Analyses - Articles

Une société de classement
le 15 mai 2011

Derrière une façade égalitaire, la société française demeure profondément marquée par des hiérarchies sociales, à commencer par celles fondées sur le diplôme. Par Louis Maurin. Article extrait du hors-série « La société française », d’Alternatives Economiques.



Dans une société où 90 % des actifs sont salariés et où une grande partie des 10 % restants sont de petits indépendants, l’opposition entre les bourgeois (possédant les moyens de production) et les prolétaires n’apparaît plus comme l’outil le plus pertinent pour comprendre les hiérarchies sociales. Les classes sociales ont-elles pour autant disparu ? On a souvent confondu la transformation de la structure sociale et la disparition des hiérarchies, qui restent pourtant bien vivantes.

Contrairement à une idée répandue, l’ascenseur social ne s’est pas arrêté. Le dynamisme du secteur tertiaire a favorisé une réelle promotion sociale : en 2003, un tiers des cadres avaient un père ouvrier ou employé, selon l’Insee
 [1]. Au total, les deux tiers des 40-59 ans n’appartenaient pas au même groupe social que leur père.

Une partie non négligeable de cette mobilité résulte des transformations de l’emploi. De 1982 à 2008, la part des cadres supérieurs dans la population active occupée a en effet été multipliée par deux (de 8 % à 16 %), ce qui a mécaniquement tiré la structure sociale vers le haut. Si l’on retire cet effet de structure pour calculer la « fluidité » sociale - l’égalité des chances entre personnes d’origines sociales différentes -, la mobilité nette [2] a diminué de 43 % à 40 % entre 1993 et 2003. Et tout laisse à penser que la situation s’est aggravée pour les jeunes générations. Le chômage persiste à un niveau particulièrement élevé et la lutte des places s’intensifie, ce qui bénéficie aux plus favorisés.

Egalité des chances, pour quoi faire ?

L’observation de la mobilité sur l’échelle sociale est loin d’être suffisante pour comprendre les hiérarchies sociales. Une société parfaitement fluide peut, en théorie, s’accompagner d’une compétition acharnée pour le pouvoir, si tous ses membres sont à égalité sur la ligne de départ. Pour employer les termes du sociologue François Dubet [3], on aurait dans ce cas une forte « égalité des chances » mais une faible « égalité des places ». Dans un tel modèle, les ascensions peuvent être aussi fortes et nombreuses… que les descentes ! Or, cette situation semble prévaloir de plus en plus en France. Selon le sociologue Camille Peugny [4], les personnes nées entre 1944 et 1948 avaient connu 2,2 fois plus souvent une montée dans l’échelle sociale qu’un déclassement à l’âge de 35-39 ans. Le chiffre est passé à 1,4 pour les générations nées entre 1964 et 1968 au même âge…

En pratique, les pays qui ont la plus forte mobilité ont aussi les hiérarchies entre groupes sociaux les moins fortes. Qu’en est-il en France ? Les débats y sont le plus souvent focalisés sur les inégalités de revenus. Or, l’Hexagone est l’un des pays où les niveaux de vie sont les moins inégalitaires au monde, juste après les pays d’Europe du Nord. Une situation liée notamment à un écart relativement faible entre les couches populaires et moyennes. Même si, comme dans beaucoup d’autres pays, les hauts revenus se sont récemment envolés. Entre 1998 et 2008, le revenu maximum des 10 % les plus pauvres a ainsi progressé de 970 euros annuels, alors que le revenu minimum des 10 % les plus riches augmentait de 11 500 euros (après inflation, prise en compte des impôts et des prestations sociales). La question est désormais de savoir si, comme ailleurs - notamment aux Etats-Unis et au Royaume-Uni -, nous allons assister à une diffusion beaucoup plus large des inégalités de revenus ou si des mécanismes correcteurs vont limiter ce phénomène.

