50 % de femmes députées ou chefs d’entreprise, et alors ? Pour établir l’égalité hommes-femmes, il faut se poser la question de la façon dont fonctionne l’entreprise, la famille ou l’école. Le point de vue de Louis Maurin, directeur de l’Observatoire des inégalités.
C’est devenu une tradition. Officialisée en 1977 par les Nations Unies, la journée internationale du droit des femmes devient de plus en plus une sorte de fête de « la » femme. Un rituel qui laisse un goût amer aux femmes les 364 jours de « l’ » homme restants. Cette journée est de plus en plus dévoyée par les marques qui y voient la célébration de l’idéal féminin et les enjeux de fond sont rarement évoqués.
La récupération par la publicité prend de plus en plus d’ampleur. La journée internationale des droits des femmes se transforme alors en une célébration de l’image de « La » femme. Un fabriquant de vêtements « équitable » offre une promotion spéciale journée de la femme, une franchise de fleuristes invite à « couvrir sa femme de fleurs », cette année le Stade Rennais (football) veut faire « vibrer » ses supportrices... Comble du comble, le distributeur Carrefour, l’un des plus grands pourvoyeurs de temps partiel contraint chez les femmes en France, est partenaire de la « journée de la femme digitale ». Le groupe indique qu’il a « toujours eu à cœur d’accompagner les femmes »...
Les médias eux-mêmes, qui dénoncent les inégalités hommes-femmes ce jour là, n’ont aucune difficulté à relayer tous les autres jours des publicités qui renforcent les stéréotypes : les femmes sont belles, serviables et douces, prêtes à servir les hommes et à s’occuper des enfants. Exactement l’inverse des idéaux de celles qui ont combattu ces préjugés sexistes.
Le 8 mars est aussi l’exercice obligé du bilan des inégalités hommes-femmes. L’Observatoire des inégalités participe d’ailleurs à ce phénomène (lire notre article), comme il le fait tout au long de l’année (voir notre rubrique hommes-femmes). Pourtant, la plupart des états des lieux publiés s’en tiennent à une vision restrictive de la question, qui semble se résumer au pourcentage de femmes parmi les députés, les chefs d’entreprises ou les postes de direction. Une partie de ceux et de celles qui se battent pour l’augmentation de la part de femmes au sommet de la hiérarchie s’accommodent facilement de la précarité de l’emploi - qui touche les femmes peu qualifiées au premier chef - comme de la promotion des heures supplémentaires au détriment de la vie de famille... La « diversité » des « genres » fait bon ménage avec la précarité.
Les discours qui se réduisent à l’accès des femmes aux postes de direction permettent de combattre les inégalités entre les hommes et les femmes tout en défendant un modèle concurrentiel de société, dont l’archétype est le slogan « travailler plus pour gagner plus ». Dans cette optique, qu’importe la forme de la compétition, pourvu qu’elle soit « équitable » [1]… Un modèle rassurant parce qu’il permet d’éviter de remettre en cause le fonctionnement de nos sociétés… et notamment la place des hommes.
Les femmes sont très peu nombreuses dans les sphères de direction, au niveau de l’entreprise comme dans la fonction publique. Un plafond de verre masculin les empêchent très souvent d’accéder aux postes où les décisions se prennent. Cette situation a été largement dénoncée. Mais cette situation ne reflète-t-elle pas, aussi, leur moindre acceptation d’un modèle de société d’hypercompétition qui prévaut, en particulier dans le monde du travail.
Une partie des « inégalités » relèvent de choix assumés. Le temps partiel est très majoritairement choisi : seules 27 % des femmes en temps partiel indiquent souhaiter travailler davantage (données Insee 2009). Certes, ce taux est sous-estimé : une partie des femmes savent qu’elles n’ont aucune chance d’obtenir un temps plein dans les conditions actuelles du marché du travail. D’autres ne déclarent pas souhaiter travailler plus dans des sociétés où l’essentiel des tâches domestiques reste à leur charge.
Mettre en parallèle ce refus d’un monde du travail ultra-hiérarchique et les choix effectués pourrait laisser croire que les femmes sont en situation d’infériorité parce que leur « nature » les prédisposerait à une moindre ambition. Il ne faut pas tomber dans l’excès inverse et exagérer la part du choix : dans la conception la plus restrictive possible (27 % de temps partiel contraint), un million de femmes demeurent enfermées dans le temps partiel, souvent morcelé, mal payé et peu qualifié. Surtout, ces choix ne sont pas dans la « nature » des femmes, mais résultent d’un processus de socialisation qui oriente leurs décisions : les filles puis les femmes prennent aussi les décisions qu’on leur a appris à prendre, dans la famille ou à l’école notamment.
Mais ce processus de socialisation ne leur apprend-il pas, aussi, à résister au modèle masculin de société ? Depuis le début des années 1990, la part des femmes dans le secteur de l’informatique diminue : ne peut-on pas y lire les conséquences de la dégradation des conditions d’emploi dans ce secteur ? La lenteur de la progression des femmes dans certains postes d’encadrement supérieur du secteur privé et leur forte présence dans la fonction publique peut aussi résulter du rejet d’une lutte forcenée pour le rendement, de la quête du pouvoir pour le pouvoir.
Il est facile d’évoquer la « nature féminine » pour refuser de voir les inégalités dont sont victimes les femmes. Mais, trop souvent, les défenseurs de l’égalité hommes-femmes se voilent la face et évitent de remettre en cause le fonctionnement global de l’entreprise, de l’école, de la famille, etc. Une position qui ne peut pourtant au final que décevoir les femmes qui recherchent l’égalité, car elle ne porte que sur une partie du problème.
On ne peut espérer améliorer la situation des femmes sans poser la question des discriminations, de l’égalité des chances, en même temps que celle du système dans lequel ces chances s’exercent, et si l’on ne réduit pas les inégalités d’ensemble. Combattre les inégalités entre les sexes, passe aussi, par exemple, par une transformation des conditions d’enseignement, une limite à l’usage de la précarité et du temps partiel, l’élévation du salaire minimum, des restrictions aux heures supplémentaires et la réorganisation des rythmes de travail, etc. Pour cela, il faudrait concevoir l’égalité hommes-femmes non comme un alignement de la situation des femmes sur le modèle masculin, mais comme une transformation de ce modèle dominant. Les hommes doivent percevoir aussi ce qu’ils gagneraient à cette situation.
Louis Maurin, directeur de l’Observatoire des inégalités, est auteur notamment de « Déchiffrer la société française », éditions La découverte, 2009.
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[1] Le phénomène est exactement identique sur le thème de la « diversité » qui permet de mettre en avant les discriminations sans changer, au fond, ce qui fait les écarts selon l’origine
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