Inégalités hommes-femmes : les leurres du 8 mars

6 mars 2014 - 50 % de femmes députées ou chefs d’entreprise, et alors ? Pour établir l’égalité hommes-femmes, il faut se poser la question de la façon dont fonctionne l’entreprise, la famille ou l’école. Le point de vue de Louis Maurin, directeur de l’Observatoire des inégalités.


C’est devenu une tradition. Officialisée en 1977 par les Nations Unies, la Journée internationale de la femme devient de plus en plus une sorte de fête de « la » femme. Un rituel qui laisse un goût amer aux femmes les 364 jours de « l’ » homme restants. Cette journée est de plus en plus dévoyée par des marques commerciales qui y voient la célébration de l’idéal féminin et les enjeux de fond sont rarement évoqués.

La récupération par la publicité prend de plus en plus d’ampleur. La journée internationale des droits des femmes se transforme alors en une célébration de l’image de « La » femme - ou de la « pouffe » pour employer l’expression de Laurence Defranoux, journaliste à Libération. Un fabriquant de vêtements « équitables » offre une promotion spéciale journée de la femme, une franchise de fleuristes invite à « couvrir sa femme de fleurs », l’an dernier le Stade Rennais (football) voulait faire vibrer ses supportrices.

Les médias eux-mêmes, qui dénoncent les inégalités hommes-femmes ce jour-là, n’ont aucune difficulté à relayer tous les autres jours des publicités ou clips vidéos ultra-sexistes qui renforcent les stéréotypes : les femmes sont belles et douces, prêtes à servir les hommes et à s’occuper des enfants. Exactement l’inverse des idéaux de celles qui ont combattu ces préjugés.

Le refus d’un modèle masculin de compétition

Le 8 mars est aussi l’exercice obligé du bilan des inégalités hommes-femmes. L’Observatoire des inégalités participe d’ailleurs à ce phénomène (lire notre article), comme il le fait tout au long de l’année (voir notre rubrique hommes-femmes). Pourtant, la plupart des états des lieux publiés s’en tiennent à une vision restrictive de la question, qui se résume au pourcentage de femmes parmi les députés, les chefs d’entreprises ou aux postes de direction. Une partie de ceux et de celles qui se battent pour l’augmentation de la part de femmes au sommet de la hiérarchie s’accommode facilement de la précarité de l’emploi - qui touche les femmes peu qualifiées au premier chef - comme de la promotion des heures supplémentaires au détriment de la vie de famille. Bref, la parité fait souvent bon ménage avec la précarité.

Les discours qui se réduisent à l’accès des femmes aux postes de direction permettent de combattre les inégalités entre les hommes et les femmes tout en défendant un modèle concurrentiel de société, dont l’archétype était le slogan « travailler plus pour gagner plus ». Dans cette optique, qu’importe la forme de la compétition, pourvu qu’elle soit « équitable » [1]. Un modèle rassurant parce qu’il permet d’éviter de remettre en cause le fonctionnement de nos sociétés et notamment la place des hommes.

Certes, les femmes sont très peu nombreuses dans les sphères de direction, au niveau de l’entreprise comme dans la fonction publique. Un plafond de verre masculin les empêche très souvent d’accéder aux postes de décision. Cette situation a été largement dénoncée. Mais ne reflète-t-elle pas, aussi, la moindre acceptation, par les femmes, d’un modèle de société d’hyper-compétition qui prévaut, en particulier dans le monde du travail ?

Une partie des « inégalités » relève de choix assumés. Le temps partiel est très majoritairement choisi : seules 27 % des femmes en temps partiel indiquent souhaiter travailler davantage. Certes, ce taux est sous-estimé : une partie des femmes savent qu’elles n’ont aucune chance d’obtenir un temps plein dans les conditions actuelles du marché du travail. D’autres ne déclarent pas souhaiter travailler plus dans des sociétés où l’essentiel des tâches domestiques reste à leur charge. De plus, mettre en parallèle ce refus d’un monde du travail ultra-hiérarchique et les choix effectués par les femmes pourrait laisser croire qu’elles sont en situation d’infériorité parce que leur « nature » les prédispose à une moindre ambition. D’ailleurs, dans la conception la plus restrictive possible (27 % de temps partiel contraint), un million de femmes demeurent enfermées dans le temps partiel, souvent morcelé, mal payé et peu qualifié. Ces choix ne sont pas dans la « nature » des femmes, mais résultent d’un processus de socialisation qui oriente leurs décisions : les filles puis les femmes prennent aussi les décisions qu’on leur a appris à prendre, dans la famille ou à l’école notamment.

Mais ce processus de socialisation ne leur apprend-il pas, aussi, à résister au modèle masculin de société ? Il faut au moins s’interroger sur la question. Depuis le début des années 1990, la part des femmes dans le secteur de l’informatique diminue : ne peut-on pas y lire les conséquences de la dégradation des conditions d’emploi dans ce secteur ? La lenteur de la progression des femmes aux postes d’encadrement supérieur du secteur privé et leur forte présence dans la fonction publique peuvent aussi résulter du rejet d’une lutte forcenée pour le rendement, de la quête du pouvoir pour le pouvoir. On compte moins de femmes P-DG : est-ce si important que cela par rapport au maintien de millions d’entre elles dans la précarité ?

Transformer le modèle dominant

Il est facile d’évoquer la « nature féminine » pour refuser de voir les inégalités dont sont victimes les femmes. Mais, en même temps, une partie des défenseurs de l’égalité hommes-femmes évitent de remettre en cause le fonctionnement global de l’entreprise, de l’école ou de la famille et acceptent une bonne partie du reste des inégalités de nos sociétés sans sourciller. Une position qui se comprend car elle émane souvent de milieux très favorisés, mais qui ne peut pourtant au final n’apporte pas grand chose aux femmes qui recherchent l’égalité, car elle occulte une partie du problème.

On ne peut espérer améliorer la situation des femmes sans lutter pour l’égalité des chances en même temps que pour le caractère égalitaire du système dans lequel ces chances s’exercent. Bref, on ne peut pas lutter pour l’égalité entre les femmes et les hommes si l’on ne s’intéresse pas au fonctionnement de notre système social et ses hiérarchies. Combattre les inégalités entre les sexes passe d’abord par une limite au recours à la précarité et au temps partiel, par l’élévation du salaire minimum, par les restrictions aux heures supplémentaires et la réorganisation des rythmes de travail notamment. Pour cela, il faudrait concevoir l’égalité hommes-femmes non comme un alignement de la situation des femmes sur le modèle masculin, mais comme une transformation de ce modèle dominant. Les hommes doivent aussi comprendre qu’ils y gagneraient largement.

Louis Maurin, directeur de l’Observatoire des inégalités, est auteur notamment de « Déchiffrer la société française », éditions La découverte, 2009.

Photo/© Brebca - Fotolia.com

Notes

[1Le phénomène est exactement identique sur le thème de la « diversité » qui permet de mettre en avant les discriminations sans changer, au fond, ce qui fait les écarts selon l’origine

Date de rédaction le 28 février 2013

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