La France se distingue en fait surtout par ses inégalités en matière d’éducation. C’est l’un des pays où le diplôme compte le plus dans la réussite sociale. Comme l’a montré l’économiste Eric Maurin [5], l’écart de taux de chômage entre les non-diplômés et les diplômés du supérieur est passé de 10 à 40 points entre le milieu des années 1970 et celui des années 2000. « L’impératif de ne pas échouer à l’école est devenu écrasant », écrit-il. Et c’est aussi l’un des pays où l’origine sociale influence le plus les résultats scolaires. Selon la dernière étude Pisa, menée par l’OCDE en 2009, l’impact du milieu social dans les tests de lecture et de compréhension de l’écrit y est d’environ 50 points sur un score moyen de 500, contre 30 points en Finlande par exemple.

La France a connu un processus de massification scolaire, au collège à partir des années 1960, puis au lycée dans les années 1980. Mais les réformes mises en place ont, pour une grande part, négligé la nécessité de faire évoluer la façon de faire l’école. Celle-ci reste en effet largement formatée sur la culture classique des catégories diplômées. Notre système éducatif est ainsi marqué par un grand nombre d’heures d’enseignement, des programmes surchargés qui privilégient des enseignements théoriques et des méthodes très académiques, avec une évaluation fréquente et anxiogène. La « lutte des places » à l’école se traduit par un surinvestissement des familles qui encourage la recherche de stratégies scolaires optimales : cours privés, contournement de la carte scolaire, etc. Tous ces éléments handicapent les plus défavorisés mais aussi les jeunes de tous les milieux sociaux qui ont du mal à entrer dans le moule. Mais cette logique est défendue par les groupes diplômés les plus favorisés, reproduisant les hiérarchies sociales dans le temps.

Le monde du travail croit aux diplômes

En outre, l’univers professionnel - public comme privé - accorde en France une croyance particulièrement forte dans la valeur des diplômes, qui marque le salarié tout au long de sa carrière. L’organisation des entreprises demeure très hiérarchique, notamment du fait de l’existence d’un statut particulièrement privilégié pour les cadres, dont il n’existe pas d’équivalent dans d’autres pays. Celui-ci limite les promotions sociales et fige encore plus les hiérarchies. Ce phénomène est accentué par un grand retard dans le domaine de la formation continue : 6,7 % des 25-54 ans en emploi ont participé à une formation en France en 2009, contre 11 % en moyenne en Europe, selon Eurostat.

Il ne faut cependant pas noircir le tableau. La coupure entre les sexes est aussi moins profonde en France et l’accès à certains services fondamentaux comme l’éducation ou la santé assuré de façon moins inégalitaire que dans beaucoup d’autres pays. Si les inégalités y sont si souvent un sujet de débats, c’est aussi parce que chacun a la possibilité de se comparer aux autres [6]. Au fond, plus que le niveau des hiérarchies, c’est l’écart entre la promesse d’égalité affichée par les institutions et la situation vécue qui heurte ceux qui en sont le plus victimes, en particulier les jeunes des quartiers défavorisés qui cumulent les handicaps. Exemple parmi d’autres de cette hypocrisie française : l’ampleur des moyens déployés pour mettre en avant la lutte contre les discriminations selon l’origine, alors que notre pays continue d’interdire des millions d’emplois de la fonction publique aux étrangers. C’est moins un pseudo « trait culturel » français que la réalité d’un formalisme mal assumé et d’une concentration des pouvoirs parmi les mêmes groupes sociaux qui semblent finalement expliquer l’ampleur du sentiment d’injustice en France.

Par Louis Maurin, directeur de l’Observatoire des inégalités et auteur de « Déchiffrer la société française », éd. La découverte, 2009. Cet article est extrait du hors-série "La société française", Alternatives économiques, n°89, troisième trimestre 2011.



[1Voir « En un quart de siècle, la mobilité sociale a peu évolué », par Stéphanie Dupays, Données sociales, Insee, 2006.

[2Mobilité nette : mobilité liée à l’évolution de l’égalité des chances d’accès aux positions sociales, une fois prises en compte les transformations de l’emploi.

[3Voir « Les places et les chances. Repenser la justice sociale », par François Dubet, La République des idées-Le Seuil, 2010.

[4Voir « Le déclassement », par Camille Peugny, coll. Mondes vécus, Grasset, 2009.

[5Voir « La peur du déclassement. Une sociologie des récessions », par Eric Maurin, La République des idées-Le Seuil, 2009.

[6Voir « Soif de reconnaissance et inégalités volontaires », par Jean-François Dortier, Sciences Humaines n° 224, mars 2011





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