisse de musée, de cinéma ou de théâtre, les écarts de pratiques entre milieux ne se resserrent pas. On note même une diminution très nette de la fréquentation des musées et du théâtre chez les employés. Et les inégalités se sont accrues sensiblement dans le domaine de la lecture entre ouvriers et employés, d’un côté, et cadres, de l’autre. « Les différences entre milieux sociaux ont eu tendance à se creuser au cours de la dernière décennie du fait du décrochage d’une partie des milieux populaires », explique Olivier Donnat. Entre 1997 et 2008, la part de non-lecteurs chez les employés s’est élevée de 19 % à 32 %, contre 7 % à 10 % chez les cadres… Des revenus au niveau de diplôme, en passant par l’histoire familiale ou l’habitude de fréquenter tels ou tels lieux, un grand nombre de facteurs s’imbriquent pour lier le milieu social et les pratiques culturelles [3] qui, d’ailleurs, ne peuvent se hiérarchiser de façon simple (voir encadré).

Face à ces inégalités, on ne peut qu’être frappé par l’indigence des politiques de démocratisation de l’accès à la culture dite « savante » : faibles moyens de l’enseignement de l’art à l’école, coût parfois rédhibitoire des activités culturelles en amateur, inadaptation des lieux culturels aux non-initiés, etc. « Le projet de démocratisation a peu à peu quitté l’horizon de la politique culturelle sans que personne n’assume explicitement la responsabilité de cet abandon », écrit Olivier Donnat [4]. Il reste encore à imaginer une politique qui, sans sacrifier l’exigence de qualité, s’inquiète de savoir à qui elle profite.

Peut-on hiérarchiser les pratiques culturelles ?

Les ouvriers fréquentent moins souvent le théâtre (9 % y sont allés au moins une fois en 2008) que les cadres (41 %). Est-ce une « différence » ou une « inégalité » ? Peut-on affirmer dans l’absolu qu’une chanson de Mika a davantage ou moins de valeur qu’une suite de Bach ? Comme l’ont montré les sociologues Claude Grignon et Jean-Claude Passeron [5], deux tentations doivent être écartées.

La première est de tout expliquer sous forme de rapport de domination entre des traits culturels socialement hiérarchisés. Il débouche sur une forme de misérabilisme vis-à-vis de la culture populaire, considérée comme un sous-produit de la domination des couches sociales favorisées. A l’inverse, le relativisme conduit à valoriser toutes les pratiques, considérées comme équivalentes. Il nie les rapports de domination qui peuvent exister entre les groupes sociaux et les hiérarchies des pratiques dans la société pour conduire à une forme de populisme. Or, la fréquentation des lieux et des œuvres de la culture « savante » constitue bien pour les jeunes des atouts dans la réussite scolaire ou professionnelle.

Louis Maurin

Cet article est une version adaptée de « Comment évoluent les pratiques culturelles », paru dans Alternatives Économiques n° 290 - avril 2010.

En savoir plus

  • Les pratiques culturelles à l’ère numérique. Enquête 2008, par Olivier Donnat, éd. La Découverte, 2009. Les résultats détaillés sont disponibles sur www.pratiquesculturelles.culture.gouv.fr


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Notes

[1La culture des individus, éd. La Découverte, 2004.

[2Auteur de Sociologie des pratiques culturelles, éd. La Découverte, 2005.

[3Pour une analyse détaillée des effets respectifs, lire « Les pratiques culturelles et sportives des Français : arbitrage, diversité et cumul », Economie et statistique n° 423, décembre 2009.

[4« Démocratisation de la culture : fin... et suite ? », in Culture et société : un lien à reconstruire, éd. Attribut, mars 2008.

[5« Le savant et le populaire. Misérabilisme et populisme en sociologie et en littérature », éd. Gallimard/Seuil, 1989.

Date de rédaction le 22 juillet 2011

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