Refonder l’égalité

12 avril 2005 - L’égalité des chances est-elle suffisante ? Nous autorise-t-elle à renoncer à l’égalité des conditions ? La réflexion de Marc Fleurbaey, économiste à l’Université de Pau.


Il y a de nombreuses statistiques qui décrivent les inégalités, mais les chiffres peinent à rendre compte des multiples dimensions des inégalités. Quand on dit que la moitié de la population mondiale vit avec moins de deux dollars par personne et par jour, c’est complètement abstrait. La pauvreté ne signifie pas seulement que l’on vit avec peu de meubles, dans un mauvais logement, que l’on se nourrit mal et que l’on s’habille moins bien encore. Elle signifie aussi que l’on ne sait pas de quoi demain sera fait. Qu’une simple maladie peut faire basculer dans la misère. Que l’on doit accepter des travaux dangereux ou pénibles, et sacrifier sa santé pour survivre quelque temps. Que les rapports humains dans la famille sont rendus difficiles par la promiscuité et l’inconfort. Que les enfants ne peuvent aller à l’école, ou ne peuvent faire leurs devoirs faute de place et de calme. Que telle ou telle personne parvient à vous placer sous sa domination, et peut faire de vous ce qu’elle veut, sous la menace. Que le fait d’être une fille peut condamner à une situation inférieure, à une espérance de vie réduite, à des traitements dégradants. Que la « bonne » société vous rejette, et que ceux qui devraient vous protéger vous accablent et vous harcèlent. Que les projets d’avenir sont impossibles, et que l’on doit se consoler de rêves inaccessibles. Que l’on doit voir mourir ses enfants de maladies qui sont bénignes chez les riches. Que, si l’on mange trop peu, manger est en outre désagréable car les dents sont en mauvais état et l’estomac labouré. Que boire un peu d’eau peut demander des kilomètres de marche, et faire craindre l’infection. Que les insectes, le vent, la pluie, la chaleur ou le froid vous rendent la vie impossible.

Il existe des controverses sur l’évolution récente des inégalités de revenu au niveau mondial, car les données sont contestables et les comparaisons de niveau de vie   entre pays délicates, mais une chose est sûre. L’écart entre les plus riches et les plus pauvres s’est considérablement accru au cours des dernières décennies. Les plus riches ont pu accroître leur richesse à un rythme sans précédent, tandis que les plus pauvres ont un niveau de vie stagnant voire décroissant. Ceci est vrai au niveau mondial, mais aussi à l’intérieur même des principaux pays. Aux États-Unis par exemple, le pouvoir d’achat   des bas salaires a stagné au cours des quarante dernières années, tandis que le pouvoir d’achat des dirigeants d’entreprises était multiplié par plus de dix. Et, encore une fois, les chiffres des revenus ignorent l’aggravation des conditions et des rythmes de travail, la dégradation de l’atmosphère de travail, avec l’augmentation du stress et ses conséquences sur la santé, l’incertitude sur les garanties sociales et notamment sur les retraites, la montée de l’incivilité dans les quartiers défavorisés, etc.

Equité, égalité, même combat

Il ne serait pas difficile de réunir un consensus pour
regretter cette situation, mais elle ne provoque guère plus de révolte. La faillite du marxisme a en effet terni l’idéal de l’égalité sociale, et l’idée que les inégalités sont partiellement légitimes a gagné du terrain.
On peut parler à ce sujet d’un « mythe de l’équité », qui véhicule l’idée que l’égalité pure et simple n’est plus un idéal légitime, et qu’il faut lui substituer une notion plus complexe d’équité. Dans ce type de discours, cette notion d’équité reste mal définie, et fonctionne surtout comme alibi pour se désintéresser du problème des inégalités. Cette exploitation anti-égalitaire de la notion d’équité est assez paradoxale pour l’économiste et le philosophe, dans la mesure où les théories économiques et philosophiques qui mobilisent cette notion, sous diverses formes, ont un contenu profondément égalitaire.

Deux argumentaires sont souvent employés pour donner une certaine substance anti-égalitaire à la notion d’équité. Le premier s’inspire de la théorie de la justice sociale élaborée par le philosophe américain John Rawls. Ce philosophe a pourtant cherché au contraire à redonner une légitimité nouvelle au principe d’égalité. Rawls a défendu l’idée que la répartition est une question centrale pour la justice sociale, et que l’égalité des ressources accordées à chacun est la meilleure des répartitions possibles. Sa philosophie est foncièrement égalitaire. Toutefois, il a reconnu que l’égalité absolue n’est pas souhaitable si elle doit entraîner un nivellement par le bas. La recherche de l’égalité doit en fait s’exprimer sous la forme d’une priorité donnée aux plus défavorisés, c’est-à-dire que la meilleure situation est celle où les plus défavorisés sont le mieux possible. Or, il n’est pas sûr que cette situation optimale soit parfaitement égalitaire, en raison des désincitations produites par la redistribution.

