Outils pour comprendre - Le tour de la question

Comment mesurer la pauvreté ?
le 10 août 2012

Il existe trois façons différentes de mesurer la pauvreté, mais pas de norme objective. Les explications de Louis Maurin, directeur de l’Observatoire des inégalités.



La mesure relative

Jusque que récemment, on considérait comme pauvre toute personne vivant avec la moitié du revenu « médian » [1], revenu qui partage l’effectif des ménages en deux (autant gagne plus, autant gagne moins). Cette mesure est dite « relative » car la pauvreté est mesurée par rapport au revenu médian.

Souvent on utilise l’expression du « seuil à 50 % ». Si le revenu médian est de 1 500 euros pour une personne seule, le seuil de pauvreté = 1 500 * 50/100 (ou divisé par 2) = 750 euros. Mais la France est passée à une définition plus extensive, souvent utilisée par les institutions européennes : le seuil est fixé à 60 % du revenu médian. Du coup notre seuil = 1 500 * 60/100 = 900 euros.

Aucun seuil n’est plus juste ou plus objectif que l’autre. On pourrait aussi utiliser un seuil de 40 %. Mais le choix des seuils a un impact considérable sur l’amplitude de la population que l’on étudie : 4,8 millions de personnes avec le seuil à 50 % ou 8,6 millions avec celui à 60 %... Dans un cas et dans l’autre, on ne parle pas de la même chose. La seconde définition est beaucoup plus étendue : pour certains, c’est une bonne façon de frapper l’opinion, pour d’autres, on ne parle plus de la même chose et on rassemble des populations qui vivent dans des conditions très différentes.

Le seuil ancré dans le temps

Le seuil de pauvreté dit « ancré par le temps », utilisé par le gouvernement est un seuil relatif au niveau de vie médian à un moment donné. On dit qu’il est « ancré dans le temps » parce qu’il n’est réactualisé qu’en fonction de l’inflation. Le seuil habituel évolue en fonction du revenu médian, qui lui augmente par l’effet de l’inflation mais aussi de l’enrichissement réel (on dit aussi « en volume »). Le seuil ancré dans le temps ne fait donc plus dépendre la pauvreté de l’évolution de la richesse. C’est une mesure qui revient à figer les niveaux et les modes de vie à un moment donné. Le seuil serait divisé par deux si on l’avait fixé dans les années 1970... Les besoins évoluent avec cet enrichissement.

Les titulaires de minima sociaux

On peut aussi mesurer le nombre de pauvres à partir de celui des titulaires de minima sociaux. On comptabilise alors les personnes « reconnues » comme démunies au sein de la société par l’administration. Au total, un peu plus de 3,6 millions de personnes étaient allocataires de l’un des neuf dispositifs de minima sociaux en 2010. En comptabilisant les ayants droits (conjoints, enfants...), plus de 6,3 millions d’individus vivent d’une allocation de ce dispositif. La difficulté, c’est que le nombre de pauvres évolue en fonction de la législation : une règle durcissant l’accès au RSA fait baisser le nombre de titulaires, mais pas forcément celui des pauvres. Et inversement : la création du RMI en 1989 a fait « apparaître » une pauvreté qui existait auparavant…

La pauvreté en termes de conditions de vie

Les mesures précédentes ne reposent que sur des critères monétaires ou administratifs. Or la conséquence de la pauvreté, c’est l’exclusion de certaines pratiques, certaines consommations. Lesquelles au juste ? Pour mieux comprendre le phénomène de l’intérieur, l’Insee a mesuré les privations dont souffre une partie de la population, ce que les chercheurs appellent « la pauvreté en conditions de vie ». L’institut établit une longue liste et pose la question aux ménages : pouvez-vous chauffer votre logement ? recevoir des amis ? remplacer les meubles ? etc.

Ainsi, en France, 6,8 % des ménages n’ont pas les moyens de maintenir leur logement à la bonne température, 2,9 % des Français indiquent ne pas avoir fait de repas complets pendant au moins une journée au cours des deux dernières semaines, etc. On peut calculer un taux de pauvreté en estimant que si une personne ne répond pas à un certain nombre de critères, il est pauvre. En 2006, si on considérait un ménage cumulant 8 difficultés sur 27 comme pauvre, on obtenait un taux de pauvreté en conditions de vie de 12,7 %. Mais cet indicateur dépend de façon très forte des critères utilisés.

La pauvreté absolue

Aux Etats-Unis, la pauvreté est définie à partir d’un ensemble de biens et de services jugés indispensables. Cet ensemble a été défini en 1965 et n’a que très peu été modifié depuis, hormis la prise en compte de l’information (pour en savoir plus). Pour l’année 2008, le seuil de pauvreté américain pour une personne seule vaut 627 euros, soit 17 % de moins que le seuil à 50 % du revenu médian utilisé en France.
Evolution du taux de pauvreté en France
Unité : %
Seuil à 40%
Seuil à 50%
Seuil à 60%
1970-13,519,1
1975-11,517,7
1979-9,315,1
1984-8,714,4
1990-7,414,7
19964,48,114,5
19974,17,814,2
19983,37,513,8
19993,17,213,5
20003,27,213,6
20013,16,913,4
20022,86,512,9
20032,87,013
20042,96,612,6
20053,27,213,1
20063,17,013,1
20073,17,213,4
20083,27,113,0
20093,37,513,5
20103,87,814,1
Seuil de pauvreté à 40% : aucune donnée disponible pour les années 1970 à 1990.
Source : Insee, personnes vivant en métropole, hors étudiants.
Evolution du nombre de personnes pauvres
Unité : milliers
Seuil à 40%
Seuil à 50%
Seuil à 60%
1970-6 5009 187
1975-5 8369 020
1979-4 8987 918
1984-4 6677 685
1990-4 2148 337
19962 4774 5508 179
19972 3474 4338 042
19981 9194 2577 873
19991 7394 1097 745
20001 8334 1657 838
20011 7523 9847 757
20021 6243 7467 495
20031 6974 0787 578
20041 7263 8967 382
20051 9174 2707 766
20061 8674 1887 828
20071 8554 2818 035
20081 9104 2727 836
20092 0234 5078 173
20102 1284 7558 617
Seuil de pauvreté à 40% : données non disponibles de 1970 à 1990.
Source : Insee, personnes vivant en métropole, hors étudiants.

Source Photo : LordFerguson

Actualisation d’un article publié le 26 mars 2010.



[1 Après impôts et prestations sociales





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