Pour prendre un exemple simple, imaginons que l’on mette en place un système de redistribution qui égalise intégralement le revenu annuel des individus. La conséquence de ce système serait que chacun percevrait un revenu net égal à la moyenne des revenus nets de toute la population. Or, cette moyenne, sur une population de plusieurs millions d’actifs, serait très stable et ne serait guère modifiée par un changement du revenu d’activité d’une personne isolée. Ainsi, personne n’aurait plus vraiment d’influence sur son propre revenu net. Bénéficiant ainsi d’une garantie de revenu, plus personne ne serait incité à obtenir un revenu d’activité, et pourrait s’adonner aux activités qu’il préfère, même si elles sont beaucoup moins lucratives que d’autres. La résultante de tous ces choix individuels serait une chute dramatique du revenu moyen, et cette chute peut être suffisamment importante pour que le revenu finalement obtenu soit bien inférieur au revenu minimum que l’on pourrait octroyer aux plus pauvres avec un système moins redistributif, qui préserve les incitations des plus aisés à gagner un revenu appréciable.

L’idée que l’égalité ne doit pas se faire au détriment de tous, et que la meilleure recherche de l’égalité consiste à donner la priorité aux plus défavorisés, est de bon sens et ne saurait être contestée. Mais elle peut être détournée de son intention pour affirmer que les inégalités importent peu, et que les avantages octroyés aux plus riches sont justifiables s’ils ont des retombées positives pour les plus pauvres. On osera alors déclarer « équitable » la baisse de la tranche supérieure de l’impôt sur le revenu au prétexte invérifié que le dynamisme économique ainsi engendré finira par avoir des effets positifs pour les pauvres. C’est ainsi que le mythe de l’équité peut servir à cautionner des politiques inégalitaires.

Il faut au contraire insister sur le fait que l’attention prioritaire donnée aux plus défavorisés est très exigeante. C’est l’ensemble de l’organisation sociale qui devrait être conçu pour que le sort des plus défavorisés y soit le meilleur possible. Et il ne fait aucun doute qu’une telle orientation conduirait à une société foncièrement égalitaire. La priorité aux plus défavorisés est la meilleure expression de l’égalitarisme, et non pas son antithèse.

Le second argumentaire qui donne corps à l’idée que l’équité diverge de l’égalité a une certaine similitude avec le premier, mais met surtout en avant la responsabilité des individus dans leur propre situation. Il ne faudrait plus rechercher l’égalité des conditions, des situations effectives, car cela déresponsabiliserait les individus et permettrait aux petits malins d’exploiter les mécanismes de redistribution. Il suffirait de réaliser l’égalité des chances, c’est-à-dire des opportunités offertes à chacun. Dans ce contexte de chances égalisées, chaque individu exercerait sa responsabilité en choisissant soit de saisir les meilleures opportunités, soit de gaspiller ses chances. Il en résulterait peut-être des inégalités importantes, voire même une grande pauvreté pour les plus maladroits, mais, dit-on dans cette approche, il n’y aurait là aucune injustice et les plus défavorisés n’auraient à s’en prendre qu’à eux-mêmes.

Ce qui est inquiétant dans cette perspective méritocratique, c’est qu’on peut très bien imaginer que les inégalités finales soient arbitrairement importantes. L’égalité des chances est compatible avec des récompenses royales pour les plus méritants, et une situation de quasi esclavage (voire l’euthanasie) pour les autres. Autrement dit, le fait de renier l’égalité des conditions pour se contenter de l’égalité des chances, sans plus de précision, ouvre la voie aux inégalités de conditions les plus fortes que l’on puisse concevoir.

Mais le point le plus délicat est la vérification du fait que les individus ont vraiment des chances égales et méritent réellement leur situation. De deux individus, dont l’un prospère et l’autre végète, sur la base de chances supposées égales, peut-on dire qu’ils méritent la différence qui les fait diverger ? Il faut s’interroger sur l’origine de leurs comportements différents. On sait que la faculté de saisir les occasions qui se présentent, de s’adapter aux difficultés de la vie, ont beaucoup à voir avec l’éducation et la petite enfance. Même la propension à l’anxiété, qui peut inhiber certaines potentialités de réalisation, semble s’expliquer par les traumatismes postnataux. De la sorte, on ne pourra jamais s’assurer que les individus ont des chances réellement égales, on ne sera jamais sûr qu’un système d’égalité des chances n’aboutit pas, purement et simplement, à récompenser ceux que le hasard génétique ou les aléas de la naissance ont doté de bonnes capacités en matière de comportement ou d’adaptation. La seule façon d’appliquer le principe de l’égalité des chances tout en évitant le moindre doute à ce sujet consiste à réaliser rien moins que... l’égalité des conditions !

On le voit, ceux qui prétendent faire de l’égalité des chances un argument pour justifier l’abandon de l’idéal d’égalité des conditions ne sont pas sérieux à propos de la notion même d’égalité des chances, et sont prêts, en réalité, à récompenser des talents et des aptitudes que les individus doivent au hasard et ne méritent pas véritablement.

Marc Fleurbaey, économiste, Directeur de recherches au CNRS.

Date de rédaction le 12 avril 2005

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